Analyse critique des récits des moines    

 

 A l'évidence, les récits préparés par l'Historia fundationis et enjolivés par l'Historia ont un caractère légendaire et sont truffés de contresens historiques. Par exemple, ils donnent une image pieusarde des clercs du Xe siècle, alors qu'on sait par ailleurs que les évêques de cette époque, appartenant aux grandes familles, étaient des seigneurs guerriers, habituellement mariés et parfois polygames.
 Cependant, ces chroniques naïves ne sont pas fabriquées de toutes pièces, comme l'est la Vie de saint Florent ; nous avons vu leurs premières ébauches : elles pourraient recéler un fond de vérité. Voyons ce que l'on peut y glaner.


RÉCITS

 COMMENTAIRES

 Les moines de Saint-Florent quittent Saint-Gondon, alors que les raids normands ont cessé ; emportant leurs reliques, ils rejoignent à Tournus, en Bourgogne, les moines de Saint-Philibert, qui, partis de Noirmoutier, s'étaient d'abord repliés sur Cunault.  Inspiration évidente du célèbre récit d'Ermentaire racontant les pérégrinations des moines de Saint-Philibert.
 Maurice Hamon note cependant que les religieux de Tournus célébraient le 23 septembre un office à douze leçons en l'honneur de saint Florent et qu'en outre, Ardaing, abbé de Tournus de 1028 à 1056, racontait des miracles de cet ermite. Ce qui prouve des relations anciennes entre les deux communautés, mais pas forcément une installation à Tournus.
 Le récit d'un miracle de saint Florent, rédigé dans le second quart du XIe siècle, est traduit comme suit par Jean Huynes :
 « Dans les limites de l'Auvergne, au lieu nommé Coide, est un couvent de moynes... où on faict mémoire de sainct Florent, car les habitans asseurent qu'anciennement ses sainctes reliques y furent portées, et monstrent une partie de son chef dans un reliquaire d'argent. »

 

 Il peut s'agir de Coudes, près d'Issoire, où tout culte de Saint Florent a rapidement disparu. Mais cette affirmation concorde avec le premier compte-rendu de translation des reliques, qui reconnaît l'absence d'un morceau de la tête.

 Si la communauté des moines du Mont-Glonne a disparu au cours de son exil, d'autres monastères, grands collectionneurs de reliques, ont pu se partager les restes de saint Florent, autant Tournus que Coudes.

 

 

 Les moines de Tournus refusent de se séparer de reliques prestigieuses. Un ancien oblat du Mont-Glonne parvient à tromper leur vigilance et à dérober les ossements qu'il place dans une besace en peau de cerf ( la peau de cerf étant symbole d'immortalité ).

 Le thème du moine voleur de reliques pour la plus grande gloire d'un saint est un classique de la littérature médiévale. Dans les Miracles de saint Benoît en Gaule, rédigés au IXe siècle par un religieux de Saint-Benoît sur Loire - et donc connus à Saumur -, le moine Aigulf s'empare des restes de saint Benoît, tombés dans l'oubli au Mont-Cassin. Sur le chemin du retour, les miracles fleurissent. Grâce à la dévotion de son voleur, le saint retrouve son pouvoir ; par ses prodiges, il affirme son acceptation de vivre dans sa nouvelle famille ( Historia translationis ab Adrevaldo seu Adalberto, dans Acta Sanctorum ordinis S. Benedicti, ( d'Achery et Mabillon ), t. II, col. 353-358 ).
 La translation des restes de sainte Fauste, dérobés à Vic-Fezensac, constitue également un modèle souvent imité. N'oublions pas encore que des clercs d'Orléans auraient dérobé à Vienne le corps de saint Mamert.
 Patrick J. Geary, Furta sacra. Thefts of Relics in the Central Middle Ages, 1978, tout en oubliant le pieux larcin de saint Florent, cite 56 récits comparables de vols de reliques, rédigés entre 800 et 1100. Ces récits stéréotypés sont évidemment peu crédibles...
 Pierre Gourdin, « Une nouvelle source de la Translation de saint Florent à Saumur », 107e Congrès national des Sociétés Savantes, 1982, Philologie et Histoire jusqu'à 1610, t. II, p. 265-273, relève une parenté entre le rapt saumurois et le vol des reliques de sainte Foy à Agen par le moine Aronisdus : Bernard d'Angers, rédacteur des premiers livres des "Miracles de sainte Foy", aurait pu transmettre ses récits à son ancien condisciple, Sigon, l'abbé de Saint-Florent. Notons cependant la tonalité différente des deux textes: sainte Foy fait des farces de gamine, saint Florent est d'un sérieux imperturbable.
 Cette longue démonstration permet de rejeter sans nuance le récit du vol des reliques. Le comte Thibaud le Tricheur est assez puissant et assez autoritaire pour les récupérer à sa guise.

 

 Le moine voleur des reliques est nommé Absalon. 

 Maurice Hamon a pensé qu'un moine très âgé et ayant appartenu à l'ancienne communauté aurait pu inspirer ce récit, mais il n'a pas découvert  de religieux portant ce nom dans les actes de la communauté de Saint-Florent.
 La relecture des textes originaux m'a permis de découvrir un moine nommé Absalon : il apparaît dans le premier compte-rendu du transfert des ossements ( Livre Noir, fol. 83 ). C'est là que le rédacteur de l'Historia a pêché son nom. Le moine a apporté les reliques dans un coffret en corne, il est tout simplement au service du comte Thibaud, et il n'est, bien sûr, pas question de vol.

 Il passe à Rest ( Montsoreau ) et il cache son précieux butin dans une grotte élevée...


...qui est située dans l'ancien territoire du saint...

 


...qui lui-même correspond à la paroisse « sanctae Mariae de Lentiniaco », ajoute l'Historia.
  

  Cette grotte a été identifiée comme étant située aux Ardilliers, mais seulement après l'apparition du pèlerinage.


Encore une allusion à la Johannis villa, déjà étudiée plus haut.

 Ce texte étaie la tradition faisant de Nantilly l'église « mère et matrice » de la ville, siège d'une paroisse unique.
 Les Ardilliers ont traditionnellement appartenu à la paroisse N.-D. de Nantilly, et non à celle de Saint-Pierre, comme le voudrait la logique topographique.

 Sur son versant nord coule la Vienne. [ La transcription de Marchegay, p. 229, « ab oreali » n'a aucun sens ; j'ai repris la correction « a boreali » apportée par la copie de 1599 - A.D.M.L., H 3725 ]  Première apparition du nom de "Vienne" porté par le bras de Loire situé entre la vieille ville et l'île d'Offard. La question sera reprise dans le dossier : La Vienne coulait-elle à Saumur ?
 Un premier monastère est fondé par des personnes pieuses et riches de la région : le prêtre Hélie de Ligné ( un hameau des Verchers ), Otbert des Fourneaux ( sans doute de Douces ) et Regnault de Rest ( Montsoreau ).
 Ils portent Hélie à la fonction d'abbé et sont ensuite protégés par Thibaud le Tricheur.
  Cette éclosion , née d'une initiative locale, ne correspond guère aux usages de cette époque fortement hiérarchisée. Les nouvelles abbayes sont alors fondées par de grands personnages.
 La fondation par Thibaud le Tricheur et des moines de Fleury est plus vraisemblable et mieux étayée.


 L'Historia fundationis ajoute curieusement que la communauté réunissait des personnes des deux sexes ( comme plus tard Fontevraud, mais cela apparaissait comme une inquiétante anomalie ).

 Dates traditionnelles de cette première fondation :
935, selon Dom Dureau,

   

937, selon la "Chronique de Saint-Maixent",

949-950, selon Dom Huynes.

955, mort de l'abbé Hélie, selon Hauréau.

 Jean-François Dureau, procureur de l'abbaye dans les années 1776-1781, a rédigé des " Notes pour servir à l'histoire de Saint-Florent lez Saumur " ( A.D.M.L., H 2099 ), mais ne fournit aucune preuve.
 Cette chronique de Saint-Maixent est très mal informée sur Saumur ; j'y reviendrai à propos de la crise de 1067-1068.


 La nomination d'Amalbert à la tête de l'abbaye en 955-956 est le premier fait solidement établi.

 

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