Les quatre députés aux Etats généraux   

   

1) Des élus conciliants

 
Notices biographiques dans le Célestin Port et dans Edna-Hindie LEMAY, Dictionnaire des Constituants, 1789-1791, 2 vol. 1991.

  L'élection des deux députés du Tiers se situe dans la logique municipale du choix des deux échevins, Maurice Bizard, vu pâr le "trombinoscope" de l'Assemblée, la collection Déjabinle premier, Maurice Bizard ( à droite ) représentant les robins, le second, Jean-Etienne Cigongne, représentant les marchands.
 Ce qui reste mal expliqué, c'est ce choix de deux députés de la ville de Saumur par des délégués ruraux, venus avec des sentiments peu bienveillants à l'égard de la capitale de la sénéchaussée.
 La meilleure explication, qui s'applique pour les trois ordres, passe par le caractère aimable et conciliant des élus. Blondé de Bagneux, maire trop autoritaire et trop lié à l'Ancien Régime, ou bien Rossignol du Parc, très aventureux, ont été éliminés. Cigongne présente encore l'avantage d'être un marchand de grains très actif, à une époque où les problèmes de ravitaillement deviennent cruciaux ; il n'est d'ailleurs qu'à demi-saumurois, il Clément Mesnard, collection Déjabinest né à Nantes, où il passe une part de son temps à diriger des affaires étirées le long de la Loire.

 Dans le clergé, le trop turbulent Chatizel laisse la place à Clément Mesnard ( à gauche ), un de ses partisans qui ne se fait guère remarquer.

 Pour la noblesse, les comtes Goislard de Montsabert ou de la Motte-Baracé ont conduit trop d'intrigues brouillonnes. Le marquis de Ferrières est choisi sur sa réputation de modération et de culture.
 

2) Des députés effacés

  Les députés du Saumurois à Versailles, puis à Paris, restent des hommes de second plan. Contrairement à l'image classique de la Révolution dynamisée par des hommes jeunes, nos députés ont un âge moyen de 57 ans. Malgré une certaine entraide mutuelle, ils supportent mal l'entassement dans les hôtels et le rythme harassant d'une assemblée qui siège sept jours sur sept.
 Leur rôle parlementaire est léger. Bizard bégaie ; Ferrières a la voix faible ; Mesnard est tout intimidé. Aucun d'eux ne prend la parole dans une assemblée nombreuse et dominée par les voix de stentor.
 Cigongne-Maupassant est le seul à participer efficacement au travail de l'assemblée ; il intervient au moins deux fois en séance plénière, sur les tribunaux de commerce et sur la dette publique. Il joue un rôle actif dans le Comité des Subsistances ( il a fait imprimer ses principales interventions ). Négociant en grains, il sait mieux que quiconque le rôle joué par la pénurie des blés dans les émotions populaires ; aussi, propose-t-il, en août 1789, un recensement général des grains, qui est opéré à Saumur et qui permettrait de maîtriser les flux de circulation. Partisan de supprimer la gabelle, mais conscient du poids alarmant de la dette publique ( Louis XVI a réuni les Etats, parce qu'il était en faillite ), il propose de créer une gamme variée d'assignats ; certains ne rapporteraient pas d'intérêts, d'autres seraient émis en petites coupures ; il insiste pour que des assignats soient brûlés tous les trois mois, en fonction de la vente des biens du clergé. Toutes ces propositions de bon sens, qui sentent le réalisme d'un négociant de province, ne sont pas prises en considération. De même, Cigongne se prononce contre le rattachement d'Avignon à la France, pressentant les complications internationales prochaines.

 Dans tous les cas, Cigongne et ses collègues n'interviennent pas dans les grands débats théoriques ; ils font partie de ces obscurs qui n'ont guère de poids. Cette faiblesse se fait cruellement sentir lorsqu'ils veulent mobiliser des appuis, afin de faire de Saumur le chef-lieu d'un département.
  

3) Trois députés classés à gauche

  Même s'ils interviennent peu, nos députés votent et l'on connaît leurs principales prises de positions. Clément Mesnard, conformément au voeu de ses mandants, fait partie des 148 membres du clergé qui rejoignent le Tiers le 19 mai 1789 et qui obligent au vote par tête dans une assemblée réunifiée. Plus tard, il prêtera serment à la Constitution civile du Clergé et deviendra curé jureur ( pas Chatizel ).
 Les deux députés du Tiers signent le serment du Jeu de Paume et, au rythme du Saumurois, suivent l'évolution révolutionnaire de la majorité de l'Assemblée. En mars 1791, leurs noms figurent sur une liste de députés classés comme à gauche, ce qui doit correspondre à leurs principaux votes. Cependant, la prudence de leur expression politique, leurs positions très modérées après leur sortie de mandat amènent à nuancer ce classement. Peut-être résulte-t-il d'une association avec leur autre beau-frère, Louis Maupassant, né à Saumur, député de Nantes, qui a des positions plus avancées et qui finira massacré par les Vendéens à Machecoul.
 

4) Un temporisateur

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

  Le marquis de Ferrières ( à droite ) Le marquis de Ferrières, eau forte anonyme tirée d'un livresuit un cheminement de sens contraire. Dès le 6 mai 1789, il vote contre la vérification des pouvoirs en commun, donc pour le vote par ordre. Dans son compte rendu à ses commettants, il affirme, le 14 septembre 1791, qu'il n'a fait que respecter le mandat de ses électeurs. Cette affirmation est fort contestable ; le cahier de la noblesse de Saumur était bourré de contradictions, il se disait prêt à accepter le vote par tête et à sacrifier d'importants droits féodaux. Ferrières se déclare en théorie favorable à d'importants sacrifices, mais dans la pratique, il vote contre toutes les mesures concrètes supprimant le régime seigneurial. Très logiquement, il approuve par écrit la fuite du roi stoppée à Varennes. Il déteste les nobles libéraux, comme La Fayette, qui, à l'inverse, en dit du bien et le classe parmi les " impartiaux " ( LA FAYETTE, Mémoires, correspondance et manuscrits, 6 vol., 1837-1838, t. IV, p. 143-167 ). Il pourrait plutôt être classé parmi les Monarchiens, mais il n'estime guère Mounier.

 Cependant, ramener Ferrières à un réactionnaire intransigeant serait réduire l'intéressante personnalité du marquis. Après de solides études chez les jésuites, il apparaît comme le plus cultivé de nos quatre députés. Fier de sa bibliothèque de 3 000 volumes ( Bizard en possédait autant ), il a le goût de l'écriture et a rédigé des traités sur des sujets très divers.
 Dans ses lettres, surtout adressées à son épouse, il raconte les événements dans un style vivant et se révèle un observateur aigu, sans bienveillance, mais souvent clairvoyant ( Marquis de FERRIÈRES, Correspondance inédite ( 1789-1790-1791 ), publiée par H. Carré, A. Colin, 1932 ). Il entretient de bonnes relations avec les députés du Tiers de Saumur. En outre, quoique profondément religieux, Ferrières est fort critique à l'égard des membres du clergé, et sur ce point, disposé à de profondes réformes. En 1787, il avait écrit " les Voeux ", une brochure dans l'air du temps qui dénonce les voeux monastiques. Quand l'Assemblée rejette le principe de décréter la religion catholique comme religion d'Etat, il refuse de s'associer à une protestation en déclarant : « la tolérance est pour moi un des premiers principes religieux ». Mais, finalement, son hostilité aux nouveautés révolutionnaires l'amène à voter contre la suppression de la dîme et la vente des biens du clergé.
 Sur d'autres points, il est plus ambigu : à propos de la nuit du 4 août 1789, il écrit une lettre enthousiaste trois jours plus tard, mais dans son compte rendu du 14 septembre 1791, il se déclare violemment hostile ( Correspondance, p. 113-115 et B.N.F., Le 30/22, cités dans Archives des Saumurois, n° 147 ).

 Sûrement « témoin d'une France immobile » ( E.H. Lemay ), imbu de la supériorité de sa caste, le marquis de Ferrières n'est pas pour autant un authentique contre-révolutionnaire, car il a le sens de l'Etat. Il s'est associé sans réserve à la Fête de la Fédération.
 Il condamne formellement les membres de sa famille qui émigrent, il se tient à l'écart de la révolte vendéenne, estimant que ces entreprises sont folles. Il est légaliste et surtout temporisateur : il faut accepter et attendre que le peuple se calme. Convaincu que le temps travaille pour lui, il se contente de recouvrir d'un lait de chaux les armoiries peintes sur les murs de son château et de cacher en lieu sûr l'arbre généalogique accroché dans son salon. Devenu le citoyen Ferrières, le vieil aristocrate courtois préside la société populaire de son village et classe les livres précieux tirés des bibliothèques monastiques.

 En 1798, il publie en trois légers volumes ses " Mémoires pour servir à l'Histoire de l'Assemblée constituante et de la Révolution de 1789, par le citoyen C. E. F. " ( réédités dans la collection Berville et Barrière, Paris, 1821 ). Il y livre quelques souvenirs personnels, mais développe surtout des considérations philosophiques sur les débuts de la Révolution, très hostiles sur le fond, tout en restant très modérées dans l'expression.
   

5) Des citoyens paisibles

  A l'imitation de Ferrières, les autres députés saumurois cessent toute carrière politique de premier plan à leur retour de Paris.
 Clément Mesnard, ayant prête serment, reprend sa cure d'Aubigné, puis adhère au Concordat.
 Maurice Bizard participe à l'administration de la section de l'Unité et il occupe des fonctions discrètes de juge, jusqu'à son décès en 1804.
  Jean-Etienne Cigongne demeure très apprécié. Le 14 novembre 1791, il est élu maire de Saumur, mais il refuse la charge. Il préfère poursuivre une carrière administrative effacée, en présidant le tribunal de Commerce et en s'occupant des problèmes du ravitaillement. A nouveau, le 23 avril 1800, un arrêté du Premier Consul le nomme maire de Saumur. Il refuse une fois encore, et décède en 1813.