Le contexte des années 950   

  
 Copies d'actes de cette époque dans Béatrice AUDOIN, De l'abbaye du Mont-Glonne à celle de Saint-Florent ( IXe-Xe siècles ), Mém. de maîtrise, 1996, A.D.M.L., n° 9808.

 A défaut de certitudes et de détails sur la naissance de l'abbaye et du château de Saumur, nous pouvons au moins éclairer le contexte de ces débuts, par des compléments sur l'Anjou et la Touraine, ainsi que sur les mentalités vers le milieu du Xe siècle.
   

1) Deux dynasties comtales expansionnistes

 Les structures politiques du temps de Charlemagne se disloquent. De grands féodaux, ducs et comtes, se disputent le sol français, narguant l'autorité chancelante des derniers carolingiens et installant des membres de leur clan familial à la tête des évêchés et des abbayes. Sur la Loire Moyenne, des vicomtes émancipés fondent deux dynasties turbulentes et expansionnistes. En 958, leurs chefs se proclament « comtes par la grâce de Dieu », sans autre référence à une autorité supérieure.
 Fils d'un vicomte de Tours et de Blois, Thibaud II x, surnommé " le Tricheur ", est devenu seigneur de Blois, Tours, Chartres et Châteaudun ; il a transgressé l'ancienne frontière de la cité d'Angers en s'emparant du Saumurois ; sa domination s'étend au-delà de Gennes, jusqu'aux abords de Coutures, et, vers le sud, jusqu'à Doué.
 En face, les vicomtes d'Angers deviennent comtes, à partir des années 928-930, selon Yves Sassier, à partir de 942, selon Laurent Theis. Ils s'implantent à Loches et à Amboise et mettent en place un réseau de forteresses enserrant Tours.
 Les périodes de luttes alternent avec les trêves et les mariages qui scellent les réconciliations : Thibaud donne ainsi sa soeur, en secondes noces, à Foulques le Bon, comte d'Anjou.
   

2) Les fondations de monastères

 

 

En général sur l'organisation monastique : Dom Philibert SCHMITZ, Histoire de l'Ordre de Saint-Benoît, 7 vol., 1948-1956. 

 Tous ces grands féodaux fondent de puissantes abbayes, les comtes d'Anjou, Cormery, puis Beaulieu-lès-Loches ; Emma, fille de Thibaud le Tricheur, fonde Saint-Pierre de Bourgueil.
 Pour des hommes de ce siècle, hantés par la terreur de l'enfer, il est rassurant de savoir que de pieuses personnes prient en permanence pour le salut de leur âme. Mais il faut voir au-delà de la seule intention religieuse.
 Fonder une abbaye, c'est aussi se doter d'un remarquable instrument de puissance. En général, les moines gèrent bien les hommes et les terres qui leur sont confiés : ils défrichent - ou plutôt, font défricher -, ils bâtissent, ils éduquent, ils moralisent ; en un mot, ils civilisent. Et ils restent fidèles à leur protecteur.
 Structurer une région autour d'une abbaye semble plus avantageux que de la partager entre des seigneurs belliqueux et indisciplinés, plus intéressés par la chasse que par l'agriculture, plus ravageurs qu'administrateurs. Cependant, ces fidèles présentent un avantage de taille en ces siècles de fer : à l'appel de leur seigneur, ils viennent combattre avec une petite troupe ( alors que les abbayes ne fournissent avec réticence que quelques hommes ). En outre, ils passent leur temps à défendre et à agrandir leur domaine les armes à la main.
 Thibaud le Tricheur a su combiner ces deux types d'avantages en associant moines et guerriers sur la colline de Saumur.
   

3) La tutelle des abbayes de la Loire Moyenne

Maurice HAMON, « Un aspect de la reconstruction monastique dans l'Ouest : les relations entre Saint-Florent de Saumur et les abbayes de la Loire Moyenne ( 950-1026 environ ), 97ème Congrès des Sociétés Savantes, Nantes, 1972.

Georges CHENESSEAU, L'Abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire, 1931.

 Les zones ravagées par les Normands renaissent grâce à l'assistance des régions de la Loire Moyenne, comme si les courants de civilisation descendaient alors le fleuve, qui assure le lien.
L'abbaye de Fleury [ à Saint-Benoît-sur-Loire ] est alors un centre rayonnant du monachisme bénédictin. Réformée en 930, elle prend en charge Saint-Julien de Tours vers 935. Elle observe strictement la règle de Saint Benoît avec les modifications introduites par Benoît d'Aniane ; elle met l'accent sur les activités intellectuelles plus que sur le travail manuel ; son école devient une véritable université, qui dispose d'une riche bibliothèque : chaque nouvel écolier est tenu d'apporter deux nouveaux textes, si bien que l'abbaye possède mille manuscrits vers l'an mil.
 Fleury envoie donc vers la nouvelle abbaye de Saumur des religieux lettrés. Amalbert, premier abbé historique, conserve des liens avec son monastère d'origine, qu'il dirige même à la fin de sa vie, après avoir été choisi conjointement par les moines et par le roi Lothaire.
 Plus tard, quand Saint-Florent traverse une crise grave, l'abbaye de Marmoutier prend le relais de Saint-Benoît en envoyant à Saumur des moines et un nouvel abbé. L'archevêque de Tours, Ardouin, prend lui-aussi l'abbaye naissante sous sa protection et lui fait de nombreuses donations.
   

4) Le culte des reliques

 

 

 

 

 

 

 

Saint-Benoît sur Loire, linteau du portail nord.

Le retour des reliques de Saint-Benoît ; des moines portent la châsse, tandis que des servants agitent un encensoir.

Cette élégante sculpture du XIIe siècle traduit la fixation des moines sur les reliques, dans une abbaye très liée à Saint-Florent de Saumur.

 Les moines et les pèlerins ne vénèrent pas de simples objets ayant appartenu à un saint ( reliques de contact ), mais le corps même de saint Florent, dont ils recomptent les os à chaque translation.
 Faisons l'effort d'entrer dans les mentalités du temps, si différentes des nôtres. Le culte des ossements des saints serait moins marqué par les superstitions qu'on l'a dit. Selon Peter Brown, il est une manifestation de la croyance en la résurrection des corps, un témoignage du refus de séparer ce monde de l'au-delà ; le saint, qui a été un homme, est un protecteur invisible, dont on peut toucher les restes, qui constituent un lien entre les deux mondes.

Sculpture de Saint-Benoît-sur-Loire

 Quand, fuyant les Normands, les moines ont emporté au loin les restes vénérés, la population s'est sentie abandonnée et ses structures mentales et sociales se sont désagrégées.
 Fondement de la nouvelle abbaye, le corps de saint Florent protège le monastère et la région, qui sont la propriété du saint ; il attire les pèlerins ; il est aussi source de puissance par les donations et par les vocations monastiques qu'il suscite. Enfin, il assure la continuité et les droits des trois abbayes successives qui portent son nom.
 Enfin, comme tout thaumaturge de bon statut, saint Florent est l'objet de trois types de récits : la translation de ses reliques ; une "Vie" ; des "Miracles", qui se dédoublent en deux catégories, les miracles de son vivant ( in vita ) et les miracles de ses reliques ( post mortem ).