Les relations entre les pouvoirs   

 Quitte à simplifier un peu le vocabulaire, tentons de clarifier la situation complexe du Saumurois, alors en cours de structuration vers l'an mil et tiraillé entre plusieurs pouvoirs.
  

1) Rivalités entre moines et guerriers

 

 

Analyse de ces deux textes par Jacques BOUSSARD, « Le droit de vicaria à la lumière de quelques documents angevins et tourangeaux », Mélanges E.-R. Labande, [1974], p. 39-54.

 Moines et soldats, confinés dans l'espace étroit du sommet de la colline, se chamaillent souvent. L'Historia l'avoue à mi-mot, mais elle ne précise pas si les religieux ont été tenus d'assurer un service guerrier. Elle présente les Gelduin x comme des modèles de preux chevaliers ; les textes de l'époque trahissent des relations moins idylliques. L'abbé Amalbert et ses frères se plaignent auprès du comte de Blois d'être maltraités, de subir des lois injustes et des taxes nouvelles.
 Deux conventions, l'une au temps de Gelduin le Vieil, en 978, la deuxième établie avec Gelduin le Jeune entre 1004 et 1011, s'efforcent de définir des cadres juridiques. Le seigneur, représentant du comte, se réserve les cinq cas de crimes majeurs : vol, rapt, incendie, homicide, attaque à main armée. Toutefois, l'abbé peut juger ses serfs s'ils ont commis un crime sur ses terres. Son prévôt y exerce la basse justice, et, en règle générale, le produit des amendes est partagé avec les agents du seigneur.
L'abbaye conserve donc quelques pouvoirs, qui sont maintenus dans de strictes limites.
   

2) La tutelle des comtes de Blois

 

 

 

William ZIEZULEWICZ, « Abbatial Elections at Saint-Florent-de-Saumur ( ca. 950-1118 ), Church History, sept. 1988, p. 289-297.
Bernard S. BACHRACH, « Robert of Blois, Abbot of Saint-Florent de Saumur and Saint-Mesmin de Micy ( 985-1001 ). A study in small power politics », Revue Bénédictine, t. 88, n° 1 et 2, 1978, p. 123-146.

 Gelduin s'est révélé un fidèle loyal et combatif. Les chroniqueurs de Saint-Florent ne tarissent pas d'éloges sur Thibaud le Tricheur et ses descendants. Ces protecteurs sont toutefois des maîtres, qui considèrent l'abbaye comme un bien familial et qui, en bons propriétaires, veillent sur ses intérêts.
 Ils la visitent en principe chaque année, à la Fête de la Translation des Reliques ; dans le réfectoire des moines, le comte reçoit l'offrande du pain et du vin ; cet acte d'allégeance s'accompagne habituellement de dons plus substantiels, surtout quand leur seigneur soutient une guerre.

 La règle bénédictine prévoit que le fondateur d'une nouvelle communauté nomme lui-même le premier abbé ; ce dernier est ensuite élu par les moines, ou plus exactement par la sanior pars, la partie la plus sage d'entre eux, et en pratique par un collège de prieurs. L'Historia (p. 252 ) affirme qu'il en fut ainsi. Mais elle est rédigée un bon siècle plus tard dans l'esprit de la réforme grégorienne, et elle n'est pas cohérente sur ce point.
 En réalité, le comte présente un candidat et l'élection n'est qu'une ratification. Une fois, il place un membre de sa famille, Robert de Blois, mais ce choix s'avère excellent. Plus tard, contre le voeu des moines et de Gelduin ( qui s'en mêle aussi ), Eudes II impose Giraud de Thouars, qui appartient à la famille des vicomtes de cette dernière ville, car il recherche leur alliance contre les Angevins. Choix tellement malencontreux que le comte est amené à destituer cet abbé. Il confie alors la gestion temporaire de Saint-Florent à l'abbaye de Marmoutier, qui préside au nouveau choix.
 L'élection de Frédéric de Tours, le 26 août 1021, constitue une étape doublement importante : ce choix est libre ; à des abbés issus des grandes familles de la région succède un moine d'humble extraction ( Frédéric était né serf de Saint-Maurice de Tours et n'avait été affranchi que pour entrer dans le clergé archiépiscopal ).
   

3) Hostilité constante envers les comtes d'Anjou

 Quel qu'il soit, le comte d'Anjou est présenté comme menaçant, et Foulques Nerra est décrit comme un monstre. Les moines rappellent avec insistance qu'il a assassiné sa première épouse ( ce que Halphen rejetait comme un ragot et que les historiens commencent à admettre aujourd'hui ).
   

4) Autonomie par rapport au pouvoir épiscopal

Gérard FOURAGE, Le territoire exempt de Saint-Florent-le-Vieil au Moyen-Age, D.E.S. polycopié, Tours, 1967, A.D.M.L., n° 5642.

 Vis-à-vis de l'évêque d'Angers, l'abbaye tire profit de l'enchevêtrement administratif. Dans les Mauges, qui sont disputées entre les évêques de Poitiers, de Nantes et d'Angers, elle fait naître un curieux territoire exempt autour de sa dépendance du Mont-Glonne.
 Le Saumurois, à l'inverse, relève des seuls évêques d'Angers, mais comme ceux-ci sont étroitement liés aux comtes d'Anjou, leurs interventions sont réduites dans les domaines contrôlés par la famille de Blois. L'évêque d'Angers investit l'abbé de Saint-Florent en lui donnant sa bénédiction ; il s'intéresse surtout aux revenus des paroisses du domaine, dont il perçoit une part. Les moines lui doivent aussi la procuration épiscopale, un droit de gîte très lourd, parce que l'évêque voyage avec une suite nombreuse. Ils parviennent à réduire cette charge : l'évêque sera reçu tout seul. Mais, afin de conserver cet allégement, les moines confectionnent ensuite deux actes faux.
    

5) Méfiance à l'égard des rois de France

 Pas d'allusion à la « doulce France » dans les écrits des chroniqueurs locaux. Au contraire, de l'animosité à l'égard de ces rois lointains qui changent brusquement d'alliances et se retrouvent le plus souvent aux côtés des Angevins.
 D'autres abbayes de la région se placent sous la protection des rois de France, Fleury en 967, Saint-Martin de Tours en 987, Bourgueil en 994 ( mais l'acte est suspect ). Les abbés de Saint-Florent ne recherchent rien de tel, ils préfèrent mettre en avant les antiques diplômes hérités du Mont-Glonne. En cas de danger imminent, ils préfèrent se tourner vers la cour de Rome, comme ils l'ont fait, je crois, en 1004.