Les deux versions de la prise de Saumur en 1026

 

 Le récit des moines de Saint-Florent   Le récit d'un chroniqueur au service des comtes d'Anjou 
 Foulques est parvenu à Brain , lorsqu'un messager venu à sa rencontre lui annonce que les Francs se sont beaucoup renforcés et sont bien plus nombreux. Foulques se rappelle alors que Saumur est vide et isolé, il ordonne de faire demi-tour, passe à gué la Loire et la Vienne et, avec sa forte armée, il investit par surprise le château, qu'il prend de force et qu'il ruine de fond en comble par le feu...    Pareillement, Foulques rassemble le plus possible d'hommes dans la Vallée, mais, ne pouvant et n'osant se battre, il suit un sage conseil : il franchit la Loire et, vite, après avoir chevauché toute la nuit, dès la pointe du jour, il entre dans Saumur resté sans défenseurs, et il s'empare sur l'heure de la place forte jusqu'au donjon.
   L'abbé Frédéric et les moines, conscients de la violence de l'armée, mais craignant encore davantage les flammes de l'incendie, prennent avec eux le corps de leur saint patron et les reliques des saints, et s'exilent, comme Loth fuyant Sodome...    
 Dans cette totale confusion, les hommes de la garnison et les moines, blêmes et désespérés, courent en tous sens en poussant des cris, et, comme dans les temps anciens, ils placent devant les ennemis, à la porte orientale, le corps du bienheureux Doucelin, aux pouvoirs réputés...   Pour les occupants de la citadelle, il ne restait plus d'espoir de salut, plus de lieu de refuge, il ne restait que la honte de la reddition.
 Les derniers défenseurs, en petit nombre, tiennent vaillamment la porte occidentale. Leurs adversaires, faisant irruption par la porte orientale, enlèvent et dérobent le corps du saint, puis l'emportent chez eux avec toutes sortes de dépouilles...   Ils connaissaient le caractère farouche et belliqueux des Angevins, leur ténacité dans l'exécution de leurs projets ; ils les savaient incapables de pitié.
Il était presque l'heure de nones, en ce jour de malheur, le comte Foulques poussait devant lui ses adversaires peu nombreux, mais vaillants, qui, captifs, avaient les mains liées derrière le dos et qui maudissaient sans cesse les méfaits de Foulques et de son armée. Parmi eux, un vassal puissant et courageux nommé Gastho, qui, naguère, était allé jusqu'à Jérusalem avec l'abbé Giraud, fut frappé par Foulques d'un coup si violent qu'il en perdit un oeil...   C'est pourquoi, ils donnent satisfaction au comte en se rendant. « Ordonne, disent-ils, que nous puissions nous retirer sans dommage, et nous te livrerons ce donjon ; protège nous contre ces égorgeurs, et, si nous survivons, nous deviendrons tes serviteurs ». Le comte, les exauçant, les libère avec les honneurs et les traite avec de grandes largesses, dans le but, dit-on, de se concilier ceux qu'il avait libérés et d'en pousser d'autres à la reddition.
 Entre temps, soixante hommes, dit-on, sortis en haillons du combat, portèrent le feu à la place forte, le comte s'écriant sans cesse : « Saint Florent, laisse-moi te brûler ; je te bâtirai une plus belle demeure à Angers ».    Le donjon pris et ses vassaux renvoyés, il ordonne aux hommes de sa cour d'assurer la garde de la place...
 Historia monasterii Sancti Florentii Glonnensis seu Salmurensis ( éd. Mabille et Marchegay, p. 276-277 ).  

 Chronica de Gestis consulum andegavorum
 
( éd. Halphen et Poupardin, p. 53 ).

Qui dit vrai, les moines ou les porte-parole des comtes d'Anjou ?

 D'autres documents écrits démontrent que l'abbaye et le château ont été, au moins en partie, détruits. L'incendie est dans la logique de Foulques Nerra, souvent emporté par des colères violentes, et aussi dans la logique des guerriers du temps, qui châtient brutalement les adversaires qui osent leur résister.
 Le cliché ci-joint, pris en juin 1988, pendant l'aménagement des restaurants, représente le côté septentrional de l'ancienne chapelle du château. Au-dessus du toit, apparaît une arcature en plein cintre, que Bodin identifiait comme l'arc triomphal de la première église abbatiale ; on peut le suivre sur ce point.
 Au-dessous, le mur révèle une marqueterie de pierres aux appareillages très divers, qui trahissent l'histoire compliquée de ce bâtiment et qui auraient mérité une analyse archéologique approfondie. Très caractéristiques, les pierres rubéifiées ont subi un incendie et sont mélangées à des parements de différentes époques.
 Faut-il y voir une trace de la destruction de 1026 ? Peut-être, à condition de ne pas oublier que l'abbaye a subi deux autres incendies au cours du XIe siècle.