Les loges de Saumur   

  

1) Une première loge dès 1745

  Les premières loges maçonniques se structurent en France vers 1738. Il est surprenant d'en trouver une à Saumur, la première de l'Anjou, dès 1745. Les Francs-Maçons sont alors très discrets et surveillés par le pouvoir. Sur cette première étape, nos renseignements sont réduits à quelques documents rétrospectifs : la loge Saint-Louis de la Gloire, à l'Orient de Saumur, est reconnue par la Grande Loge de France le 12 avril 1745 ; elle est reconstituée le 12 janvier 1746 et fonctionne jusqu'en 1757.
 Ses membres et leur nombre sont peu connus. On sait seulement qu'ils étaient en relations avec les loges de Tours et d'Orléans, comme si le courant maçonnique descendait le cours de la Loire. Ils appartenaient à des familles de commissaires des Guerres.
 La loge disparaît vite, mais des membres locaux y demeurent attachés. Ce sont probablement eux qui, en 1777, font paraître à Saumur, chez l'imprimeur François-Paschal de Gouy, un Amusement des Francs-Maçons ( B.M.S., réserve ), une curieuse brochure de 48 pages, qui s'ouvre sur un alphabet secret ( parfaitement mythique ) et qui présente des chansons célébrant la fraternité des loges :

« Aucun pays n'est étranger
    Pour la Maçonnerie ;
Un Frère n'a qu'à voyager,
   Le monde est sa patrie ».

 Une autre chanson reconnaît que la loge écarte le beau sexe « par amour de l'égalité, mais aussi du mystère ».
    

2) La floraison des loges

  La loge Saint-Louis de la Gloire est autorisée à se reconstituer par le Grand-Orient de France, le 12 mars 1781 ( et non le 1er, comme il est imprimé par erreur ci-dessous ). Elle a dressé un premier tableau dès novembre 1780. Elle se réunit le premier lundi de chaque mois dans la maison de Marchand de Bonnecourt, puis chez Alauzet, receveur des Traites, enfin, chez Joseph Villier, ancien confrères de l'Oratoire devenu le président du Grenier à sel. Elle compte 23 initiés en 1781 et 25 en 1786 ( B.N.F., Fonds Maçonnique, FM 2/415 ). Sa continuatrice, La Persévérance, a recueilli le tableau de loge arrêté le 7 mai 1787 ( Fonds de La Persévérance, A.M.S., 33 Z 1 ), alors qu'elle regroupe 27 frères suivant les travaux ( ne pas oublier que l'an de la Vraie Liberté commence au 1er mars ).

A.M.S., 33 Z 1

Datation en page 4

Timbre sec sur papier doré de la loge Saint Louis de la Gloire

 

 Le tableau de loge imprimé est authentifié par un timbre sec sur papier doré, intéressant, mais difficile à interpréter

 

 Les effectifs de Saint-Louis de la Gloire atteignent 29 membres en 1791, puis ils s'effondrent jusqu'à sa disparition en 1793.

 

 Cette société n'est pas exclusive ; elle autorise l'érection à ses côtés de deux loges minuscules. Constituée en 1786 et regroupant 8 frères, L'Union de Famille est effectivement une association de plusieurs groupes apparentés, occupant en majorité des offices financiers. D'après l'abondante symbolique de son sceau, Jacques Feneant la classe parmi les loges d'adoption, c'est-à-dire ouverte aux femmes.Sceau de l'Union de Famille, d'après J. Feneant


 L'autel porte deux coeurs enflammés ; à gauche, l'arbre à huit fruits et le serpent rappellent le paradis terrestre ; à droite, l'arche de Noé est surmontée par une échelle à cinq degrés. Au-dessus, l'étoile à cinq branches porte la lettre "G" en son centre.

 Ces codes sont caractéristiques des loges féminines. L'Union de Famille est donc sans doute ouverte aux dames, mais celles-ci auraient siégé à part. En tout cas, elles n'apparaissent pas dans les archives.

 Saint-Pierre de la Parfaite Union est connue de 1786 à 1789 et atteint 19 membres, en majorité des négociants, associés avec trois ecclésiastiques et quelques officiers militaires. Elle comprend en outre deux frères servants, c'est-à-dire, des domestiques. Elle apparaît pour la dernière fois le 24 mars 1789, jour où elle reçoit comme maître Pierre Mallebay Ducluseau, garde du roi ( d'après un diplôme qu'on vient aimablement de me communiquer ).

 Partout, les officiers de Carabiniers sont fortement présents jusqu'en 1787. En outre, en 1783, lorsqu'un régiment de Dragons séjourne à Saumur, il abrite en son sein une loge militaire.
   

3) Un milieu choisi

 Les loges sont réservées à des gens aisés, à des notables de la ville ou des environs. En 1787, Saint Louis de la Gloire regroupe :

6 offiers de finance
6 hommes de loi
5 négociants
4 ecclésiastiques
2 médecins
2 propriétaires vivant noblement
1 officier de Carabiniers
1 artiste peintre, Fougeau de La Marre.

 Cette loge demande un droit de réception très élevé, se montant à 120 livres, et une cotisation annuelle de 66 livres. Il faut en outre être réputé vertueux et philanthrope. Un nouveau frère n'est coopté qu'à la suite d'une longue procédure. D'abord, un vote secret par boules blanches et noires ; trois boules noires suffisent pour blackbouler un impétrant ; s'il y a une ou deux boules noires, un long processus de réflexion est engagé. Après ce premier barrage, trois commissaires enquêtent sur la personnalité du candidat. Louis-Michel de la Vergne, marquis de Tressan, est un colonel d'infanterie, qui, sur la demande de sa famille, est détenu au château par lettre de cachet, en raison de son intempérance. Il obtient des permissions de sortie de la part du commandant du Petit-Thouars, mais ses frères, gênés par ses scandales, l'écartent de la fonction de vénérable.

 Société choisie, le milieu maçonnique tient des réunions minutieusement réglementées : horaires, places des dignitaires et des frères, prises de parole, promotions par élection, votes fréquents à scrutin secret. Voilà un apprentissage du fonctionnement démocratique, qui rompt heureusement avec les usages hiérarchiques et les votes à mains levées réputés unanimes des Assemblées générales des Habitants. Cependant, ces formes policées n'imprègnent pas la vie publique. A l'époque révolutionnaire encore, les assemblées locales apparaissent, soit comme verrouillées, soit comme anarchiques...
   

4) Maçonnerie et religion

  Notables bien installés dans l'existence, les premiers maçons saumurois apparaissent comme des esprits curieux et, dans la mesure où l'on peut reconstituer les mentalités anciennes, soucieux de modernité, à la recherche d'une sociabilité chaleureuse, mais sûrement pas contestataires. L'article premier des règlements de Saint-Louis de la Gloire impose aux frères « de ne jamais parler directement ou indirectement contre l'Etat ou la religion ». La loge a pour devise : « Deo, regi et patriae fidelitas - loyauté envers Dieu, le roi et le pays ». Elle installe ses dignitaires en 1781, après une messe célébrée dans la chapelle des Récollets. Même si la Maçonnerie peut apparaître comme une forme de religion parallèle, elle n'a rien d'anticatholique ; parmi les 53 francs-maçons que j'ai pu identifier, apparaissent 8 membres du clergé, surtout du clergé régulier. Ce pourcentage de 15 % n'est pas particulier au Saumurois. Jacques Maillard compte 17 % de membres du clergé sur l'ensemble des maçons de l'Anjou ( conférence à la S.L.S.A.S., le 14 janvier 2007 ). On retrouverait ce pourcentage en ajoutant le procureur de l'abbaye de Saint-Florent, dom Jean-François Dureau, qui fréquentait la loge du Tendre Accueil, plus anciennement érigée dans l'abbaye de Saint-Maur de Glanfeuil.
 Les bulles du Pape condamnant la Maçonnerie ne sont pas promulguées dans le royaume de France. Les membres du clergé ne voient aucune incompatibilité entre la religion catholique et cette nouvelle forme de religiosité.
     

5) Maçonnerie et politique

 Les personnages les plus conservateurs de la ville, en particulier les officiers de justice de la Sénéchaussée, entrent peu en maçonnerie. Les loges présentent un aspect indépendant et modernisateur qui participe à l'expansion des Lumières. Il faut bien se garder d'aller plus loin ; les anciens historiens qui voyaient dans les maçons des " taupes révolutionnaires " ont complètement déraillé.
 Les rares "planches" et discours qui subsistent n'ont pas de contenu politique. Ce sont des exercices convenus, très scolaires, soucieux avant tout de respecter les codes de langage et de prêcher une vague philanthropie.
 Une dizaine d'officiers de carabiniers n'ont fait que passer et leurs opinions politiques nous sont inconnues. En extrapolant avec quelque hardiesse, il est possible de définir les options de 15 maçons saumurois encore vivants à l'époque révolutionnaire : quatre d'entre eux rejoignent la Contre-Révolution, dont deux dans les rangs vendéens ( en particulier Michel-Henri Gibert ) ; neuf peuvent être qualifiés de révolutionnaires modérés et deux de jacobins. Finalement, ces choix diffèrent peu de ceux de l'ensemble de la ville.

 Quant à l'entraide ou aux appuis maçonniques, ils apparaissent peu à l'époque. Trois frères seulement, pas davantage, atteignent des postes de premier plan : Jean-François Merlet est élu député à l'Assemblée législative, puis préfet de la Vendée ; Joseph Villier, ancien confrère de l'Oratoire, devient agent national du district d'Angers, puis président du Directoire du département ; le médecin Denis Riffault de Sautret occupe le poste de procureur-syndic du district de Saumur. Ce personnage est particulièrement intéressant : dernier vénérable de Saint-Louis de la Gloire, orateur et poète redondant, il met la loge en sommeil en janvier 1793, puis il devient le grand ordonnateur des fêtes révolutionnaires, prodiguant à nouveau discours et poésies et donnant une impression de continuité entre le Grand Architecte de l'Univers et l'Etre Suprême.