La vente des biens du clergé   

  

   

1) La richesse du clergé

  Les six grandes abbayes situées dans le district de Saumur, les trente-cinq prieurés, quelques chapitres et cures bien dotés totalisent une richesse considérable. Christophe Tézier estime que les terres ecclésiastiques représentent 7 % de la surface totale du district. Comme les vignes en constituent une part appréciable, le calcul en valeur aboutirait à un pourcentage plus élevé.
 A ces terres s'ajoutent environ 300 immeubles, dont une soixantaine dans Saumur. Cependant, les municipalités sont tenues de fournir des presbytères au clergé paroissial ; la majeure partie de ces maisons n'est pas mise aux enchères.

 Les adjudications se tiennent dans la chapelle des Récollets. Au total, 1 444 articles sont réellement vendus, à partir du 29 novembre 1790, et pour l'essentiel, au cours de l'année 1791. Les biens sont en général situés hors de la ville ( c'est pourquoi, nous n'entrons pas dans les détails ). A l'inverse, les habitants de Saumur forment le plus fort contingent d'acheteurs.
 

2) Le rôle de la municipalité de Saumur

 
 

 Le procureur-syndic du district, Jean-François Merlet, rédige un compte rendu enthousiaste sur le début des opérations. Toutefois, les premiers enchérisseurs restent prudents. La municipalité de Saumur vient en corps assister aux ventes et donner le bon exemple. La ville se porte soumissionnaire d'une quantité considérable de biens dispersés dans tout le district ( et même une fois en dehors, la métairie de Solomé, ancienne dépendance de Fontevraud, située à Roiffé ).
 Au total, les officiers municipaux affirment qu'ils se sont portés soumissionnaires pour un montant de 3 millions de livres ( A.D.M.L., 1 Q 315 et 316 ). Vérification faite, après déduction des rentes, c'est à 2 361 006 livres que s'élève le total de ces offres d'achat en avril 1791.
 La ville conserve l'essentiel du patrimoine immobilier qu'elle a souscrit. Lorsque l'abbaye de Saint-Florent est mise aux enchères, en novembre 1791 ( A.M.S., 5 N 6 - ancienne cote, N v 214 (5) ), elle laisse vendre le clos et les vignes ( qui passent aux héritiers Blancler pour 90 600 livres - A.D.M.L., 1 Q 208 ), mais elle conserve les bâtiments, à l'exception du moulin, acquis par Cochon. La ville se rend propriétaire des couvents de Saumur, notamment de la Maison de l'Oratoire et du Jagueneau. Les domaines des Récollets et des Capucins seront aliénés seulement sous le Directoire.
 La municipalité ne parvient pas à entretenir ce vaste ensemble de locaux, mais elle peut héberger les nombreuses administrations qui s'installent et même en solliciter de nouvelles. La vente des biens de première origine représente peu de lots sur le territoire municipal, mais en périphérie, sont adjugées beaucoup de terres, qui atteignent des prix élevés, en général le double de la valeur de leur estimation.
 Saumur touche le seizième de ce montant, lorsque qu'elle a offert une soumission. Cette commission représente l'essentiel de ses ressources à cette époque, ressources qu'elle partage avec le district.
  

3) Les grands acquéreurs

  Les plus gros acquéreurs de Saumur sont des hommes d'affaires. Louis Levesque-Desvarannes, industriel et directeur de l'atelier monétaire, vient en tête avec 251 200 livres d'achats, dont l'essentiel est constitué par le clos des Oratoriens de la Perrière, à Saint-Cyr-en-Bourg. Au second rang apparaissent les cinq enfants encore mineurs de feu Pierre-Antoine Blancler, qui fut un négociant actif ; c'est l'avoué Cyr Chasles qui opère en leur nom : en neuf acquisitions, ils totalisent 223 000 livres d'achats. Le marchand grossiste Jacques Huard-Duvigneau acquiert le domaine des Oratoriens à Chaintres pour 172 200 livres. L'entrepreneur Jean-Jacques Maupassant vient ensuite avec 100 500 livres pour la Blairie de Saint-Martin de la Place.
  Tout au long du XVIIIe siècle, apparaissent quelques familles locales qui se lancent dans d'actives spéculations. Elles subissent des revers lors de la banqueroute de Law ; elles se lancent ensuite dans le commerce colonial en liaison avec Nantes. Elles réapparaissent au premier plan lors de ces ventes.
 Les responsables politiques viennent très loin derrière : Desmé de Puy-Girault, le procureur-syndic Merlet, le maire Bonnemère de Chavigny, le commandant du Petit-Thouars, le juge Allain font des achats plus modestes.
 Tout le monde participe. Le juge Sailland d'Epinats, qu'on retrouvera dans les rangs vendéens, procède à cinq acquisitions. Des boutiquiers, des artisans, des journaliers, des domestiques, des membres du clergé font de petits achats, se mettant parfois en association pour l'emporter.

 Les gros acquéreurs possèdent déjà une " campagne " hors de la ville. Les tendances anciennes s'accentuent ; la grande bourgeoisie urbaine renforce sa domination sur les campagnes périphériques, continuant à investir dans la rente foncière.
 Une seule différence de taille apparaît : les hommes de loi des anciens tribunaux, jadis si puissants, mais désormais privés de leurs offices, sont rarement présents. Ils sont en déclin par rapport aux hommes d'affaires, qui sont les acheteurs les plus présents et les plus hardis. Les anciens maîtres de la ville se disaient " sieurs " et aspiraient à la noblesse ; les nouveaux se proclament patriotes et, dans un premier temps, veulent abolir la noblesse.
 Certains achètent pour revendre. C'est évident pour Boislève, qui acquiert, pour 1 020 livres, 12 barriques de vin provenant de la dîme de Varrains, précédemment perçue par l'abbaye de Saint-Florent. Ces reventes, moins bien connues, semblent avoir été nombreuses ; à l'époque de la Restauration, les plus beaux prieurés sont rarement dans les mains de leurs premiers acheteurs.
   

4) Une bonne affaire

 Dans tous les cas, l'achat de biens du clergé s'est révélé une excellente affaire. Les nouveaux propriétaires disposent de quatre années et demie pour s'acquitter. Ils finissent de régler leurs achats en l'an III et en l'an IV, alors que l'assignat est tombé jusqu'à 3,9 % de sa valeur d'émission.

 Au départ, l'assignat, garanti par les biens du clergé et rapportant un intérêt, pouvait inspirer confiance. Ce qui explique le certificat suivant, où l'on voit le citoyen Félix Cochon, directeur des messageries, réputé comme un spéculateur avisé et, en 1800, maire de Saumur, échanger contre des assignats une pièce d'or et neuf pièces d'argent, sans doute pour payer des biens nationaux ( 26 frimaire an II - 16 décembre 1793 ).

Cochon