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1) Un ravitaillement incertain
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La moisson de 1789 est assez abondante, mais elle est
tardive en raison de pluies d'été. A la fin de
juillet, les grains ne réapparaissent pas sur les marchés.
Au contraire, les vivres sont stockés dans l'attente d'une
flambée des prix comparable à celle de la saison
précédente. L'accaparement des grains, si souvent
évoqué, n'est en rien légendaire ;
on en trouve maints exemples dans la région. Des agents
des villes voisines viennent acheter des vivres dans le Saumurois.
Du blé envoyé vers Saumur par la paroisse de Dénezé
est intercepté par les habitants de Meigné.
Le 31 juillet, les religieuses ursulines écrivent
qu'elles n'ont plus de blé pour nourrir les filles pauvres
de leurs classes, au nombre de deux cents ( A.M.S., HH 3,
n° 43 ).
Le 1er août, Boizard, adjudant de la compagnie du
Gouvernement ( de la compagnie de la Croix Verte )
est envoyé à Brain à la tête d'un
détachement, afin d'y saisir des grains cachés
( A.M.S., HH 3, n° 47 ).
Le 3 août, un recensement local des grains est opéré
chez les 36 boulangers de la ville et chez les meuniers ;
les stocks sont bas et, déjà, 6 boulangers ne travaillent
plus ( A.M.S., HH 3, n° 63, reproduit dans Saumur
en 1789, n° 10 ). Cette enquête a probablement
été suggérée par le député
Jean-Etienne Cigongne, qui demandait un recensement général
dans tout le royaume. Un mystérieux personnage, appelé
Noël, est apparu au cours de l'été ;
il demande la création d'une boulangerie municipale. Le
corps de ville, le considérant comme un séditieux,
le prie de quitter la ville, et on n'entend plus parler de lui.
Le 23 août, le lieutenant général
de police fixe de nouveaux prix du pain : le pain de première
qualité est à 3 sous, 3 deniers, la livre, celui
de deuxième qualité à 2 s, 11 d, la livre ;
le pain des pauvres, mélange de froment et de seigle,
coûte 2 s, 4 d, la livre. La grosse miche de 12 livres
revient en gros à deux journées de salaire ( A.M.S.,
HH 3, n° 68 ).
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2) Un hiver tendu
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Le samedi 31 octobre, les prud'hommes qui enregistrent
les prix sur le marché de la Bilange relèvent les
cours suivants pour le boisseau à la mesure de Saumur
( A.M.S., 4 F 29 - ancienne cote, F IV 45(1) ) :
froment : 52 sous
méteil ( mélange de froment et de seigle ) :
42 sous
seigle : 34 sous
Autrement dit, les prix élevés du début
de l'année réapparaissent. Au mois de novembre,
les maîtres boulangers expliquent qu'ils ne s'y retrouvent
plus avec des fournitures aussi chères ( A.M.S.,
HH 2, n° 15 ).
Tous les éléments de la crise précédente
sont en place. A la fin de l'année, les bois de Saint-Florent
sont à nouveau saccagés et des fagots introduits
frauduleusement dans la ville.
Dans une pétition, les habitants de Fenet et de
Nantilly déclarent qu'ils « sortent d'un hyver
qui a réduit à la mandicité la plus grande
et majeure partie des citoyens... tant par la rareté des
grains et bois... que cessation des travaux » ( A.M.S.,
HH 3, n° 101 ).
De fait, la situation économique se dégrade,
les industries du chapelet et des objets de piété
périclitent, le commerce par terre et par eau est entravé
par les troubles et les réquisitions. Le Bureau de Charité,
présidé par le curé Martin du Chesnay, porte
assistance à 2 074 indigents.
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3) Les émeutes de janvier 1790
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Le tarif instauré
en 1754 a remplacé les tailles et les taxes accessoires
par des octrois, mais il fait flamber les prix des denrées
de consommation courante. Une lettre de huit maîtres bouchers
affirme qu'il engendre à Saumur des prix plus élevés
que dans les villes voisines. Il est aussi certain que les indigents
participent aux impôts, alors qu'ils y échappent
dans les villes soumises à la taille traditionnelle.
Faute d'impôt de substitution, le Comité
municipal permanent s'efforce de maintenir le tarif, même
si la fraude est fréquente. Les huit barrières
encerclant l'agglomération sont devenues le symbole de
la vie chère. Sans cesse attaqué, Alauzet, le commis
principal des droits, a donné sa démission.
Dans la nuit du samedi 2 au dimanche 3 janvier 1790,
une troupe forte de 2 à 300 personnes se porte vers la
barrière de la Croix Verte, la brise et la jette dans
le bras de Loire. D'autres s'en prennent aux barrières
du Pont Fouchard et de Nantilly. Tenu au courant de ces projets,
le Comité municipal permanent avait doublé les
milices, qui interviennent aussitôt, renforcées
par 50 cavaliers du Royal Roussillon, le régiment de cavalerie
encore en séjour à Saumur [ cependant, à
la Croix Verte, un poste de garde se trouvait non loin de la
barrière ; des complaisances sont évidentes ].
Ces troupes nombreuses protègent les autres barrières
et arrêtent six émeutiers. L'un d'eux s'échappe ;
un autre est reconnu innocent. Les quatre captifs sont enfermés
dans la prison royale, située près de la montée
du Château.
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4) L'affrontement
Récit d'après A.M.S., BB 13, fol. 7-9
et CC 8, mais surtout à partir des brouillons des
lettres du maire, A.M.S., AA 7, n° 45 à
53.
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Le lendemain dimanche 3, ces quatre détenus
doivent être conduits à Chinon, devant la justice
prévôtale, redoutée pour ses procédés
sommaires. Les émeutiers sont traditionnellement pendus
[ quatre vont l'être à Angers au mois de septembre ].
Au début de l'après-midi, les rues entourant
la prison, ainsi que la place Saint-Pierre, sont envahies par
une foule « composée de femmes et de citoyens
en très grande affluence, la pluspart armés d'armes
à feu, d'épées, sabres, piques, pierres
et bâtons ». Des habitants des paroisses voisines
sont venus en renfort, appelés par le tocsin qui sonne
à l'église Saint-Pierre.
Les manifestants libèrent les détenus et
les portent en triomphe. Ils affrontent les forces de l'ordre
composées des chevaliers de l'Arquebuse, des volontaires
saumurois, des compagnies d'élite de la garde nationale
et de cavaliers du Royal Roussillon ; des officiers des compagnies
de quartier sont dans ce camp, alors que leurs hommes sont en
face, avec leurs armes. De part et d'autre, les effectifs sont
nombreux. Cet affrontement oppose ouvertement les milieux bourgeois,
défendant la loi et la propriété, et les
milieux populaires, réclamant des mesures exceptionnelles
contre la vie chère.
Des pierres volent, mais aucun coup de feu n'est tiré.
Les forces de maintien de l'ordre finissent par se replier dans
le calme, se contentant de protéger l'hôtel de ville,
où siège le comité municipal permanent.
Devant ce comité, six syndics de districts, sur huit,
viennent réclamer une assemblée qui abolira les
droits d'entrée sur les marchandises.
La place Saint-Pierre et ses environs sont évacués
vers 8 heures du soir. Des troupes passent la nuit pour protéger
le comité municipal permanent. Malgré les patrouilles,
dans les journées des 4 et 5 janvier, les dernières
barrières sont brisées ; la municipalité
constate qu'elle ne peut les rétablir. Les manifestants
l'ont emporté.
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5) La fin du tarif
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Au cours de " l'Assemblée générale
des Districts " du jeudi 7 janvier, tenue en présence
d'une foule nerveuse, le maire et les députés des
districts se déclarent « convaincus de l'injustice
de la répartition du tarif », qui sera remplacé
par une nouvelle taxe personnelle tenant compte des ressources
de chacun. Dès maintenant, la suspension du tarif permettra
de diminuer de 9 deniers le prix de la livre de viande. A l'inverse,
les octrois et les pavages sont maintenus.
Les compagnies de la milice sont invitées à
élire des députés, qui nommeront les nouveaux
chefs de la garde. En gage d'amnistie, procès-verbaux
et dépositions sont brûlés publiquement [ ils
nous manquent fort ; aucun nom d'émeutier ne nous
est parvenu ].
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6) Le compromis entre les notables patriotes et les milieux
populaires
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Le Comité municipal permanent, seul détenteur
du pouvoir en raison de l'effondrement de l'Etat central, sort
très affaibli de cette crise, « le succès
de la rébellion ayant anéanti toute son autorité,
respectée jusque là » ( 6 janvier
). Bonnemère de Chavigny ajoute, sans indulgence, le 20
janvier : « Le bas peuple, instruit de sa force, se livre
à toutes sortes d'excès et de ravages, la plupart
des subsides ne sont point payés, malgré les arrêtés
de nos assemblées, parce que cette classe ne raisonne
pas et qu'elle fait consister la liberté dans la licence
et l'indépendance ».
La garde nationale s'est publiquement divisée :
« il est évident que les soldats nationaux
étoient ouvertement les adversaires des soldats nationaux ».
Déjà affectée par des manifestations lors
de la prise d'armes du 27 décembre, elle a désormais
éclaté en deux camps, où les réflexes
de classes sont évidents. Le maire, colonel de droit des
forces armées de la ville, démissionne de ces fonctions,
reconnaissant qu'il n'entend rien dans ce domaine. Plus grave,
le lieutenant-colonel, Dominique-Noël Vilmet, un ancien
capitaine de carabiniers, abandonne lui-aussi son poste pour
quelque temps. Dans une correspondance, du Petit-Thouars déclare
ne pouvoir assurer que le commandement de la citadelle ( il
avait probablement été contacté pour reprendre
en mains la garde nationale ).
A quatre reprises, les comptes rendus emploient le
mot « insurrection », parlent une autre
fois des « révolutions les plus funestes »
et évoquent la présence de « factieux ».
Cette théorie du complot, avancée sans preuve,
est peu opérationnelle. La misère suffit pour expliquer
l'explosion du début de janvier, qui apparaît comme
spontanée. Avec la suppression du tarif et un meilleur
approvisionnement, le mouvement s'affaiblit. Dès le 13
janvier, Bonnemère écrit : « Nos
troubles intérieurs paroissent assoupis ».
Les milices de quartier sont progressivement reprises en mains,
sans être brutalement épurées, comme dans
d'autres villes.
Ramener cet affrontement à un classique conflit
de classes et à une victoire provisoire du peuple sur
les bourgeois serait un peu simpliste. Bonnemère et les
notables patriotes ne veulent pas se couper des masses pauvres,
qui les appuient contre les partisans de l'Ancien Régime.
Dans sa correspondance, le maire apparaît avant tout comme
un tacticien : « la nécessité de
calmer les esprits nous ont paru rendre les ménagements
nécessaires ». Contrairement à ce qu'écrit
Desmé ( p. 66 ), il n'a pas alors
proclamé la loi martiale, telle qu'elle était définie
le 21 octobre précédent par l'Assemblée
Nationale. Il s'en explique dans une lettre adressée au
député Bizard : « Quant à
la loi martiale dont vous nous parlez, elle eut pu faire verser
des flots de sang ». En effet, après la troisième
sommation, la force publique tire dans le tas. C'est ce qui s'est
produit à Angers, lors de l'émeute des perrayeurs.
A Saumur, les moeurs sont plus paisibles. Les notables
ont désormais compris que leur premier devoir est d'approvisionner
la ville à des prix acceptables. Dans la mesure où
ils y parviennent, ils n'ont pas en face d'eux de mouvement populaire
autonome.
Bonnemère de Chavigny passe pour un homme de juste
milieu. Il reprend vite de l'autorité ; le 26 janvier,
il est réélu maire par les assemblées de
sections.
Quant au tarif, il est aboli comme beaucoup d'impôts
anciens. Ils sont remplacés par une « contribution
patriotique » établie en fonction des capacités
de chacun. Au moins, les montants sont rendus publics, ce qui
cause des surprises. Dans une assemblée de canton, tenue
dans la salle du collège le 15 décembre 1790, des
notables du quartier Saint-Nicolas rédigent une protestation
, avec des preuves solides à l'appui, contre les montants
anormalement bas payés par les officiers municipaux et
par leurs parents ( A.D.M.L., 5 E 69/416, minute
du notaire Boret aimablement communiquée par Guillaume
des Mazery ). Sans être tous d'idées avancées,
les pétitionnaires, dont des femmes et des ecclésiastiques,
réclament même un impôt progressif. Les contestations
sont relancées sur un autre terrain.
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