Les assemblées du clergé   

  

1) Une structure incohérente

 Le clergé est convoqué en une assemblée unique pour l'ensemble de la sénéchaussée, mais la réglementation est surprenante. Les communautés cloîtrées, quel que soit leur effectif, ne disposent que d'une seule voix ; par exemple, le 6 mars, le chapitre de Saint-Florent délègue le prieur Claude-François Bruneau ( A.D.M.L., H 1 861 ) et rédige un cahier de doléances ( qui n'est pas sauvegardé ). A l'inverse, chaque possesseur d'un bénéfice ecclésiastique a droit à une voix ; ils sont au total 231, selon Desmé de Chavigny, mais la plupart ne viennent pas. Certains se font représenter par un procureur, un homme de loi chargé de leurs intérêts - qui est fraîchement accueilli.
 Nettement plus favorisés sont les curés, qui disposent chacun d'une voix, au nom de leur paroisse et de leurs vicaires. Ils disposent d'une confortable majorité dans cette assemblée.
  

2) La révolte des curés

  Ces curés, en grande majorité ruraux, ne cachent pas leur irritation contre l'incurie et la vie de luxe des hauts dignitaires ecclésiastiques qui empochent une part importante des dîmes. Cependant, dans le vignoble et la Vallée, il leur reste des revenus confortables. En général issus de la moyenne bourgeoisie, ils ne peuvent être classés dans le " bas clergé ".
 Leur mécontentement est aussi de nature religieuse. Alors qu'en général, ils remplissent fidèlement les devoirs de leur charge, ils se plaignent du laisser-aller et parfois du libertinage du haut clergé. Ils reprennent les anciennes doctrines de Richer, un théologien du début du XVIIe siècle qui voulait restituer le pouvoir ecclésial à la communauté des curés.
 Le principal animateur en Anjou de cette véritable révolte des curés est Pierre-Jérôme Chatizel, qui publie plusieurs brochures virulentes en faveur de « la classe des curés ».
 « Est-il du bien général de l'église, j'ose le demander,... que des bénéfices sans charge d'âmes et sans fonctions nourrissent l'indolence et l'inutile existence d'une foule de bénéficiers oisifs... ?
 Une grande révolution s'apprête ; elle doit réserver à la France épuisée son ancienne force et sa splendeur..., rendre à la classe la plus nombreuse et la plus active des citoyens l'influence qu'elle doit avoir dans l'administration générale » ( [ P.-J. Chatizel ], Droit exclusif des curés aux dixmes de leurs paroisses, [ 1788 ], B.M.S., P 2207(7) ).
 Ce polémiste au ton véhément devient curé de Saumur du 7 janvier 1788 au 7 février 1789. Il séjourne peu dans ses paroisses, qu'il juge ingouvernables ; il résigne bien vite sa charge en faveur de Michel-Charles Martin du Chesnay, et il retourne dans sa cure de Soulaines. Ses idées et ses écrits ont sûrement laissé quelques traces locales ; cependant, en mars 1789, il est à Angers, où il organise une assemblée particulière des curés au Palais des Marchands et où il se fait élire député. En son absence, les curés du Saumurois n'ont pas de chef indiscuté.
   

3) Des assemblées houleuses

  L'assemblée particulière du clergé se tient dans la grande salle de l'Hôtel de Ville de Saumur, à partir du 13 mars, en présence de 320 députés environ. Le conflit entre bénéficiers et curés s'engage dès le choix du président. Dans son rapport de synthèse, l'intendant de Tours note : « le clergé est l'ordre qui a montré le moins de dignité ; des membres sont eu, entre eux, des disputes très vives pour la présidence ». Le Grand Sénéchal d'épée voulait désigner lui-même le président. Le curé de Saumur, Martin du Chesnay, refuse cette fonction par souci de concorde. Finalement, les curés patriotes imposent le curé de Louerre, pour le motif apparent qu'il est le doyen.

 L'assemblée nomme 19 commissaires, qui sont chargés de rédiger un projet de cahier : 9 curés, 5 chapelains et 5 réguliers, mais, finalement, ces derniers ne siègent pas. Les procureurs sont tous éliminés. Les curés peuvent imposer leur texte.
  

4) Un cahier contestataire

Manuscrit original, A.N., Ba 78, ( microfilm 1 )
Réimpression, Archives Parlementaires, t. 5, p. 718-720

  Le cahier, arrêté le 27 mars, est de loin le plus contestataire du Saumurois. Il réclame la disparition du « règne féodal », en précisant quelques points : fin du droit d'aînesse, des lettres de cachet, de la vénalité des offices ; suppression des intendants et des   corporations ; un nouvel impôt pour tous ; liberté de la presse ; des Etats généraux périodiques, où l'on votera par tête et non par ordre ; restitution aux paroisses des pâturages communaux.
 Il remet en cause la structure ecclésiastique du royaume, demandant que les évêques soient élus, comme dans les premiers temps, ce qui rejette le Concordat de Bologne accordant ce choix au roi. Il demande « que toutes les dîmes possédées par les ecclésiastiques, séculiers ou réguliers, soient restituées aux curés ».
 On comprend qu'à partir de ces bases une nette majorité du clergé saumurois ait adhéré à la Constitution civile du Clergé.
   

5) Des revendications concrètes

  Au-delà de cette remise en question de l'Ancien Régime, le clergé saumurois formule des revendications concrètes : un bureau de charité, une école et une sage-femme dans chaque paroisse ; la multiplication des cavaliers de maréchaussée.

 Enfin, ce cahier est le seul à demander « des adoucissements dans le sort des esclaves nègres de nos colonies ». Il ne va pas jusqu'à parler d'émancipation. Il n'y a pas alors à Saumur de membre connu de la Société des Amis des Noirs. D'où peut provenir cette allusion ?
 Bernard Herencia vient de découvrir et de mettre en ligne sur son site :
http://bernard-herencia.com/chambre-merveilles/
un texte rédigé par Philippe-Pierre Lemercier de la Rivière ( fils d'un célèbre physiocrate, né à Saumur en 1719 ), texte intitulé " Discours adressé, par M. l’abbé Le Mercier de la Rivière, Député du Chapitre Royal de la Ville de Candes, A l’Assemblée Générale des Trois Ordres du Ressort de la Sénéchaussée de Saumur et Pays Saumurois, tenue en cette Ville le 9 Mars 1789, relativement à la Convocation des Etats-Généraux, indiquée au 27 Avril prochain ". Ce discours reprend les idées paternelles sur la liberté économique et sur les structures du gouvernement. Philippe-Pierre intervenait en qualité de représentant du chapitre de Candes, seigneur et décimateur de Saumoussay, paroisse de Brézé. Défenseur d'un corps ecclésiastique privilégié et violemment contesté par les curés ruraux, ce dernier a sans doute eu beaucoup de peine pour faire entendre ses idées. Toutefois, il avait vécu trois années aux Antilles, où son père était intendant. L'allusion à la condition des noirs, très rare en Anjou, pourrait venir de lui.
 Elle pourrait aussi être interprétée comme une pique à l'adresse du sénéchal Desmé du Buisson, dont la fortune provenait d'une plantation de Saint-Domingue ( d'ailleurs, une partie de cette famille, restée sur place, est peu après massacrée, dans des conditions horribles, lors de la grande révolte des esclaves ).

 La minute est signée par 56 curés, en compagnie de quelques chapelains et vicaires, mais en l'absence du curé de Saumur.
 

6) Un député effacé 

  Après un texte aussi énergique, il serait logique d'élire un député véhément. Au contraire, toujours le 27 mars, les 216 votants choisissent un personnage fort paisible, Clément Mesnard, prieur-curé d'Aubigné.
 Son suppléant, Louis-Bertrand Le Livec de Lanvoran, curé d'Antoigné, est tout aussi placide.
 Cependant, à Versailles, Clément Mesnard fait partie des 148 membres du clergé qui rejoignent le Tiers le 19 mai, démarche qui correspond bien aux voeux de ses électeurs et qui prépare la proclamation de " l'Assemblée nationale ".