En tête d'un arrêté des officiers municipaux de Saumur du 12 pluviose an III, A.M.S., 5 D 1

 

Chapitre 21 :

 Les grandes espérances
 ( octobre 1787 - janvier 1790 )

 

  Les chapitres suivants, portant sur la Révolution, ont été rédigés à partir d'une vérification systématique des sources disponibles. Je dois cependant préciser que j'ai eu constamment sous les yeux les deux ouvrages suivants :

- O. DESMÉ DE CHAVIGNY, Histoire de Saumur pendant la Révolution, Vannes, 1892. Voir analyse critique dans la biographie de l'auteur.

- Marcel APPEAU, Saumur : une petite ville d'Anjou dans la tourmente révolutionnaire, 1789-1795, dactylographié, 285 p., [ récit chronologique détaillé, établi exclusivement à partir des sources locales, rectifiant Desmé de Chavigny sur des points importants. Nouvelle édition augmentée et corrigée en 2008, déposée aux A.M.S. et aux A.D.M.L. ]


  

 

1) Une crise des subsistances en toile de fond

Dossier 1 : Crise climatique et économique

 
UN POUVOIR DÉPASSÉ

    

 Les récoltes de 1787 et de 1788 sont désastreuses. Le prix des céréales atteint un sommet sans équivalent pour l'ensemble de l'année 1788 ; en 1789 encore, il marque deux clochers accentués aux mois de mars et de juillet.
 Tout en se gardant d'une explication par trop mécaniste des premiers mouvements révolutionnaires - oeuvre de bourgeois pas du tout affamés -, nous ne devons pas oublier cette toile de fond pour comprendre la violence des mouvements populaires qui secouent alors la ville.

    

2) Qui détient le pouvoir dans la ville et la Sénéchaussée vers 1789 ?

 Desmé du Buisson, cliché Charles Gilbert Blondé de Bagneux Aubert du Petit-Thouars, cliché Charles Gilbert
Claude-Thomas Desmé du Buisson,
sénéchal depuis 1756,
élu maire en 1761, refuse, car il revendique le titre de " maire perpétuel "
Gilles Blondé de Bagneux,
ancien président du tribunal des Aides,
subdélégué de l'Intendant depuis 1775,
élu, puis nommé maire, depuis 1762
Georges IV Aubert du Petit-Thouars,
lieutenant de Roi,
commandant de la ville et du château depuis 1754


 
  Dans le chapitre consacré à la répartition des pouvoirs à la fin du XVIIIe siècle, nous avons conclu que les décisions importantes sont prises par l'Intendant de Tours et relayées par ses représentants sur place. Les autorités locales ( lieutenant de roi, sénéchal, lieutenants généraux de justice et de police, présidents de cour financière, officiers municipaux ), au total 16 personnages, disposent d'une marge d'initiative limitée ; ils tiennent pourtant le haut du pavé, souvent titulaires d'une charge héréditaire depuis un quart de siècle.

 Douze d'entre eux sont des hommes de loi, c'est leur principale caractéristique commune. En se plaçant selon la hiérarchie des ordres, on trouve un ecclésiastique, cinq nobles, dont l'un de fraîche date, et dix bourgeois, tous de la haute bourgeoisie, quatre d'entre eux portant le titre de leur terre et pouvant apparaître comme nobles.
 Enfin neuf d'entre eux possèdent une charge achetée et se montrent attachés à l'ordre ancien. A l'inverse, quatre autres se révèlent nettement favorables à des transformations politiques.

 

DES ASSEMBLÉES ANIMÉES

  

3) Assemblée provinciale et commission intermédiaire

  La réunion de l'Assemblée Provinciale d'Anjou à l'Hôtel de Ville d'Angers, le 6 octobre 1787, offre une date commode pour le début de cette étude & (1). Cette assemblée est surtout importante pour les paroisses rurales, qu'elle dote de municipalités élues, en théorie selon de strictes règles censitaires. Pour Saumur, le corps de ville reste inchangé, mais on note déjà que le Tiers bénéficie d'un doublement du nombre de ses délégués. Des personnalités locales émergent. Parmi les députés du district de Saumur, apparaissent dom Massey, le prieur claustral de l'abbaye de Saint-Florent ; Desmé de Puy-Girault, ancien lieutenant général de Police, qui dresse un important rapport sur le réseau routier ; l'entrepreneur Alexandre-Jean-Baptiste Cailleau, encore simple assesseur à l'Hôtel de Ville. Parmi les correspondants du district : le négociant Pierre-Charles Maupassant-la-Croix et le procureur Jacques Vilneau, qui tient la fonction de greffier.

 Dans les pays d'élection, comme le Saumurois, où les agents du roi disposent de tous les pouvoirs, la réunion de cette assemblée déclenche un réveil du débat politique. Les députés sont unanimes à réclamer l'abolition de la gabelle. Mais ils divergent déjà sur les perspectives.
 Le comte Walsh de Serrant, soutenu en Saumurois par le comte Goislard de Montsabert ( qui est seigneur d'Artannes ), cherche à disloquer l'Etat royal centralisé au profit d'états provinciaux, que la noblesse parlementaire espère dominer. La campagne des Etats Généraux est déjà esquissée.
    

4) Les grandes manoeuvres politiques en vue des Etats généraux

  Le roi annonce la convocation des Etats généraux le 8 août 1788. La sénéchaussée de Saumur aura droit à sa représentation particulière, comme en 1614, ce qui répond à un voeu de la Commission intermédiaire.
 La campagne est lancée à Saumur le mardi 9 décembre 1788, au cours d'une Assemblée générale des Habitants destinée à préparer les opérations ê (2). Cette assemblée demande le doublement de la représentation du Tiers Etat et se prononce en faveur du vote par tête. Elle demande aussi la tenue périodique des Etats d'Anjou, qui se tiendraient alternativement dans les grandes villes de la province. Le réveil régional apparaît alors très vif et unanime, mais, dans ce nouveau cadre, les Saumurois redoutent déjà l'impérialisme d'Angers.

 La campagne est agitée. Des modèles de cahiers de doléances sont diffusés. La Révellière-Lépeaux rédige deux projets, Volney deux également. Deux autres brochures émanent du comte Walsh de Serrant & (3). La ville de Saumur reçoit des délibérations des villes de Cherbourg et de La Flèche. Jean-François Merlet et Joseph Villier, frères en maçonnerie dans la loge Saint-Louis de la Gloire, ont très vraisemblablement reçu les instructions de l'écrivain Choderlos de Laclos, traduisant la pensée du duc d'Orléans ( ils appartiendront à l'assemblée du Tiers, mais, encore une fois, les francs-maçons n'y sont pas très nombreux ).
 Reconnaissons que cette campagne est surtout animée depuis la ville d'Angers, mais elle présente quelques aspects originaux dans le Saumurois & (4). Pour la ramener à quelques éléments majeurs, elle s'ouvre par une offensive de la noblesse parlementaire, qui est revenue sur ses terres et qui cherche à transférer les pouvoirs des Intendants sur les Etats Provinciaux, espérant dominer ces derniers avec l'appui des paroisses rurales. Dans sa Lettre à un seigneur d'Anjou accusé de tromper le peuple, l'avocat Delaunay l'Aîné cherche à discréditer le comte Walsh de Serrant en le présentant en visite chez ses métayers, « causant basse-cour et ménage pour finir toujours par l'impôt ».
 Dans le Saumurois, le partisan le plus actif de cette tactique est le bouillant comte Goislard de Montsabert. Conseiller au Parlement de Paris, sa résistance véhémente aux décisions royales lui a valu une arrestation arbitraire et une détention au fort de Pierre Encise, à Lyon. On comprend qu'il réclame en premier la liberté de la presse et l'abolition des lettres de cachet ! Cependant, derrière cette image de noble libéral, victime de l'absolutisme, se cache une volonté de restaurer des structures quasi féodales : les citoyens seront enlevés aux juges royaux pour dépendre de leurs " juges naturels ", c'est-à-dire les seigneurs des paroisses ( ce qui représenterait une forte régression ). En contrepartie, afin de se concilier les députés ruraux, Goislard et les nobles activistes proposent une concession de taille : ils consentiront désormais à payer des impôts, à condition de les voter. Ils sacrifient leurs intérêts financiers à leur soif de pouvoir ( il n'est pas sûr que la noblesse terrienne soit unanimement d'accord, mais elle est rare et s'exprime peu ). En tout cas, les premiers actes révolutionnaires sont lancés par la noblesse parlementaire.

 L'entreprise de Montsabert et de ses amis est favorisée par la réglementation des Etats Généraux et par les pressions du sénéchal Desmé du Buisson. Dans l'ordre du Tiers, la représentation des petites paroisses est nettement surévaluée par rapport aux cités ; la ville de Saumur est scandaleusement sous-représentée, disposant de 8 députés seulement sur un total de 379.
 Goislard de Montsabert parvient à inspirer les cahiers de doléances de Coutures, Saint-Georges des Sept-Voies et le Thoureil ê (5). Il se fait élire député des paroisses de Coutures et de Saint-Georges, comptant siéger dans les rangs du Tiers Etat et espérant manipuler cette assemblée avec l'aide du président.
 Cependant, il en fait trop. Sa paroisse d'Artannes lui résiste et vote un texte hostile aux « corvées seigneuriales » ê (6). Les six frères Grignon, des marchands fermiers implantés dans les environs de Doué, combattent ses manoeuvres. Au cours de l'Assemblée générale des Trois Ordres, les paroissiens de Coutures déclarent être revenus sur leur décision ; le président envoie Goislard siéger dans les rangs de la noblesse ( ailleurs, des nobles avaient bien siégé dans les rangs du Tiers, par exemple, Mirabeau ).
 

5) Le difficile apprentissage de la démocratie représentative 

  Les procès-verbaux des assemblées de paroisses nous sont parvenus en petit nombre ê (7). Ils suffisent pour affirmer que ces assemblées ont été très suivies. A Bagneux, 26 noms sont cités pour 36 feux ; Verrie fait mieux avec 34 sur 42. Il est difficile de compter les nombreuses signatures portées sur le compte-rendu de Saint-Lambert des Levées.
 Au Puy Notre-Dame, l'assemblée, qui se tient sous la galerie de l'église, est houleuse ; un parti du syndic s'oppose au parti du curé, qui assiste illégalement à la réunion. Une nouvelle assemblée est convoquée deux jours plus tard, sous la garde tutélaire de deux cavaliers de maréchaussée. Les incidents redoublent et le syndic conclut : « Nous n'avons pu faire et rédiger aucun acte ».
 Cette fois-ci, on discute sur des idées, à la différence des anciennes assemblées de paroisses rurales ou des assemblées générales des habitants de Saumur, qui étaient strictement verrouillées. Bien des anomalies, plus ou moins volontaires, se sont produites dans les assemblées du Tiers à Saumur. Après les opérations, le 31 mars 1789, les députés de la ville ont consigné par écrit leurs réflexions sur ce sujet ê (8) :
- Le Tiers n'a pas choisi le président de ses assemblées. Le vieux sénéchal ( 70 ans ) Desmé du Buisson veut tout présider et tout régenter avec brutalité. Heureusement, le comte Augustin Barrin de la Gallissonnière a fait enregistrer précipitamment ses lettres de grand Sénéchal d'Epée de la Province d'Anjou et du Pays saumurois. Il préside une partie des assemblées et se montre fort aimable.
- L'assemblée du Tiers Etat de la Sénéchaussée ne s'est pas réduite au quart de ses effectifs. Cette disposition, obligatoire pour Angers, ne l'était pas pour Saumur, où l'assemblée s'est maintenue à près de 400 participants. Dans ces conditions, les interventions n'ont été écoutées que par « une douzaine de personnes, au milieu du tumulte et du bruit des assistants ».
- Les votes ont bien lieu par écrit, mais les électeurs rédigent leur bulletin au milieu de la foule. Aucun secret n'est respecté. Quelques députés illettrés doivent se faire assister. Des bulletins déjà remplis sont distribués ; certains les affichent sur leur chapeau, afin de faire de la propagande. Le décompte des voix s'opère par des bâtons, bien maladroits, mais touchants ê (9).
- Un vote est organisé volontairement pendant une absence d'une heure des députés de Saumur.
- Le procureur du roi, Lorier, annonce les tendances avant la clôture d'un scrutin, afin d'influencer les derniers électeurs.
- Les assemblées générales, très nombreuses, se déroulent du 9 au 28 mars. Certains députés lointains ne viennent plus.
- Après l'élection de ses députés, le Tiers d'Angers organise un bureau de correspondance, qui assurera un lien avec Versailles et qui constitue une première ébauche de mouvement politique. Aucun organe permanent n'est mis en place à Saumur, où le Tiers est moins bien structuré. Autrement dit, les assemblées des Etas généraux présentant à Saumur beaucoup d'anomalies : l'apprentissage de la démocratie représentative est une oeuvre de longue haleine.
 

6) Les assemblées communes et particulières

Dossier 2 :  Les assemblées communes aux trois ordres

Dossier 3 :  Les assemblées du clergé

Dossier 4 :  Les assemblées de la noblesse

Dossier 5 :  Les assemblées du Tiers Etat de la ville de Saumur

Dossier 6 :  Les assemblées du Tiers Etat de la sénéchaussée

 

 

 

 

 

 

Dossier 7 :  Les quatre députés saumurois aux Etats généraux

  Les assemblées communes aux trois ordres ( dossier 2 ) font partie du rituel de ce type d'événements. Cependant, les premiers débats s'y élèvent et permettent de compter les forces en présence.

 Le vrai travail politique s'opère au cours des assemblées séparées de chacun des trois ordres : débats, désignation des rédacteurs des cahiers, élection des députés et des suppléants.
 Nous consacrons des dossiers particuliers à chacune de ces assemblées, sans grand souci de la chronologie, afin d'en faciliter la compréhension.

 Voici quelques remarques de synthèse. Malgré les divergences, le ton des débats reste constamment courtois ; pendant les séances séparées, les ordres envoient même des délégations pour présenter leurs salutations à l'assemblée voisine.
 Quelques historiens ont signalé la présence de femmes au cours de ces assemblées. Rien de tel à Saumur : les femmes possédant un fief, les femmes chefs de famille, les ordres de religieuses se font partout représenter par des hommes.

 Sans vouloir entreprendre une pesante dissertation, posons quelques éléments de synthèse. Les cahiers de la sénéchaussée de Saumur diffèrent peu de ceux de la sénéchaussée d'Angers. Le clergé a pris les positions les plus avancées, mais il qualifie Louis XVI de « plus tendre des pères » et de « meilleur des rois ». Afin de se concilier les députés des paroisses rurales, la noblesse se déclare prête à d'importantes concessions - plus qu'à Angers. Dans le Tiers Etat, les plus modérés ont pris le dessus.
 Finalement, les divergences entre les cahiers ne sont pas si grandes. Tous souhaitent des libertés individuelles, le retour périodique des Etats généraux et la réforme des impôts, désormais payés par tous et consentis. Ces textes constituent plus un bilan critique de l'Ancien Régime qu'une préparation consciente d'une révolution. Tous demandent des réformes importantes, semblant souhaiter un régime monarchique s'inspirant de l'Angleterre et très décentralisé. Encore une fois, la Révolution n'est nullement programmée au printemps 1789.
 Les grandes manoeuvres d'assemblée préfigurent aussi fort bien les affrontements versaillais de mai-juin 1789. Sans trop s'éloigner de Saumur, il est curieux de suivre l'attitude de nos quatre députés de la sénéchaussée ( dossier 7 ) dans le tourbillon des événements nationaux. Tous les quatre y ont joué un rôle de second plan.

 A deux siècles d'intervalle, nous analysons froidement les textes. A chaud, beaucoup de Saumurois les interprétaient différemment, ainsi que le note l'Intendant de Tours : « les paysans s'en sont retiré persuadés qu'ils sont affranchis de la dixme, de la prohibition de la chasse, de l'acquittement des droits seigneuriaux, et au surplus, dans l'ordre du Tiers, tout s'est fait, à Saumur comme ailleurs, par cabale... » ê (10).

 

LA RÉVOLUTION DE VELOURS DE L'ÉTÉ 1789

     

7) Juillet-août 1789, un calme de surface

  Les rythmes de la Révolution dans le Saumurois ne correspondent pas exactement aux rythmes nationaux. Insistons sur cette originalité. En juillet 1789, il ne s'y passe rien de spectaculaire, à part de violents orages. La ville accueille avec fièvre la nouvelle de la prise de la Bastille, mais, à chaud, elle ne parvient pas à analyser les événements parisiens et elle ne s'empare pas du château, la petite bastille locale..

 Fin juillet, une " Grande Peur " s'empare des campagnes françaises. Des messagers effarés annoncent l'approche de brigands ou d'étrangers menaçants ; les paysans et les villes s'arment, s'emparant parfois aussi de châteaux. Les Mauges et la Touraine sont prises de panique, mais les ondes de cette Grande Peur viennent mourir aux confins des pays saumurois, qui conservent toute leur quiétude. Le commandant du Petit-Thouars le confirme fièrement dans un discours du 21 août : « Saumur, son territoire et son ressort, n'a pas vu une goutte de sang versé, pas une victime de la disette des bleds, ni de la violence de l'insurrection, pas une pierre déplacée, pas un arbre abbatu, pas une paille incendiée, enfin, pas un citoïen vexé » ê (11).
 

 8) La Révolution cachée

 

Dossier 8 :  La révolution municipale

  Derrière ce calme de surface et ces manières polies, se sont produits en douceur trois changements fondamentaux, dont les conséquences apparaissent en pleine lumière au mois d'août :

- Une révolution municipale
 Dans le dossier 8, nous racontons par le menu les étapes de ce premier transfert de pouvoir, souhaité depuis des siècles par les Saumurois.
 Les deux exécutifs locaux qui s'affrontaient fusionnent le 3 septembre dans un " Comité municipal permanent ", composé de 29 membres, qui dirige réellement la ville et où les partisans des réformes sont majoritaires. Joseph-Toussaint Bonnemère de Chavigny, juriste, conseiller à la Sénéchaussée, devient le maire et l'homme fort de la cité, puisque l'administration lointaine se liquéfie.

- La garde nationale
 Les milices bourgeoises forment une seconde armée, qui obéit aux seuls élus municipaux. Bien mieux, appliquant un ordre royal ê (12), le commandant du Petit-Thouars et son état-major, dans une cérémonie solennelle, prêtent serment de fidélité à la Nation, au Roi et à la Loi. Ils se placent en fait au service des nouveaux pouvoirs.

- L'écroulement du système fiscal
 Les dîmes et les droits seigneuriaux ne sont plus payés. La gabelle, honnie par tous, a disparu. Le sel est vendu au tarif unique de six sous la livre à partir du 1er octobre ê (13). La Commission de Saumur chargée de la répression du faux-saunage est révoquée le 27 septembre ; les prisonniers de la tour Grenetière sont relâchés.

 L'Ancien Régime, épuisé, vient de s'effondrer comme un château de cartes. Il n'a trouvé à Saumur qu'un seul défenseur combatif, le sénéchal Desmé du Buisson ; les autres privilégiés semblent résignés à ces bouleversements. Une révolution s'est donc opérée, sans grande préparation, sans violence et sans actions spectaculaires.
  

9) Une fin d'année tendue

Nombreux documents sur les approvisionnements et les milices dans " Saumur en 1789 ", s.d. Sylvie Péroche, Archives Municipales, 1990

  Pendant l'été 1789, les récoltes ont été bonnes. Pourtant, les grains ne circulent guère sur la Loire et la ville est mal approvisionnée. Des accapareurs, spéculant sur une hausse future des cours, sont accusés d'entasser des céréales. Des patrouilles de la garde nationale opèrent des visites domiciliaires et trouvent effectivement des stocks.
 En cette fin d'année, les problèmes économiques l'emportent sur les problèmes politiques. Quand les vivres viennent à manquer, des manifestations éclatent sur le marché de la place de la Bilange. Le Comité municipal permanent a beau rappeler l'obligation de payer les impôts maintenus, en particulier l'octroi et le tarif, l'argent ne rentre guère.
 Afin de permettre le fonctionnement de l'Etat, une contribution patriotique est levée ; elle est en apparence volontaire, mais en pratique, elle est imposée aux plus aisés sur la base du quart de leur revenu ê (14). Georges Aubert du Petit-Thouars verse 1 650 livres pour lui et pour ses neveux. Dom Massey apporte 1 200 livres au nom de Saint-Florent. Les Pères de l'Oratoire font mieux en donnant 2 999 livres et en y ajoutant de grands chandeliers offerts par Louis XIII. Bonnemère de Chavigny offre sa charge de conseiller en la Sénéchaussée, qu'il estime à 3 000 livres ( les cours s'effondrent ) ; il donne 2 000 livres en don patriotique et réserve 1 000 livres pour ses enfants mineurs. De nombreux autres notables versent plus de 1 000 livres. Ces dons patriotiques, d'un montant élevé, sont en théorie remboursables ; bien entendu, les contribuables n'ont rien vu revenir. Au contraire, le 2 juillet 1790, les " négligents " sont taxés d'office ; dans la liste, on remarque les dames Ursulines, qui sont tarifées à 600 livres ; les religieuses de la Visitation sont invitées à payer 200 livres, elles répondent qu'elles ne peuvent en verser que 100. Déjà se manifeste une évidente mauvaise volonté des ordres religieux féminins.

 Les patriotes les plus agissants sont sans cesse sur la brèche et convoqués, souvent à la dernière minute, à des réunions trop fréquentes. De nombreux membres du Comité municipal permanent démissionnent, probablement plus par lassitude que par désaccord.
 La garde nationale, sans cesse sollicitée et mobilisée en permanence, donne aussi des signes de fatigue et de nervosité. Les membres défaillants peuvent acheter les services d'un suppléant, à condition de lui payer 40 sols pour une garde de 24 heures et 24 sols pour une garde de nuit ou de jour seulement. De sérieux problèmes de discipline apparaissent dans la petite troupe. Le Comité municipal crée deux corps d'élite ( qui lui paraissent plus sûrs ), une compagnie de 57 grenadiers et une compagnie de chasseurs-voltigeurs, qui s'ajoutent aux 120 " volontaires saumurois " ; tous sont recrutés dans les familles aisées et paient eux-mêmes leur bel uniforme. Les miliciens des compagnies de quartier les accusent d'être favorisés, mieux habillés et mieux armés.
 Les patrouilles qui sillonnent la ville en permanence sont trop disparates. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, une altercation oppose des cavaliers du Royal Roussillon aux miliciens gardant le poste de l'Hôtel-Dieu. Quatre cavaliers doivent envoyer des excuses théâtrales ; ils « versent des larmes de sang », ils « demandent grâce à genoux » ê (15). Des libations exagérées suffisent pour expliquer l'incident. Mais une manifestation plus grave se produit le 27 décembre : lors d'une prise de commandement organisée sur la place de la Bilange, les compagnies de quartier, leur capitaine en tête, refusent de se ranger à l'arrivée du maire et quittent les lieux ê (16).

 En même temps, un intéressant essai de démocratie de quartier est tenté dans les derniers mois de l'année. Le 9 octobre, la ville est découpée en huit districts, qui s'assemblent le jeudi 15, afin d'élire leur syndic pour trois ans ê (17). De nombreuses autres réunions de district se tiennent en novembre-décembre. Elles ne sont guère constructives, car elles ont lieu en pleine crise frumentaire. Des femmes viennent réclamer des vivres au cours de la réunion du district de Saint-Nicolas. Ces assemblées de quartier cessent l'année suivante ; la reconstruction du pays à partir de ses cellules de base a échoué.

 Aux tensions politiques de la première moitié de l'année ont succédé des tensions avant tout sociales, s'accompagnant de répercussions dans la garde nationale.

  Saumur, ville nonchalante, entre lentement dans le mouvement de la Révolution. Les cahiers de doléances, modérés du côté du Tiers et apparemment ouverts du côté de la Noblesse, annoncent des réformes plus que des bouleversements. D'importants transferts de pouvoirs se produisent pendant l'été 1789, mais sous des formes courtoises et feutrées. La Révolution ne devient violente qu'en janvier 1790, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant.