L'échec du département du Pays Saumurois   

  

1) Un premier partage de la généralité de Tours

  La généralité de Tours regroupait les trois anciennes provinces de la Touraine, de l'Anjou et du Maine et constituait l'une des divisions administratives les plus vastes et les plus riches du royaume. Un premier projet de partage esquissé par Necker était resté sans suite.
 Le 11 novembre 1789, l'Assemblée Constituante brusque les choses en ordonnant aux députés des anciennes provinces de se concerter, afin de mettre en place un réseau de nouveaux départements d'environ 324 lieues carrées, soit 6 561 km2 actuels.
 Des réunions se tiennent aussitôt dans l'hôtel du duc de Choiseul-Praslin, député de la noblesse de la Sénéchaussée d'Angers. La trentaine de députés présents envisagent de rétrocéder des territoires au Poitou et de subdiviser le domaine restant en quatre départements, autour des capitales traditionnelles, Tours, Angers et le Mans, et autour de la ville de Laval, qui récupérerait des terres du Maine et de l'Anjou et qui se trouvait l'objet d'une belle promotion.
 Le 12 novembre 1789, 25 députés approuvent ce partage, mais les deux représentants de Saumur, de Ferrières et Cigongne, se dissocient de cette décision ( sûrement préparée de longue date ). Les deux autres députés ont le tort de ne pas paraître à ces réunions brusquées.
 Les représentants de la sénéchaussée de Saumur sont tous présents à une seconde conférence qui se tient le 20 novembre ( A.N., D IV bis 2, doss. 45 ). L'entente des députés des trois provinces en sort renforcée par 33 voix. Ces derniers commencent à discuter des limites des nouveaux départements et se partagent les dépouilles de la sénéchaussée de Saumur. Les députés Ferrières et Cigongne manifestent une opposition résolue à ce projet ; Bizard et le prieur-curé Mesnard se révèlent moins combatifs. N'ayant trouvé aucun allié extérieur, les représentants de Saumur avouent dans leur correspondance privée que la partie est perdue.
   

2) La mobilisation de Saumur

Réflexions sur la division de la France en quatre-vingt-un départements et observations sur l'utilité, la possibilité et même la nécessité de choisir la ville de Saumur pour chef-lieu d'un de ces départements, impr. de Gouy, 1789, 29 p., B.M.A., H 2128 ( extrait dans Archives des Saumurois, n° 143 )
Marie-Vic Ozouf-Marignier, La formation des départements. La représentation du territoire français à la fin du 18e siècle, 1989, p. 329
 

  Dans la ville, les responsables locaux se mobilisent dans l'espoir que « notre ville ne soit pas réduite à devenir un grand village ».

 Le Comité municipal permanent envoie des adresses à l'Assemblée Constituante ( A.M.S., ensemble de la liasse AA 7 ). Il fait imprimer les Réflexions du magistrat Robert Quesnay de Saint-Germain, plaidant en faveur d'un département de Saumur situé au carrefour des trois provinces de l'Anjou, de la Touraine et du Poitou. Quesnay et le Comité font valoir que la ville est remarquablement équipée ; elle peut devenir un siège épiscopal, l'abbaye de Saint-Florent pouvant servir d'évêché, de cathédrale et de séminaire ; la tour Grenetière offre une prison et un tribunal ; le corps des casernes répond aux besoins militaires.

 Le Comité municipal et Quesnay insistent particulièrement sur les capacités commerciales de Saumur, très supérieures à celles d'Angers.

 Ils ne cessent pas de s'en prendre à cette dernière ville, qu'ils accusent d'abandonner à la Touraine 24 paroisses anciennement angevines ( autour de Château-la-Vallière et de Bourgueil ; sur ces marches, voir Pierre Levéel, « Les limites de la Touraine et de l'Anjou », S.L.S.A.S., 2004, p. 34-49 ).

 Afin d'empêcher « la ruine de Saumur », le Comité municipal permanent envoie vers l'Assemblée Constituante deux députés extraordinaires, Quesnay de Saint-Germain et l'avocat du Roi, Delafargue. Dans une Adresse invitative, imprimée chez Degouy, il demande aux officiers municipaux de l'ancien Pays saumurois de ne pas se rendre à des « assemblées illicites » convoquées par les chefs-lieux voisins ( A.D.M.L., n° 1 847 ).
   

3) Le projet d'un département du Pays saumurois

  Quesnay de Saint-Germain et le Comité municipal permanent ont dressé deux plans, l'un partageant l'ancienne généralité de Tours en 5 départements, un autre divisant les généralités de Tours et de Poitiers en 7 départements. Ces cartes sont perdues, mais d'après les commentaires, il est facile de reconstituer le projet de département du Pays saumurois.
 Il comprendrait Baugé, Chinon ( qui, loin d'adhérer, cherche à constituer son propre département ), Bourgueil ( dont la municipalité se déclare favorable à Saumur ), Loudun ( auquel les délégués saumurois proposent la fonction de chef-lieu alternatif, ce qui tente les députés de ce bailliage ), Richelieu, Moncontour et Thouars ( qui penchent vers le Poitou ). Vers l'ouest, il engloberait Vihiers, Doué, Longué et Beaufort ( ce qu'Angers pourrait difficilement admettre )... Au total, un département plutôt étiré dans les sens nord-sud et rétréci dans le sens ouest-est. Le projet donne la liste des neuf chefs-lieux de district ; Montreuil-Bellay, Doué et Longué n'y figurent pas, probablement destinés à entrer dans un vaste district entourant Saumur.

 Le 10 novembre 1789, l'Assemblée générale des Habitants de la ville ratifie ce projet à l'unanimité. A Paris, les démarches sont moins faciles. Ferrières adresse un mémoire au Comité de Constitution, au sein duquel un rapporteur, peut-être Rabaud-Saint-Etienne, se montre assez favorable, sans doute afin de briser les anciennes provinces. « Un département de Saumur n'eut pas été plus utopique que beaucoup d'autres », écrit Pierre Levéel. Cependant, les députés saumurois ne manifestent pas un égal dynamisme. Bizard se rallie au « système angevin » ; le prieur-curé Mesnard l'accepte aussi, peut-être par attachement à l'unité du diocèse d'Angers.

 Finalement, au milieu de décembre, les Loudunais rompent leur accord avec Saumur. Les autres députés de la généralité de Tours opèrent un partage quadripartite qui tient compte des clivages traditionnels. Le 14 janvier 1790, l'Assemblée Nationale décrète « que Saumur et le Saumurois feront partie du département de l'Anjou ».
 Les Saumurois continuent leurs imprécations contre l'impérialisme d'Angers. Ils oublient un peu trop les causes profondes de cet échec, lourd de conséquences. Depuis plus d'un siècle, leur cité manifeste un trop faible dynamisme, ne contrôlant guère les marges méridionales de sa sénéchaussée. Il lui était difficile d'intégrer les aires de Richelieu, Loudun, Mirebeau et Thouars, qui, depuis longtemps, avaient pris le large.
 

4) L'échec de l'alternat

  Intégré dans le département de " Mayenne-et-Loire ", Saumur, lors de l'Assemblée des électeurs du nouveau territoire, tente de partager avec Angers la fonction de chef-lieu. Ses représentants, Jean-François Merlet et Delafargue en tête, cherchent à se concilier les délégués des gros bourgs ( A.D.M.L., 1 L 318, procès-verbal imprimé ). Ils proclament que l'alternat permet de déjouer les intrigues et les cabales qui naissent de la fixité... Le lundi 24 mai 1790, ils obtiennent 104 suffrages en faveur de l'alternat, mais 532 voix se prononcent en faveur d'un siège permanent à Angers. On devine que les gens des bourgs situés à l'ouest n'ont pas envie de se déplacer jusqu'à Saumur. Le nouveau département est constitué. L'Assemblée Constituante entérine cette structure le 22 juin et le Roi le 25.

 Peut-être dans le but de calmer la susceptibilité des Saumurois, les 36 membres du nouveau conseil du département portent à leur présidence Gilles Blondé de Bagneux. D'une certaine façon, l'ancien maire de Saumur est, jusqu'en novembre 1791, le premier président du Conseil Général de Maine-et-Loire, ou de ce qui l'annonce.

 Même si l'alternat n'est pas institué, il est mis en pratique une fois seulement : en septembre 1792, l'élection des députés à la Convention doit s'opérer hors du chef-lieu du département. C'est à Saumur, dans l'église Saint-Pierre, qu'elle se déroule.
  

5) Quelques tentatives de relance

  Désormais privée d'une bonne part de ses administrations politiques, judiciaires et financières, la ville tente de retrouver quelques fonctions de premier plan.

 L'Ecole de cavalerie ne fonctionnant plus, elle réclame, le 6 décembre 1790, l'implantation d'une Ecole nationale d'Artillerie ( A.H., 1940, p. 82-84 ).
 Quand les écoles centrales sont instituées, en principe à raison d'une par département, Saumur demande, en 1796, l'installation d'une école centrale supplémentaire. Ces requêtes restent vaines.
 Quand elle devient la capitale militaire et économique de l'armée de l'Ouest, la ville connaît une flambée de ses fonctions administratives, mais cette reprise est sans lendemain.

  Le nouveau découpage départemental est plutôt considéré comme une réussite sur le plan national, mais pour Saumur, il constitue une catastrophe. Il faut cependant ajouter que des bourgs voisins sont encore plus touchés. Montreuil-Bellay et Beaufort subissent une déchéance totale.