En tête d'un arrêté des officiers municipaux de Saumur du 12 pluviose an III, A.M.S., 5 D 1

 

Chapitre 22 :

 L'entente des notables et des milieux populaires ( janvier 1790 à juin 1791 )

  

   

1) De graves émeutes frumentaires

 

Dossier 1 : Les émeutes des barrières

  Prise de la Bastile, défilé de têtes coupées, ces images véhiculées de la Révolution étaient totalement fausses pour Saumur et pour toute l'année 1789. A l'inverse, la ville semble basculer dans la violence armée en janvier 1790, en raison des problèmes continuels de ravitaillement et le maintien théorique des octrois et du tarif aux entrées de l'agglomération. Cette crise très grave et originale ( dossier 1 ) constitue le seul affrontement brutal entre Saumurois au cours de la période révolutionnaire.
 L'origine des événements est constituée par la destruction nocturne des barrières du tarif et par l'arrestation de quatre émeutiers. Ces derniers sont libérés par un ample attroupement, en apparence spontané. Manifestants et forces de l'ordre, tous armés, se toisent pendant plusieurs heures, sans jamais se tirer dessus. Des éléments de la garde nationale se trouvent dans les deux camps. Finalement, le Comité municipal permanent cède complètement devant ce coup de force ; il abolit le tarif et renonce à toute poursuite.

 Des "émotions" isolées se renouvellent au printemps : le 27 avril, à l'entrée du faubourg de la Chouetterie, trois charrettes chargées d'orge et de seigle, venues de Saint-Just, sont interceptées ; les sacs sont éventrés et pillés. La compagnie de l'Arquebuse intervient ; son capitaine est gravement blessé à coups de pierres ê (1). Même type d'incident le 1er mai ; cette fois, la loi martiale est proclamée et le drapeau rouge déployé ; le 7, six « séditieux », quatre femmes et deux hommes, sont arrêtés et transférés au château, qui est plus sûr que la prison royale. Ils y sont surveillés par des gardes nationaux. C'est seulement le 10 mai que cesse le régime de la loi martiale.
 

2) Les notables et les milieux populaires

 Malgré la violence de ces affrontements, le maire, Bonnemère de Chavigny, et les autres notables de la grande bourgeoisie qui dirigent la ville ( et qui ont tout pouvoir, l'Etat central s'étant disloqué ) ménagent constamment les boutiquiers, les artisans et les compagnons qui forment l'armature du courant populaire. A Saumur, pas de fusillade spectaculaire, comparable à la répression de l'émeute des perreyeurs par la municipalité d'Angers.
 Cette entente locale s'opère sans déclarations théoriques ( la notion de bourgeoisie n'est pas si simple à cette époque ), mais elle est constante et elle apporte une large assise sociale au mouvement patriote. Elle déplaît aux notables les plus attachés à l'ordre et à la propriété, qui, en démissionnant, abandonnent toute participation à la direction de la commune.
  

 3) L'approvisionnement de la ville

  Les autorités locales ont compris qu'un approvisionnement régulier de la cité constituait leur tâche prioritaire, surtout en un temps où le nombre des indigents secourus progresse sans cesse, atteignant le total de 2 200 à la fin de 1791 ê (2). Trois districts reçoivent alors une aide importante : Fenet, 2 036 livres - les Ponts, 1 680 livres - la Bilange ( Saint-Nicolas ), 1 294 livres. Le bureau général de charité, dirigé par deux médecins, fournit du pain à tous les indigents, de la viande aux malades, du lait et de la farine aux enfants à la mamelle. Le produit des quêtes et des troncs est en baisse. Heureusement, Blondeau, un chevalier de Saint-Louis, a laissé un legs considérable, qui permet d'équilibrer les comptes.

 Les « officiers municipaux des Grains et farines » ( les officiers de la municipalité chargés du ravitaillement ) déploient une intense activité. Ils n'hésitent pas à employer les grands moyens pour nourrir la ville ê (3). Ils envoient à Orléans le capitaine de la compagnie de la Croix Verte, muni d'une somme de 6 000 livres avancée par des notables de la ville. Ce dernier, nommé Boisard, peut y négocier du blé de la Beauce, qui s'y trouve en abondance ; il procède à des achats massifs jusqu'en juillet 1790. Comme une baisse du vent retarde le travail des meuniers saumurois, Boisard acquiert aussi de la farine.
 Une forme de grenier d'abondance, alimenté par des prêts de cinq souscripteurs, du Petit-Thouars en tête, permet de stocker des grains aux casernes et sous la Comédie, afin d'éviter les fluctuations des cours. Des voitures de seigle et d'orge traversant la ville sont réquisitionnées, au mépris de la loi sur la libre circulation des grains. Les céréales n'atteignent plus les cours vertigineux de la campagne 1788-1789. Le prix du pain cesse de jouer un rôle de détonateur. Malgré tout, une forte garde armée surveille le marché du samedi, réprimant les poussées de fièvre. En septembre-octobre 1790, les prix des céréales et du pain ont nettement baissé ê (4).
 

 4) L'enthousiasme des fêtes patriotiques

 
A.D.M.L., n° 1830, Confédération nationale. Adresse de la municipalité de Saumur. Aux citoyens et aux troupes réglées comprises dans son enceinte, impr. par de Gouy, 5 juillet 1790

  Le 14 juillet 1790, la Fête de la Fédération marque la libre adhésion des Français à l'unité nationale. Les Saumurois la célèbrent sur place, sans envoyer de délégation particulière à Paris. Sur le Chardonnet, les troupes sont rangées en carré devant l'autel de la Patrie, installé sur une colline artificielle. Au cours de la messe solennelle, le curé Martin du Chesnay prononce un sermon enthousiaste, célébrant une constitution « qui dérive des sources mêmes de l'évangile... Beaux siècles de l'Eglise, vous allez donc revivre ! ». A midi, au signal donné par une décharge d'artillerie, chacun va « jurer une éternelle union entre tous les Citoyens, Troupes réglées, Gardes Nationales, et adhérer solemnellement à l'Alliance qui sera au même instant contractée entre tous les Français ». La cérémonie se termine par un immense banquet de 1 200 couverts, qui se tient dans la salle du Manège de l'Ecole.

  Nouvelle cérémonie le 5 décembre. La ville reçoit une des pierres de la Bastille, que le patriote Palloy est en train de démolir et sur lesquelles il fait graver un plan de la forteresse. Cette pierre, aujourd'hui scellée sur la façade de l'Hôtel de Ville, a été offerte par un soldat saumurois âgé de 37 ans, Aubin Bonnemère, le fils d'un marinier du quartier des Ponts ( sans parenté avec le maire ). Soldat au Royal-Comtois Infanterie, il était passé dans le camp des émeutiers et avait été l'un des premiers à entrer dans la citadelle. Il avait ensuite pris sous sa protection Mademoiselle de Monsigny, la fille d'un officier d'Invalides, que les vainqueurs avaient prise pour la fille du gouverneur...

Pierre de la Bastille, scellée sur l'Hôtel de Ville en 1884

 Le 4 mai 1790, la compagnie des Vainqueurs de la Bastille certifie que la pierre destinée à Saumur provient du cachot où fut enfermé pendant 32 ans le comte de Lorge. Aubin Bonnemère a fait ajouter sur les marges la figuration de son sabre d'honneur et quelques vers de son cru. Il n'est pas présent à la cérémonie saumuroise, mais sa mère, ses deux soeurs et un frère cadet y assistent aux places d'honneur, en compagnie du député Cigongne, qui est l'organisateur de la manifestation & (5). Finalement, Bonnemère est admis dans la gendarmerie du M. et L., mais sans obtenir le grade de lieutenant qu'il avait sollicité ê (6).

 Chargée d'une symbolique ancienne, la plantation d'arbres de la Liberté est souvent renouvelée. Le premier arbre est planté devant l'Hôtel de Ville, à l'entrée du petit square surélevé prolongeant la salle de spectacle. Il est abattu par les Vendéens en juin 1793 ; l'arbre replanté aussitôt après leur départ, en plein été, demeure chétif. Il est remplacé en nivôse an II ( janvier 1794 ). D'autres arbres de la Liberté sont honorés ; le grand orme qui dominait la culée à l'entrée de la rue Waldeck-Rousseau et qu'on disait remonter à 1848 serait plutôt une autre plantation du début de la Révolution.
 Les militaires procèdent à des cérémonies similaires. Les soldats du Royal-Roussillon plantent un arbre à deux reprises sur le Chardonnet. Les soldats de la garnison en plantent un autre sur la place d'armes du Château.
  

5) Une cité patriote et calme

  Alors que de graves incidents éclatent dans les Mauges et que les cavaliers du Royal-Roussillon et les gardes nationaux de Saumur vont y patrouiller à plusieurs reprises, la ville est remarquablement calme depuis janvier 1790.
 Seules quelques contestations s'y manifestent au sujet de la Constitution civile du Clergé et à propos des aumôniers des couvents féminins ( ces querelles, qui n'inquiètent pas grand monde, seront reprises dans le chapitre suivant ). Dans un autre sens, quelques exaltés réclament des mesures plus hardies ; des cavaliers du Royal-Roussillon brisent des armoiries à coups de sabre ; des manifestants veulent jeter dans la Loire le poteau des expositions dressé sur la place de la Bilange. La municipalité intervient sur tous les fronts avec autorité et doigté. La Révolution semble terminée.
 

 6) Juin 1791

 En juin 1791, la fuite du roi, préparée de longue date, et son arrestation à Varennes marquent l'échec de la Monarchie constitutionnelle, mise en place par la révolution des Légistes et bien acceptée par la population saumuroise.
 Les réactions connues à Saumur sont violemment hostiles à Louis XVI. Le district renforce les mesures de surveillance policière. Le 26 juin, devant le club des Amis de la Constitution, fondé un mois plus tôt, le médecin Pierre Vilneau affirme que la Cour prépare une guerre fratricide et conclut : « Voilà le roi que nous allons bientôt avoir à juger », se classant ainsi nettement parmi les partisans de l'abolition de la royauté.
 La Révolution violente est relancée par l'initiative du roi.