En raison de la crainte d'ennemis intérieurs, réels ou imaginaires, ensuite, en raison de la menace croissante d'une guerre extérieure, la société saumuroise se militarise progressivement, d'abord sous la forme d'une garde nationale sans cesse renforcée, puis par l'appel à des engagements volontaires.
1) Les réorganisations de la garde nationale
Apparue à la fin de juillet 1789 sous le nom de
" garde patrouille bourgeoise ", la garde
nationale connaît bien des crises et des mutations. En décembre
de la même année, les compagnies des quartiers populaires
manifestent leur mécontentement au cours d'une prise d'armes.
Le 3 janvier 1790, lors des émeutes
des barrières, les compagnies d'élite, les volontaires
saumurois et les chevaliers de l'Arquebuse se rangent dans le
camp du maintien de l'ordre, mais, en face, les compagnies des
faubourgs, sans leurs officiers, mais en armes, se retrouvent
du côté des manifestants.
Comme les mêmes tensions apparaissent dans tout le
pays, la garde est réorganisée par la loi du 18
juin 1790. Elle est désormais réservée aux
seuls citoyens actifs, ce qui représente une faible réduction
à Saumur, où le nombre des citoyens passifs est
faible, alors que les gens aisés peuvent se payer les services
d'un remplaçant.
La garde est réunifiée ; elle porte un
uniforme identique. L'ancienne compagnie des chevaliers de l'Arquebuse,
troupe à cheval d'abord portée de 17 à 50
hommes, fière de ses privilèges remontant à
Henri IV, est dissoute et elle accroche son étendard sous
les voûtes de l'église Saint-Pierre.
La garde nationale est structurée selon le découpage
de la ville en quatre cantons électoraux. Les postes de
commandement ne peuvent être pourvus que par le libre choix
de la base ; les gradés sont élus par un système
à deux degrés, les gardes de chaque quartier envoient
à l'Hôtel de Ville des députés qui
choisissent les officiers. Mais les conflits semblent permanents
et les démissions fréquentes.
2) La garde nationale en juin 1791
La composition de la garde en juin 1791 est connue
grâce à un précieux " Tableau des
citoyens actifs de la ville de Saumur inscrits au registre des
Gardes Nationales " ( A.M.S., 3 H 2,
ancienne cote H III 95(2), document
cité à partir des analyses de Claude Petitfrère ).
Ce rôle énumère un effectif théorique
de 2 161 citoyens actifs tenus de s'inscrire en compagnie
de leurs fils âgés de plus de 18 ans. Une répartition
socio-professionnelle simplifiée ( graphique ci-dessous )
permet de constater que les domestiques, devenus citoyens passifs,
ont disparu dans la troisième colonne, alors que les catégories
dirigeantes sont représentées au-delà de
leur pourcentage.
Plus intéressante est l'étude des 612 citoyens
actifs qui négligent de participer aux exercices de la
garde. Parmi eux, il y a certainement des personnes âgées
ou infirmes de toutes les catégories sociales. Il apparaît
plus clairement que de nombreux journaliers et agriculteurs ont
été classés parmi les citoyens actifs, mais
qu'ils n'ont pas les moyens de se payer leur uniforme et pas assez
de temps disponible pour passer des journées aux exercices.
Ces catégories représentent le plus fort taux d'abstention,
en compagnie des deux tiers des membres du clergé ( classés
dans les divers ), qui traditionnellement étaient
exemptés de service armé. Finalement donc, les catégories
dirigeantes et les marchands se trouvent en excédent au
sein des participants à la garde. Sur le graphique, dressé
en pourcentages, ces catégories progressent depuis le recensement
de février 1790 ( les agriculteurs sont surtout des
jardiniers et des vignerons, particulièrement nombreux
au bourg de Nantilly et à la Croix Verte ).
Composition socio-professionnelle des gardes
nationaux et des volontaires

1) Population masculine active au recensement
de février 1790 ( total : 2 885 )
2) Les citoyens actifs en juin 1791 ( 2 005 professions
connues sur un total de 2 161 )
( Les quartiers de la Croix Verte et de l'Ile
Neuve n'ont pas été dénombrés au recensement ;
leur intégration explique explique la surprenante progression
des agriculteurs et des journaliers )
3) Les gardes nationaux inscrits en juin 1791 ( 1 393
professions déterminées sur un total de 1 497 )
4) Les volontaires de 1791 et 1792 ( 363 professions connues )
Finalement, malgré un taux de défections proche de 30 %, la garde nationale, forte de 1 497 participants, forme déjà une petite armée.
3) Les engagements volontaires
En raison de la montée des tensions internationales
et de la décomposition des troupes réglées,
l'Assemblée Nationale décrète, le 11 juin
1791, la « conscription libre de gardes nationales ».
A partir de septembre 1791, est levé le premier bataillon
de « Gardes Nationales Volontaires de Mayenne-et-Loire »,
prévu pour un effectif théorique de 574 engagés.
Aussitôt, à Saumur, 165 jeunes gens se portent volontaires,
dont 141 habitent la ville ( A.M.S., 1 H 104, ancienne
cote H I 74(1) ). Comme les demandes de volontariat
sont excédentaires, 81 d'entre eux sont enrôlés.
Ils s'engagent pour une campagne d'un an, mais un bon nombre d'entre
eux resteront sous les drapeaux ( voir Carrières
militaires ). Notamment, Louis Lemoine, dit Bel-Humeur,
ancien soldat, qui avait d'abord sollicité une place dans
la gendarmerie à cheval et qui finira général ;
les frères Duchâtel, qui deviendront, l'un colonel,
l'autre général. Les enfants des responsables municipaux
figurent en grand nombre : Alexandre-Marie Cailleau, qui
sera tué à la bataille de Wissembourg, Pierre Vilneau,
les frères Chalopin, dont l'un est tué à
Austerlitz, Jean-Jacques Maupassant fils, deux frères Loir-Mongazon,
Dominique Degouy, âgé de 18 ans. A côté
des enfants de notables, qui sont en majorité, apparaissent
des perruquiers, probablement réduits au chômage,
des tisserands, des taillandiers... N'oublions tout de même
pas que la solde des volontaires est supérieure à
celle des soldats de ligne. La liste révèle un cas
surprenant : la mention " émigré "
est portée en face de l'engagement d'Hippolyte de Sanglier ;
effectivement, le jeune homme, disparu, est plus tard fusillé
à Tours comme espion...
Ce premier bataillon de Volontaires est formé à
Angers le 15 septembre 1791. Un ancien capitaine des Carabiniers
de Saumur, Nicolas de Beaurepaire, est élu colonel. Le
bataillon défend Verdun, quand la place est investie par
l'armée prussienne le 30 août 1792. Disposant de
faibles forces et en butte à une municipalité hostile,
Beaurepaire se suicide plutôt que de se rendre, selon la
version officialisée par Lemoine, le commandant en second
( ce dernier donnera plus tard une seconde version concluant à
un assassinat ).
Le deuxième et le troisième bataillon sont levés, alors que la guerre est déclenchée et tourne au désastre. Saumur fournit encore 249 volontaires, dont la plupart sont enrôlés. Ce recrutement vient davantage des milieux populaires ; des domestiques, des agriculteurs apparaissent. Les motivations économiques tiennent désormais une place aussi importante que le patriotisme. En même temps resurgissent les vieilles méthodes du racolage : primes, bouteilles de vin, dîners civiques copieusement arrosés.
Au total, selon les fiches de Claude Petitfrère ( p. 388 ), 405 jeunes Saumurois se sont engagés ( plus quelques autres dans la marine ). Le contraste est grand entre ces enrôlements nombreux de l'est de l'Anjou, favorable aux idées nouvelles et prêt à les défendre, et l'ouest du département, déjà ouvertement hostile. Selon Tilly, l'ensemble du district de Saumur a donné 581 volontaires, le district de Vihiers 183, le district de Cholet 126. Socialement, les bourgeois et les classes moyennes des artisans et boutiquiers sont représentés au-delà de leur pourcentage dans la population. Malgré une forte présence des métiers agricoles, les catégories populaires sont en effectifs inférieurs. On ne peut pas reprocher aux milieux dirigeants de ne pas avoir donné l'exemple.
4) La garde nationale vers mars 1792
Sans cesse restructurée, la garde nationale demeure
une force nombreuse, en dépit de l'appel sous les drapeaux
de nombreux jeunes gens. En mars 1792, ses effectifs atteignent
1 672 hommes, et ils vont encore progresser avec la citoyenneté
pour tous. La garde n'a aucune peine à assurer ses tâches
de maintien de l'ordre et de surveillance du ravitaillement. Cependant,
son équipement est médiocre, les fusils manquent
et les canons achetés ne sont jamais parvenus à
Saumur.
Mention spéciale doit être faite d'unités
marginales. Des compagnies de vétérans, regroupant
les citoyens sexagénaires, bénéficient d'un
service allégé. Une compagnie de l'Espérance
réunit 35 garçons, âgés de 12 à
17 ans ( A.M.S., 3 H 3 ) ; dans ses rangs
figure Pierre Caffé, habitant Fenet ( plus tard, devenu
chirurgien, il devient l'un des
dirigeants de la Conspiration de Berton ; condamné
à mort, il se suicide la veille de son exécution ).
5) L'acceptation de la conscription
En mars 1793, quand la Convention lève 300 000 hommes, les résistances sont fortes, les jeunes gens de Saint-Florent le Vieil refusent le tirage. Rien de tel à Saumur, qui trouve encore 48 volontaires, dont 37 sont enrôlables, car certains sont trop petits, d'autres trop jeunes ( A.M.S., 1 D 1 ). En complément, 531 gardes nationaux de 18 à 40 ans, célibataires ou veufs sans enfant, sont soumis au tirage au sort : 424 bulletins blancs et 107 bulletins noirs sont placés dans une urne ; les 107 jeunes hommes qui tireront un billet noir seront requis ( A.D.M.L., l L 560, 7 L 11 et 7 L 158 ). La commune leur fournit un fusil, au point d'affaiblir sa garde nationale. La plupart rejoignent leur point de rassemblement à Vihiers, sans trop récriminer, mais des plaintes s'élèvent contre certaines exemptions voyantes ( le greffier du tribunal de Commerce, un jeune homme marié de fraîche date ).
La levée en masse est décrétée
le 23 août 1793. La commune doit envoyer 119 jeunes gens ;
parmi eux, 16 sont tirés au sort et auront l'avantage de
servir dans la cavalerie. Cette fois, les réserves de volontaires
sont épuisées ; quelques défections
sont signalées. Surtout, beaucoup de jeunes Saumurois obtiennent
une affectation spéciale sur place. Les autres rejoignent
le 72 ème régiment. Parmi eux, Jean Gauchais, lui
aussi plus tard dirigeant de la Conspiration
de Berton.
Il n'y a pas de refus collectif de la conscription. Les
Saumurois acceptent, d'abord avec enthousiasme, puis avec fatalisme,
l'instauration du service armé.