Armes de Saumur simplifiées et gravées sur bois par Degouy (1784)

 

Chapitre 20 :

 Traditions et idées nouvelles

  

   

1) Où placer les ruptures ? 

 Une mode historique va chercher de plus en plus haut les origines intellectuelles de la Révolution française. Il suffit de se référer à quelques penseurs isolés ou à quelques cercles fermés. A ce petit jeu, il est possible de remonter très haut : quelques articles du cahier de doléances de 1614 annoncent étonnamment ceux de 1789 & (1).
 Il vaut mieux s'en tenir à l'opinion d'une partie notable et influente de la population, dans la mesure où des faits concrets permettent d'étayer des impressions issues d'une longue fréquentation des textes. La distinction entre culture des élites et culture populaire correspond à des différences peu contestables, mais la maigreur de notre appareil documentaire ne nous permet guère de disserter avec brio sur l'évolution de ces deux cultures...

 A l'échelle nationale, les historiens tombent d'accord pour placer dans les années 1750-1770 l'adhésion d'une partie agissante de la société à un corpus d'idées nouvelles, qui correspond au triomphe progressif des Lumières.
 Saumur est parfois contestataire et, en outre, fort bien placée sur les axes de circulation. Pourtant, ces dates me paraissent bien précoces. Si l'on prend en compte l'ensemble des secteurs de la vie sociale, c'est plutôt dans les années 1770-1780 qu'apparaît une convergence de faits montrant le basculement de la ville dans une ère nouvelle.
   

2) Un catholicisme unanime

  La procession du Sacre rassemble une fois l'an toute la ville autour du Saint-Sacrement. Une petite moitié des habitants, les corps constitués, défile devant l'autre, le petit peuple ; partie de Nantilly, la procession s'achève d'abord à la chapelle du Saint-Sacrement, au sortir de l'île Sancier, et, plus tard, aboutit à la chapelle des Ardilliers. De même que les Te Deum, il s'agit là d'une cérémonie officielle, ritualisée, dont la signification religieuse n'est pas évidente, mais dont le sens social éclate : chaque corps y dispose d'un rang hiérarchique et engage des procès pour l'améliorer ; on y échange des horions pour progresser d'un cran ; le clergé s'y bouscule parfois pour des querelles de préséances.
 En tout cas, la Religion catholique, apostolique et romaine, est désormais la maîtresse incontestée de la ville. Les dissidences jansénistes ont été matées progressivement au cours du siècle, non sans une lourde répression.
 Les réformés ont disparu. De rares protestants apparaissent dans les registres paroissiaux ; il s'agit habituellement de soldats étrangers, qui demandent à se convertir afin d'épouser une catholique. L'édit de novembre 1787 sur les non-catholiques, tolérant en fait l'existence de protestants, n'entraîne aucun effet visible à Saumur. La religion réformée souterraine, maintenue au sein de quelques familles, s'éteint avec Pierre Boinet en 1771 ( voir chapitre 14, paragraphe 6 ). L'ancienne église protestante est morte.
 Malgré cette victoire éclatante, l'historien doit s'interroger sur cette unanimité de façade. Il note d'abord les menaces permanentes des lieutenants généraux de police à propos de la non-observation des dimanches et jours fériés ; des charrois bruyants traversent alors la ville ; des estaminets et des jeux de paume sont ouverts aux heures des messes, en dépit des interdictions ; des marchands vendent en cachette derrière leurs volets clos. Ces faits sont permanents, leur évolution est difficile à suivre et leur cause plus économique que religieuse ê (2).
    

3) Le déclin des formes de piété traditionnelle

  Une meilleure mesure de la profondeur du sentiment religieux nous est fournie par l'histoire des associations volontaires de dévotion. La confrérie de l'Assomption, fondée au Moyen Age dans l'église de Nantilly, regroupe tous les milieux sociaux, avec une forte prédominance féminine ê (3). Ses effectifs progressent au début du XVIIIe siècle et atteignent leur apogée avec 815 confrères en 1755 ( je dis bien : 1755 ). Une baisse lente se dessine ensuite, puis une chute rapide après 1778. La confrérie suspend ses activités en 1793, alors qu'elle compte 87 membres.
 D'autres confréries, de fondation plus récente, connaissent un déclin plus rapide. La Confrérie de l'Ange Gardien s'est rattachée à la confrérie du Rosaire, qui réunit encore 34 cotisants en 1756, mais qui disparaît à cette date ê (4). La confrérie du Saint-Sacrement, installée dans l'église Saint-Pierre, cesse de tenir ses registres en 1748 ê (5).
  Les fondations pieuses dans l'église de Nantilly ( chapelles, messes, prières ), après avoir atteint un maximum de 35 pour la décennie 1661-1670, sont tombées à 12 pour la période 1711-1720, puis à 2 pour les années 1741-1750 ê (6).
 Les testaments se laïcisent. A partir de 1721, les notaires cessent de les commencer par la traditionnelle invocation à la Trinité ; les appels à l'intercession des saints y sont très rares, passé 1760 ê (7).
   

4) Recul de l'autorité morale du clergé

 Le Père Hacquet, montfortain, est appelé par le curé Guitau pour prêcher des retraites aux religieuses. En 1770, il écrit au sujet des Augustines de l'Hôtel-Dieu : « retraite médiocre ; des libertés trop grandes par rapport au silence et à la clôture..., il faut un supérieur et un directeur très fermes » ; son avis sur les soeurs de la Providence ; « résultats décevants ; pas assez d'obéissance » & (8). Ajoutons que ce prédicateur se révèle particulièrement rigoureux et que ces communautés conservent une bonne réputation. Tout de même, à la Providence, en 1763, la mal-nommée "soeur Pacifique" refuse d'obéir à sa supérieure, ne veut pas l'appeler « ma mère » et entraîne deux autres religieuses dans sa fronde. L'affaire remonte au vicaire général d'Angers ê (9).

 L'abbaye de Fontevraud est plus ouvertement contestée. Voir le dossier consacré à ses exigences seigneuriales et aux procès qu'elle intente à la municipalité.
 Par sa défense des prérogatives seigneuriales et par son attitude dans l'affaire des rangées, l'abbaye de Saint-Florent s'est attirée une hostilité ouverte chez les ruraux et parmi les notables de Saumur. En 1772, Joseph Boutault, ancien avocat au Parlement de Paris, a gagné un procès contre l'abbaye et en tire 1 600 livres. Avec cette somme, il se fait construire près du monastère une maison, sur laquelle il fait graver : « ex monachorum restitutionibus - tirée des restitutions des moines ». Nouveaux procès intentés par ces derniers, qui obligent Boutault à faire marteler son inscription, ce qui n'empêche pas l'avocat procédurier de les traiter à nouveau de « voleurs » et de les faire condamner à 12 livres d'amende pour « fol appel » ê (10).
 Si l'image extérieure de l'abbaye se dégrade, il reste à vérifier ce qui se passe derrière ses hauts murs. Jusque dans les années 1710, les moines appliquent strictement la règle bénédictine, menant une existence austère et collective & (11). Dans les années 1720, ils font édifier un nouveau corps de bâtiment formant l'aile est du cloître et dominant le Thouet. Sur le côté opposé, à partir de 1783, ils construisent l'actuel grand logis donnant sur la cour d'entrée. A la veille de la Révolution, ils vivent désormais dans des chambres individuelles, chauffées et précédées par un salon richement meublé. Ils disposent de bibliothèques personnelles. La douzaine de religieux de 1790 mène une existence de chanoines, à la fois studieuse et douillette.

 Les Oratoriens ont perdu leur école de théologie et la cure de Saumur. Ils abandonnent le collège en 1785. En 1790, ils ne sont plus que 7 prêtres, 7 confrères et 4 frères.

 La fermeture du couvent des Cordeliers est envisagée à plusieurs reprises à la fin du siècle. Dans les immenses locaux situés à l'intérieur de la ville close, ne résident plus que 3 ou 4 moines. Les bâtiments intéressent la ville et les tribunaux, mais une partie est déjà louée.

 Quant au clergé paroissial, ses querelles internes ont été maintes fois évoquées - entre le prieur de Nantilly et le curé de Saumur - entre le curé et les corps de chapelains - entre le curé et ses vicaires dispersés sur trois paroisses. Le curé de Varrains vient compliquer les choses en s'affirmant le successeur du prieur du château et en prétendant présider toutes les processions de la ville...
 En froid avec le curé Pierre Guitau, le Conseil de Ville soutient la fronde des chapelains et il vote deux projets de refonte complète de la structure ecclésiastique locale, l'un en quatre paroisses autonomes, un autre en cinq. Cette attitude est à noter ; les officiers municipaux sont disposés à bouleverser toute l'organisation religieuse, sans consulter ni l'évêque ni le curé ( il est vrai que pour les impôts, la structure paroissiale est bien une affaire municipale ).

 Hostilité à l'égard des grandes abbayes, contestation de la richesse du clergé, projets de refonte des structures ecclésiastiques, toute la doctrine des Constituants est visible à Saumur vingt ans plus tôt. Il est clair que la ville va très majoritairement adhérer à la Constitution civile du Clergé.
   

5) Pas d'irréligion, mais une désacralisation de la vie sociale

 

Site wikipedia sur Dom Deschamps

 Quelques poussées d'anticléricalisme sont bien attestées, des curés de campagne sont les premiers à attaquer l'abbaye de Saint-Florent dont ils dépendent, mais il faut doser l'ampleur de ces manifestations : aucun cas d'irréligion déclarée n'est connu.

 La pensée de dom Léger-Marie Deschamps, moine bénédictin au prieuré de Saint-Nicolas à Montreuil-Bellay ( † en 1774 ) est totalement inconnue dans la région. A la nouvelle de son décès, l'abbé de Saint-Florent, Augustin de Beliardi, écrit au prieur de l'abbaye : « ... je suis bien aisé que tous ces écrits soient restés aux Ormes [ le château du marquis d'Argenson, près de Châtellerault ] et qu'ils ne paroissent jamais dans le public comme une production d'un de nos religieux. Je crois qu'après la mort de l'auteur le système ne fera pas grande fortune... » & (12). Dom Deschamps, par ailleurs moine régulier, préconise le soupçon méthodique ; il ne croit ni à Dieu ni à Diable ; il propose d'abandonner les villes pour vivre dans un « état de moeurs » pratiquant la communauté des femmes et des enfants.

 Dans les inventaires des bibliothèques, Voltaire apparaît rarement et je n'ai rencontré qu'une seule fois une référence à Rousseau. En tout cas, sa pensée et son vocabulaire si caractéristiques n'apparaissent nulle part dans les écrits et les discours locaux de l'époque révolutionnaire.
 La principale nouveauté est ailleurs : au début du siècle, la religion imprégnait toute la vie sociale ; désormais, elle est cantonnée dans une sphère limitée. L'espace public est désacralisé. Quand le pont Cessart est ouvert à la circulation, nul ne songe à dresser une croix au milieu, comme sur tous les ponts précédents. A plus forte raison, la salle de spectacle est un monument laïque ; les comédiens sont toujours excommuniés, et ils n'y jouent pas les pièces d'inspiration chrétienne du siècle précédent.
   

6) La nouvelle sociabilité maçonnique

Dossier 1 : Les loges de Saumur

 Initiée par des sociétés de la Loire Moyenne, une première loge maçonnique s'implante à Saumur dès 1745, mais elle est éphémère & (13). Le premier âge d'or des Francs-Maçons saumurois correspond aux années 1786-1788. Ils réunissent alors 52 frères, répartis sur trois loges. Les renseignements fournis par le Fonds Maçonnique de la B.N.F. ê (14) et par des sources privées ê (15) sont succincts. Les Francs-Maçons saumurois appartiennent à la bonne société et ne se montrent nullement contestataires, même si leur goût du secret, leurs ambiguïtés religieuses et leur fonctionnement démocratique ont pu contribuer à l'expansion locale des Lumières.
   

7) La Société du Grand Jardin

  La " Société de la ville de Saumur ", appelée aussi " Société du Grand Jardin ", est fondée en décembre 1779. Ses statuts, arrêtés le 2 février 1780, sont imprimés chez Dominique-Michel de Gouy, avec la permission du sénéchal Desmé-Dubuisson ( A.M.S., 36 Z 9 ).

Début des statuts, A.M.S., 36 Z 9

 Cette société d'agrément est plus visible et, en apparence, plus ouverte que les loges maçonniques & (16). Elle accepte jusqu'à 80 membres ; pour y entrer, il suffit de l'approbation des 2/3 des adhérents ; elle n'exige que 15 livres de cotisation annuelle.
 Dans la pratique, elle se révèle comme plus âgée et plus conservatrice que les loges maçonniques. Sur 109 membres identifiés, elle compte quelques officiers de la Sénéchaussée, des nobles venus des manoirs des environs, neuf ecclésiastiques mondains. Elle ne s'ouvre qu'à la " haute société ", acceptant tout au plus quelques gros négociants et quelques avocats. J'y retrouve dix francs-maçons. Les militaires en activité ne la fréquentent pas, disposant sans doute de cercles particuliers ( les carabiniers ont alors quitté Saumur ). Gilles Blondé de Bagneux, homme fort de la ville, à la fois maire et subdélégué, est le directeur.
 La société fonctionne à la manière des clubs anglais ; elle offre à ses membres un cabinet de lecture abonné aux huit gazettes les plus répandues, dont deux locales, les Affiches d'Angers et les Affiches de Tours. A côté, dans la maison de ville, des salons permettent de jouer aux cartes et de s'exercer au billard ( qui supplante alors le jeu de paume ). Les mises d'argent sont proscrites et les consommations limitées : « Il ne sera fait aucune espèce de repas dans les logements de la Société, ni introduit de liqueurs fortes, mais seulement de la bière, du cidre et autres liqueurs rafraîchissantes, qui ne pourront être fournies que par le concierge ». Les membres peuvent faire entrer des amis de passage.
 A la belle saison, la société se transporte dans le Grand Jardin, qu'elle a pris en location et qui offre un pavillon, un jeu de boule et de longues allées. Les dames des adhérents, ainsi que leurs parentes et leurs invitées, sont admises à la promenade, mais elles ne peuvent participer à aucun jeu.
 Les quatre-vingts familles qui dominent alors la ville étalent ainsi leur joie de vivre et leurs abondants loisirs, mais, en même temps, elles s'isolent du gros de la population.
    

8) La nouvelle salle de spectacle

Dossier 2 :  La création de la salle de spectacle

  La nouvelle salle de spectacle construite sur la place de la Bilange de 1786 à 1788 est également une création de la haute société locale, qui la finance par 180 actions de 300 livres & (17).

 Pour les bâtiments, voir le dossier sur les théâtres.
     

9) L'engouement pour les sciences

  Des baromètres apparaissent dans les demeures. Les badauds se pressent pour assister à des envols de montgolfières. Les moines de Saint-Florent achètent les oeuvres de Buffon. Le médecin Toussaint Oudry met au point des traitements fumigatoires pour ranimer les noyés. Des cours de perfectionnement pour les sages-femmes sont organisés et supervisés par Michel Chevreul. Les eaux ferrugineuses de Jouannette, près de Martigné, sont à la mode ; une petite station thermale s'y développe ; des carabiniers y sont même envoyés en cure.

 Tous ces faits, assez disparates, témoignent d'un intérêt tout nouveau pour les sciences et d'une évolution des esprits. Il faut malgré tout poser les limites de cette modernisation. Dans les inventaires après décès, les bibliothèques des cadres de la société apparaissent comme peu garnies ( à l'exception de celle de Joseph-Toussaint Bonnemère ). Les souscripteurs à la 3ème édition de l'Encyclopédie par Panckoucke au format in-quarto sont connus & (18). Ils sont au nombre de 109 à Angers, de 65 à Tours, mais d'un seul à Saumur ; encore s'agit-il de l'imprimeur-libraire de Gouy, qui compte probablement la revendre. Finalement, d'après les inventaires, trois autres saumurois au moins possèdent quelques tomes de cette oeuvre. Bonnemère est le plus connu. Il avait dressé un index général des auteurs et des articles classés par thèmes [ cette imposante table manuscrite de 248 pages est proposée à l'achat sur eBay en mai 2006 ].
 La ville ne saurait prétendre au titre de capitale culturelle. Il n'y a pas d'université, pas d'académie locale, pas même de gazette permanente, une imprimerie unique. Le collège vivote. Reconnaissons au moins qu'un réveil intellectuel se produit dans les années 1780.
   

10) Une petite capitale pimpante

 La physionomie de la ville évolue dans ces mêmes années. Monuments publics, hôtels particuliers et rues nouvelles offrent un nouveau décor, surtout le long de la Loire.
 Voir la fin du chapitre sur le renouveau urbain
  et les travaux autour du Pont Cessart.
   

11) Une administration soucieuse du bien public

 Le ton de Turgot et des administrateurs inspirés par les Lumières atteint la province. La mode n'est plus au style péremptoire inspiré par le droit divin, mais à une explication des mesures pour des motifs de bien public. Le subdélégué motive ses décisions ; les ordonnances de police se réfèrent aux règles de l'hygiène ; les comptes de l'Hôtel de Ville sont imprimés, diffusés et à peu près compréhensibles.
 Dans cette belle administration ( dont Louis XVI ne fait rien ), émergent localement pour leur intelligence et leur courtoisie :
- Gilles Blondé de Bagneux, subdélégué et maire ;
- Georges IV du Petit-Thouars, lieutenant de roi et commandant de la ville et du château ;
- Paul-Claude-François Desmé de Puy-Girault, lieutenant général de Police, lieutenant de maire et infatigable producteur de rapports ;
- Brosseau, le secrétaire de l'Hôtel de Ville, dont on retrouve l'élégante écriture pendant une quarantaine d'années.
   

12) Pourquoi stopper en 1787 ?

 Les années 1787-1788 ont particulièrement marqué les campagnes, qui mettent en place de nouvelles municipalités. Mais la convocation de l'Assemblée des Notables, la réunion de la très active Commission Intermédiaire de l'Anjou entraînent un réveil du débat politique, qui se cristallise en mars 1789. En outre, une crise économique d'une ampleur exceptionnelle frappe la région. Le mûrissement de la Révolution commence en 1787.