La révolution municipale   

  

1) Premières contestations

  Le Serment du Jeu de Paume, la mutation des Etats généraux en Assemblée nationale constituante sont accueillis à Saumur avec une fièvre certaine. Un premier incident éclate au cours de l'Assemblée générale des Habitants du 16 juillet 1789. Des membres du Bureau de Ville, solidaires des récentes initiatives du Tiers, avaient demandé l'envoi de 6 000 livres, comme secours aux deux députés de Saumur, ce qui était une manière de les approuver ( A.M.S., BB 12, fol. 73-75 ). Le maire, Blondé de Bagneux, homme de tradition, ne veut pas accepter une dépense extraordinaire non approuvée par l'Intendant ; « il a été répliqué par les personnes qui ont fait la motion, et à l'acclamation générale..., que les habitants dans une assemblée généralle avoient seul le droit de disposer des deniers de la commune ». Le ton est celui des assemblées versaillaises ; l'autorité du maire est sapée. Les 6 000 livres sont envoyées aux députés ( qui les rembourseront en 1792 ).

 Le vendredi 17 juillet, la poste apporte à Saumur les premiers journaux relatant la prise de la Bastille. Le curé de Souzay note aussitôt sur son registre paroissial : « le 13 juillet, jour mémorable pour la France, où toute la ville de Paris devait être écrasée et le peuple égorgé à l'instigation des courtisans de la cour ; mais la sage précaution des Français a fait avorter ces desseins, en s'emparant de l'Arsenal, des Invalides et de la Bastille ».
 Dans Saumur aussi, des voix enthousiastes réclament une nouvelle assemblée générale des habitants. Le maire tergiverse, redoutant la contagion.
  

2) L'Assemblée générale des trois Ordres du 18 juillet

  Le lendemain, le 18, le courrier lui apporte de meilleures nouvelles : le roi a retiré ses troupes, il a visité l'Assemblée et se prépare à rappeler Necker. Tout fier d'annoncer la réconciliation du Roi avec la Nation, Blondé de Bagneux convoque « au son du tambour et de la cloche » une nouvelle assemblée pour le soir même, à 5 heures.
 Signe des temps, celle-ci est intitulée " Assemblée générale des trois Ordres " ; effectivement, quatre représentants du clergé et huit de la noblesse y assistent, en nombre plus élevé que traditionnellement ( A.M.S., BB 12, fol. 76-80 ). Le maire lit aux participants le discours royal du 15 juillet, qui comporte la phrase-clef : « J'ai donné ordre aux Troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles » ( A.D.M.L., 4 B 100 ). Ensuite, deux textes, plutôt ambigus, sont approuvés « d'une voix unanime et par acclamation » :

- 1) Afin de fêter « la Concorde qui règne entre sa Majesté et nos Seigneurs les Etats Généraux », le lendemain, dimanche 19, un Te Deum sera chanté dans l'église Saint-Pierre et un feu de joie allumé sur la place des Chardonnets. Une aide de 600 livres sera distribuée aux pauvres. Les privilégiés de la ville acceptent de payer le montant du droit principal des entrées, dont ils sont exemptés, afin de soulager la misère. Saumur a donc fait par anticipation sa nuit du 4 août.

- 2) La ville de Saumur félicite la ville de Paris « d'avoir étouffé dès sa naissance un incendie dont la communication eut embrasé le Royaume ». Formulation pas bien claire !

- Ces deux textes seront portés à la Constituante et à la ville de Paris par deux députés, qui sont élus à la « grande majorité » : l'avocat Merlet, bon représentant des revendications du Tiers, et le maire, Blondé de Bagneux, qui quitte donc sa ville en pleine effervescence, ce qu'on peut considérer comme une démission. Ils reçoivent 600 livres pour leurs frais de voyage.
   

3) La garde bourgeoise

 
 
 
 
 
 
 

 A l'imitation de Paris, des jeunes gens d'Angers ont formé une garde et se sont emparés du château. Tenus au courant, les Saumurois font de même. La « garde-patrouille bourgeoise » est officialisée le 21 juillet par un bureau élargi de l'Hôtel de Ville ( A.M.S., EE 2, n° 67 et 72 - imprimés ) ; elle comprend en permanence 48 fusiliers, 4 officiers, 4 bas-officiers et 4 brigadiers, répartis sur quatre corps de garde. Tous les « soldats-citoyens », bourgeois de 20 à 60 ans, y participent à tour de rôle, afin d'assurer l'ordre public. Cette mobilisation correspond à un renforcement de l'ancienne milice bourgeoise.
 Voici l'un des réglements de sa constitution, sous le titre encore hésitant de " milice nationale " :

Un des réglements de la milice nationale, A.M.S, EE 2, n° 72

 En complément, 120 jeunes gens célibataires, « les volontaires saumurois », se mobilisent sous la direction d'officiers qu'ils choisissent. Au cours de la messe du 25 août ( la Saint-Louis ), le curé Martin du Chesnay bénit leur drapeau dans l'église Saint-Pierre. Il note dans son registre des baptêmes qu'il a « dressé le présent acte pour servir d'époque à la renaissance de la liberté françoise et de monument du patriotisme des citoïens de cette ville » ( registre des baptêmes et mariages, 25 août 1789 ).
 Cette mobilisation des habitants est opérée dans un climat de rumeurs inquiétantes et, ailleurs, dans l'ambiance de la " Grande Peur ", qui - encore une fois - ne touche pas le Saumurois. Cet armement s'effectue en parfaite harmonie avec le commandant du Petit-Thouars, qui permet à la garde d'occuper les postes du château et qui lui fait remettre 94 vieux fusils entreposés dans l'Hôtel de Ville.
 La mission première de ces patrouilles est de lutter contre les attroupements, qui sèmeraient de l'inquiétude dans les esprits. Cette réorganisation ne va pas sans heurts. L'ancienne compagnie de l'Arquebuse, se considérant comme un corps d'élite, veut rester à part. Les cadres de l'ancienne milice bourgeoise veulent conserver leurs grades.
   

4) Deux organes rivaux

 
 
 

  Le maire Blondé de Bagneux, rentré de Versailles, s'aperçoit qu'il a été doublé. Un Comité permanent de 15 membres a été élu le 29 juillet, afin d'intervenir sur les problèmes urgents. Son président est Joseph-Toussaint Bonnemère de Chavigny, qui commence alors son ascension. Simple conseiller à la Sénéchaussée, soucieux de promotion, relativement jeune ( 42 ans ), il se déclare ferme partisan des idées nouvelles. Il dispose d'une belle fortune : la seigneurie de Chavigny à Varennes, un domaine à Souzay et, en ville, rue des Payens, le logis appelé " Maison Duncan ". Le nouveau comité nomme les officiers de ce qu'on commence à appeler " la garde nationale ". Trois de ses membres se tiennent en permanence à la Mairie, afin d'intervenir sur les approvisionnements et afin d'organiser les patrouilles.

 La situation devient très confuse. L'ancien maire et les anciens officiers municipaux se retrouvent sans pouvoir, même si le nouveau comité déclare vouloir seulement les seconder. Une révolution feutrée, sans éclats de voix, a bien eu lieu, même si ces organismes semblent régulièrement élus. Le 4 août, Blondé de Bagneux, se sentant abandonné, remet sa démission. Le 10 août, l'Assemblée générale des trois Ordres réélit Blondé et l'ancien bureau par 74 voix contre 30 ( récit imprimé, A.D.M.L., n° 1 925 et A.M.S., 5 D 1 ). Simple élection de courtoisie sans doute, car Blondé n'y croit pas et maintient sa décision.

 De nouvelles élections municipales sont organisées le lendemain, mardi 11 août ( A.M.S., BB 12, fol. 92 ). Une condition nouvelle apparaît : pour être élu à un poste dirigeant, il faut résider depuis plus de 10 ans dans la commune, ce qui exclut l'avocat Merlet. Bonnemère de Chavigny est élu maire par 39 voix et devient l'homme fort de la cité, puisqu'il est à la tête des deux organismes rivaux. Il arbitre les tensions entre la nouvelle municipalité, assez conservatrice, et le comité permanent, plus révolutionnaire.
  

5) Le Comité municipal permanent

 Finalement, le 3 septembre, les deux organes fusionnent sous le nom de Comité municipal permanent. Ses 29 membres comprennent deux représentants de la noblesse et deux du clergé. La révolution municipale est achevée ; tous les officiers de l'ancien corps de ville sont éliminés. L'un d'entre eux, Desmé de Puy-Girault ( 79 ans ) envoie un message d'une écriture tremblotante, précisant qu'il n'acceptera plus aucune charge, pour raison de santé.

  Le comité siège sans désemparer. Des convocations, comme celle-ci, remplie par le secrétaire Brosseau, sont envoyées pour le jour même.

Convocation de Merlet à une réunion du Comité municipal permanent