Les assemblées de la noblesse   

   

1) Des assemblées suivies

 
Total des présents : 169 selon le pointage de Desmé ou 173 selon la liste imprimée

 Les représentants de la noblesse sont rares dans la sénéchaussée et encore plus rares dans la ville de Saumur. Cependant, cet ordre se mobilise à l'occasion des Etats généraux, car être convoqué constitue une présomption de noblesse et comparaître, c'est réaffirmer solennellement sa condition. Finalement, environ 92 gentilshommes viennent en personne ; 77 se font représenter par un procureur, soit qu'il s'agissent de dames, soit pour cause d'éloignement ou de grand âge, soit par mépris pour cette assemblée provinciale indigne de la noblesse de cour, ce qui est vraisemblablement le cas des La Trémoille de Montreuil, de Foullon de Doué ou du marquis de Dreux-Brézé.
 Cette assemblée se révèle fort disparate. Certains nobles apparaissent comme des libéraux prononcés, comme Georges Aubert du Petit-Thouars ; d'autres accepteraient des réformes, comme Desmé de Puy-Girault ou Quesnay de Saint-Germain ; le sénéchal Desmé du Buisson se déclare opposé à toute évolution. Nous avons expliqué les manoeuvres compliquées de Goislard de Montsabert ou de la Motte-Baracé, affichant un programme libéral afin de tirer les marrons du feu. Enfin les procureurs sont des bourgeois envoyés pour défendre les droits de leur maître, même s'ils n'en pensent pas moins...
 

2) La rédaction du cahier

Procès-verbal manuscrit, A.N., Ba 78 (microfilm 1)

Impressions, B.M.A., H 1559, t. XVII, n° 3 et t. XXIV, n° 23 ( impression par Mame )
Réimpression un peu déficiente dans Archives Parlementaires, t. 5, p. 720-723

  Les nobles siègent entre eux dans la " grande salle du pavillon des Casernes ", c'est-à-dire la salle des officiers généraux, au centre du premier étage de l'Ecole de cavalerie. Le 13 mars, ils désignent huit d'entre eux pour rédiger leur cahier. Le texte est arrêté le 28 mars. Des différends ont sûrement éclaté, puisque deux des commissaires ( Boulay du Martray et la Motte-Baracé ) ne le signent pas.
 La noblesse intitule son texte, non pas " cahier de doléances ", mais " Procès-verbal des instructions et pouvoirs donnés par Messieurs les gentilshommes de la Sénéchaussée de Saumur et Pays Saumurois à leurs Députés [ une bizarrerie, puisque la noblesse n'envoie qu'un seul député  ] aux Etats libres et généraux du Royaume " .
   

3) Un texte bourré de contradictions

  Les nobles font des ouvertures appréciables : ils se déclarent prêts à payer des impôts en raison de leurs propriétés et facultés ; ils renonceraient, contre remboursement, aux droits féodaux « contraires à la liberté des citoyens ou nuisibles à l'agriculture et au commerce » ; ils souhaitent une même justice pour tous. Ils défendent aussi les libertés individuelles : liberté de la presse, secret de la correspondance, abolition des lettres de cachet, justice gratuite.

 Sur d'autres points, la noblesse adopte des positions franchement réactionnaires et se referme sur elle-même. Elle a déjà éliminé de son assemblée les chevaliers de Saint-Louis, anciens militaires bénéficiant à vie des avantages de la noblesse. Elle demande « qu'aucune charge vénale ne puisse donner ni les privilèges de la noblesse ni la noblesse héréditaire ». Elle ferme donc la porte aux officiers des Cours souveraines ou des Parlements, qui avaient constamment rejoint et enrichi ses rangs. En même temps, elle provoque les officiers de justice ou de finance, qui portaient déjà la particule et qui espéraient entrer dans la noblesse de robe, eux ou leurs enfants. En leur claquant la porte, elle transforme en rivaux des alliés potentiels.
 Désespérant des curés saumurois, elle demande pour la noblesse une représentation double de celle du clergé, alors que dans la sénéchaussée, elle est nettement moins nombreuse.
 Elle cherche aussi à affaiblir l'Etat central au profit des Etats provinciaux, qui autoriseront « la répartition, assiette et perception des impôts », la réunion des Etats généraux étant périodique.
 Peu cohérent, ce cahier s'avère en outre soporifique, car il se perd dans des arguties sur la coutume d'Anjou et sur la propriété des arbres bordant les chemins...
  

4) Le choix surprenant du marquis de Ferrières

  Le 27 mars, la noblesse choisit son député. Les ténors de l'assemblée s'étaient usés dans leurs manoeuvres complexes, qui avaient finalement échoué. Au second tour de scrutin, le choix se porte, par 76 voix, sur le marquis Charles-Elie de Ferrières.
 Ce dernier vivait dans son château de Marsay, près de Mirebeau, et donc éloigné de Saumur. Il s'en explique dans ses mémoires : « N'étant point connu à Saumur, n'y étant pas même allé depuis vingt ans, je n'avais pas à craindre que les nobles de cette sénéchaussée jetassent les yeux sur moi... » ( Mémoires, collection Berville et Barrière, 1821, t. 1, p. 1-3 ). Il est tout de même élu comme rédacteur du cahier, peut-être à cause de sa réputation d'écrivain.
 Il ajoute : « On était si las de la cour et des ministres que la plupart des nobles étaient devenus ce qu'on a appelé depuis démocrates : dénomination toutefois qui n'est pas exacte ; car ils ne voulaient pas remettre le gouvernement entre les mains du peuple ; ils voulaient seulement le retirer à l'oligarchie ministérielle, entre les mains de laquelle il était concentré. Les nobles de province rejetaient absolument les grands seigneurs. Ils trafiquaient, disaient-ils, des intérêts de la noblesse. Ce fut à ma position qui me rendait indifférent à l'ambition, et encore plus à mes principes bien connus, mais très-éloignés du despotisme, que je dus ma nomination... On crut trouver en moi ce milieu que l'on désirait entre tout abandonner ou tout reprendre. »
  Sur l'action de Ferrières, voir le dossier sur les députés aux Etats généraux.
  Le suppléant élu est de Caux de Chacé, qui n'a guère fait parler de lui.