Le Saumurois vers l'an mil 
     

1) La renaissance de l'an mil

 Est-il besoin de rappeler que les terreurs de l'an mil sont mythiques ? Tout au contraire, les indices de renouveau abondent dans le Saumurois, qui illustre parfaitement ce célèbre passage du moine bourguignon Raoul Glaber :

  « Comme la troisième année après l'an mil était sur le point de commencer, on se mit par toute la terre, et particulièrement dans les Gaules et en Italie, à renouveler les vaisseaux des églises... On eut dit que le monde se secouait pour dépouiller sa vieillesse et revêtir une blanche robe d'églises... »

 La population rurale, jusqu'alors semi-nomade, se fixe autour de ses églises et de ses cimetières. Le réseau actuel de nos villages se dessine dans les premières années du XIe siècle. Les chartes de l'abbaye de Saint-Florent le prouvent abondamment.
  

2) La bulle du pape Jean XVIII

Johannes RAMACKERS, Papsturkunden in Frankreich, n.s., t. V, 1956, p. 32.

A. GIRY, « Etude critique de quelques documents angevins de l'époque carolingienne », Mém. Acad. Inscr. et Belles-Lettres, XXXVI, 2, 1900, p. 222-248. B.M.S., A br4/272.

William ZIEZULEWICZ, « A Monastic Forgery in an age of reform : a bull of pope John XVIII for Saint-Florent de Saumur ( april 1004 ), Archivum historiae pontificiae, 1985, t. 23, p. 7-42.

Joseph-Henri DENÉCHEAU, « Renaissance et privilèges d'une abbaye angevine au XIe siècle : étude sur quelques «faux» de Saint-Florent de Saumur », Cahiers de Civilisation médiévale, 1991, n° 1, p. 23-35 [ Bibliographie et justifications ]. B.M.S., A br4/476.

 Dans un précepte d'avril 1004, le pape Jean XVIII prend sous sa protection 14 possessions de l'abbaye situées dans le Saumurois, en particulier la chapelle Saint-Vincent de Dampierre, Saint-Julien de Distré, Saint-André de Verrie et Saint-Lambert des Levées. Ces lieux de culte, qui sont l'indice d'une concentration de population, existeraient donc dès 1004. Si toutefois la bulle est authentique, ce qui est admis par les spécialistes de langue allemande, mais contesté par Arthur Giry, puis par d'autres solides érudits, chacun repoussant plus loin la date de la fabrication du faux.
Une copie, à demi effacée et présentant des signes archaïques, a pu passer pour l'original ( Fragment de A.D.M.L., H 1837, n° 1 ) :


Copie de la bulle de Jean XVIII

 En réalité, quelques indices trahissent une imitation du milieu du siècle.
 Estimant l'affaire importante pour l'histoire du Saumurois, j'ai repris le dossier et abouti à la conclusion que la bulle a bien été fabriquée dans le troisième quart du XIe siècle : deux passages concernant la "redevance synodale" ont été rédigés à cette époque, et, à la fin du siècle, deux autres éléments sont ajoutés dans la transcription de l'acte sur le Rouleau des Privilèges.
 Cependant, les moines ont retouché un document plus ancien, qui ne peut remonter qu'à 1004 ; en effet, quelques allusions pointues au contexte précis de cette époque ( par exemple au voyage à Rome du Comte Thibaud II ) ou à la situation juridique de certains biens prouvent que l'abbaye a obtenu effectivement un privilège pontifical à ce moment. Les scribes de Saint-Florent sont habiles en écritures, mais médiocres historiens. Ce qui authentifie certains termes mal connus de l'énumération.
  

3) Premières églises : en bois ou en pierre ?

 

Datations différentes dans D. PRIGENT et N.-Y. TONNERRE, La construction en Anjou au Moyen-Age, 1998.

 En cette période de transition, le problème ne se pose pas en des alternatives aussi sommaire. Par exemple, l'abbatiale Saint-Florent du Château présentait des pans de maçonnerie ( la tour-porche, quelques culs-de-four, des piliers ), le reste de l'édifice étant en bois.
 Les plus anciens monuments de pierre encore debout se situent, non pas à Saumur même, mais dans sa périphérie immédiate. Deux églises peuvent remonter aux alentours de l'an mil, au moins pour certains murs : Saint-André de Verrie et Saint-Julien de Distré. Voir photos dans le dossier sur le premier millénaire.
   

4) Les zones actives 

 Une nouveauté : la vallée s'étendant d'Allonnes à Saint-Martin de la Place, encore marécageuse et boisée, est en cours de peuplement ; des familles y sont installées, en particulier par les moines ; elles défrichent et cultivent des céréales.
 L'ancienne clairière sur le plateau sud, si active aux temps préhistoriques, reste vivante et elle pousse des ramifications remontant le Thouet et la Dive. Les moulins à eau apparaissent, le premier cité est devenu aujourd'hui " le Moulin à Cuivre". Cependant les rives mêmes du Thouet ne progressent guère en face de la bourgade de Saumur.
  

5) Une population serve

 Dans les textes dont nous disposons, les paysans libres apparaissent rarement. Le servage, sous des formes diverses, semble la règle.
 L'abbaye reçoit des serfs donnés avec le domaine sur lequel ils sont fixés. Elle en achète jusque vers 1050, à des tarifs assez constants : un serf adulte, 22 sous ; une serve avec ses enfants, 40 sous ; un serf avec ses enfants, 60 sous.
 Elle procède à des échanges : deux serfs contre un cheval valant 60 sous ; Gautier, serf de Saint-Florent installé à Saint-Martin de la Place veut épouser une serve de Roger de Montrevault, Ermengarde, fille de Mainard-Amère-Farine ; le consentement des deux propriétaires est requis, et l'abbé de Saint-Florent devra fournir une autre serve en remplacement d'Ermengarde.
 Ce servage, encore bien proche de l'esclavage antique, ne paraît pas troubler nos religieux, qui semblent quand même les traiter correctement. Ainsi un moine de Saint-Benoît-sur-Loire, venu à Saumur, y découvre une famille de serfs dont il avait hérité de ses parents et qui s'étaient enfuis ; au lieu de les récupérer après un châtiment corporel, il en fait don à Saint-Florent, sous la condition qu'ils soient placés comme colons, ce qui correspond à un meilleur statut ( leur redevance servile est limitée à quatre deniers ).
 D'autres sont des colliberts, dont la condition a fait naître d'amples débats. Si l'on en croit l'étymologie, ils seraient des serfs libérés collectivement. Ils sont effectivement plus libres ; ils peuvent déguerpir et disposer de leurs biens. Dans la réalité, n'étant pas "chasés", c'est-à-dire fixés sur un domaine, ils forment un prolétariat nomade, qui cherche à s'implanter dans les zones de défrichement. Finalement, vers 1050, ils finissent par disparaître et se fondent dans la catégorie des serfs. Des colliberts sont vendus, par exemple André acheté pour 10 sous et un verrat ; la colliberte Richilde, de la région de Meigné, qui atteint 7 livres, car elle possède des biens.
 Enfin, des famuli, des ancillae apparaissent dans les documents. Ce sont des domestiques qui, en général, ne sont pas libres, mais le mot "serf" ne leur convient guère.
 Contrairement à une idée reçue, en ce début du XIe siècle, la tendance dominante est au recul de la liberté.