En tête d'un arrêté des officiers municipaux de Saumur du 12 pluviose an III, A.M.S., 5 D 1

 

Chapitre 24 :

 La montée des tensions
    ( juin 1791 - avril 1793 )

 

 

   La fuite du roi à Varennes en juin, son rétablissement en juillet, la séparation de l'Assemblée Nationale le 30 septembre correspondent à une époque charnière, bien qu'il ne se produise pas d'événements marquants à Saumur. Cependant, les bouleversements ont été trop rapides dans cette cité placide ; bien des privilèges et des rentes de situation sont abolis ; les habitudes sont secouées par une nouvelle logique politique. Quelques rejets passionnés, mais marginaux, se manifestent vers la fin de l'année 1791.
     

1) Les premiers émigrés

  La forme la plus radicale est l'émigration. Neuf Saumurois au moins s'éclipsent alors discrètement. Ils sont en général nobles, célibataires et appartiennent à la société militaire. Certains, anciens carabiniers, suivent l'exemple de leur colonel, le comte de Provence, mais il n'est pas certain que tous aient rejoint l'armée des Princes. Comme ces jeunes gens ne résident pas habituellement à Saumur, leur départ fait peu de bruit. Deux seulement sont bien connus : Antoine Budan de Russé, officier d'infanterie au régiment d'Armagnac est le petit-fils d'un subdélégué et maire ; Pierre-Etienne Pillerault, ancien capitaine trésorier des Carabiniers, possède trois maisons à Saumur, qu'il abandonne avec femme et enfants.
 Les biens des émigrés sont placés sous séquestre, leur famille est surveillée, mais ce problème est rarement évoqué.
   

2) Quelques foyers d'hostilité

 

 Dossier 1 :  Les tensions religieuses

  Les rapports signalent quelques opposants actifs aux innovations politiques, en particulier Pierre Lorrier, l'ancien procureur du roi à la Sénéchaussée, qui habite dans la Grande-Rue, et la veuve Dézé, née Marie Hilaire de la Mazière, directrice de la Poste.
  L'autre centre de fermentation se situe dans les couvents des Ursulines et des Augustines de l'Hôtel-Dieu. Il est animé par quelques chapelains de Nantilly, issus de vieilles familles saumuroises, surtout par les frères Baudry, qui possèdent une maison au nord de l'église. Cette fronde d'inspiration religieuse est la plus remuante ; elle inquiète les autorités et les entraîne dans des mesures de répression progressive ( dossier 1 ).

  

 3) Les leaders politiques favorables à la monarchie constitutionnelle

   Les quatre anciens députés du Saumurois aux Etats Généraux se montrent discrets à leur retour de Paris. L'abbé Mesnard et l'avocat Bizard ne s'expriment guère. Le député de la Noblesse, Charles-Elie de Ferrières, publie un compte-rendu dans lequel il se déclare fidèle à la prérogative royale : « Je me suis formellement opposé au renversement des principes fondamentaux de la Monarchie » & (1). Puis il se retire sur ses terres éloignées.
 Jean-Etienne Cigongne est élu maire de Saumur le 14 novembre 1791. Il refuse la charge, en précisant qu'il doit se consacrer à ses affaires perturbées par une longue absence. Il demeure influent, mais n'occupe plus que des fonctions subalternes, ne manifestant ni hostilité ni enthousiasme à l'égard des évolutions en cours.

  Le choix des députés à l'Assemblée Législative se déroule à Angers, du 3 au 12 septembre 1791, dans un climat d'incertitude. C'est la première élection française de type moderne, se déroulant hors du cadre social de l'Ancien Régime, mais selon un système censitaire que la lourdeur des opérations réserve à une minorité des citoyens actifs. Les onze députés sont choisis par l'ensemble des délégués du département.
 Nous n'évoquons ici que les Saumurois. L'avocat Marie-François Dandenac l'aîné, membre du Directoire du District, est élu, mais il refuse ne se jugeant pas à la hauteur de cette charge. Finalement sont désignés trois dirigeants politiques se situant au premier plan dans la ville : Joseph-Toussaint Bonnemère de Chavigny, le maire, qui abandonne alors ses fonctions municipales ; Jean-François Merlet, procureur-syndic du District ; Robert Quesnay de Saint-Germain, président élu du tribunal. Tous trois ont appuyé les choix révolutionnaires de 1789. Tous trois sont des juristes, fort pointilleux sur le respect des lois. Dans le contexte de la fin de 1791, ils siègent dans les rangs des Feuillants, défenseurs d'une monarchie constitutionnelle et soucieux de stopper le cours de la Révolution. Ils sont scandalisés par les mouvements populaires parisiens et prêts à se rapprocher du roi. Dans une correspondance, Bonnemère condamne la Journée du 20 juin et les violences exercées contre « le représentant héréditaire du peuple » ( A.D.M.L., 7 L 247 ). Il demande à la municipalité de Saumur de ne pas signer de pétition incendiaire. Merlet monte une fois à la tribune de l'Assemblée pour réclamer l'abolition de la traite des Noirs. Après le 10 août 1792 et le renversement de la royauté ( Bonnemère était prêt à se porter au secours du roi ), les députés rentrent discrètement dans le Saumurois et se font oublier. Merlet se serait même caché.

 Leur rupture avec le courant révolutionnaire est-elle suivie à Saumur ? Un cas de réaction comparable fait quelque bruit : Pierre-Fortuné Drouyneau, ancien conseiller à l'Election devenu accusateur public auprès du Tribunal, refuse de poursuivre des prêtres insermentés pour de simples délits d'opinion. Son attitude est stigmatisée.

 L'ancien lieutenant de Roi, Georges Aubert du Petit-Thouars, après avoir manifesté de l'enthousiasme pour les idées nouvelles, passe lui-aussi dans l'opposition. Peut-être par fidélité à Louis XVI, mais sa correspondance sur ce point est ambiguë. Surtout, il a été dépouillé progressivement de tous ses pouvoirs, réduit au rang de chef de bataillon de la Garde Nationale et de membre du bureau de conciliation. Il est en outre ruiné ; il a perdu les revenus coloniaux qu'il tirait de Saint-Domingue par suite de son mariage avec Anne Desmé du Buisson ; ayant fait valoir ses droits à une retraite militaire, il ne parvient pas à toucher sa pension, malgré dix-huit rappels ê (2). Il a des difficultés pour payer la maison de Saumur qu'il a acquise comme bien national.
  

 4) La radicalisation du courant révolutionnaire

Dossier 2 :  Le club des Jacobins de Saumur

   Les cas précédents apparaissent comme rares. Les dirigeants politiques saumurois s'alignent sur les courants politiques nationaux. La Société des Amis de la Constitution, fondée en mai 1791, devient le club des Jacobins et épouse les positions de son grand frère parisien. Regroupant habituellement 200 membres, le club, sous ses diverses appellations successives, influence en permanence l'opinion locale et surveille les administrateurs.

 Le 9 décembre 1791, Alexandre-Jean-Baptiste Cailleau est élu maire avec 81 voix sur seulement 113 votants ê (3). Il bat Ducamp, le directeur des Poudres et Salpêtres, qui est plus modéré. Cailleau n'est pas un idéologue, mais surtout un homme d'action qui s'insère dans la pensée dominante. Pendant neuf ans, il dirige l'action politique locale avec efficacité. Voir notes biographiques sur A.-J.-B Cailleau x .

 L'entrée en guerre le 20 avril 1792, la proclamation de la patrie en danger le 11 juillet déclenchent un vif sentiment patriotique chez les Saumurois, autant parmi les dirigeants que parmi les jeunes gens, qui s'engagent en masse dans les bataillons de volontaires. Ces enrôlements prouvent sans contredit que la masse de la population partage les sentiments de ses leaders.
  

 5) L'adhésion à la République

  Dans ce climat d'exaltation et devant la menace de l'armée prussienne, le renversement d'un roi soupçonné de connivence avec l'ennemi apparaît comme un acte de légitime défense ; dans une adresse, le Conseil Général de la Commune l'approuve à l'unanimité. Le 16 août, l'avocat très modéré Jacques-François Quantin publie une brochure se réjouissant de la fin de la monarchie & (4).

 La ville de Saumur apparaît comme une place sûre ; 53 prisonniers, arrêtés par la Commune de Paris pour actes contre-révolutionnaires, doivent être transférés au château, avant d'être jugés par une Cour nationale siégeant à Orléans. Les prisonniers n'arrivent pas à Saumur, puisqu'ils sont exécutés au cours des massacres de Septembre.

 Les mesures anticléricales dictées par la Commune de Paris sont aussitôt appliquées à Saumur. Les ordres religieux dits séculiers, en l'occurrence les Ursulines et les Augustines, sont supprimés et leurs couvents fermés.

 Les élections de la fin de l'année 1792 confirment ce climat de radicalisation. En août, les assemblées primaires qui préparent l'élection des députés à la Convention sont mieux suivies. Voir graphique, scrutin n° 7. Les anciens citoyens passifs peuvent y participer, mais les procès-verbaux n'évoquent pas de débats théoriques. L'assemblée électorale du département doit se tenir hors du chef-lieu ; elle se déroule à Saumur, dans l'église Saint-Pierre, à partir du 2 septembre ê (5). Lors de la vérification des pouvoirs, cinq députés de Saumur dénoncent la présence de Jacques Raymond ( dit Raymond de Varennes ), un administrateur du district qui défend ouvertement le roi et s'est opposé à la loi suspendant le pouvoir exécutif. Raymond est exclu de l'assemblée pour incivisme.
 Dans le choix des députés opéré par l'ensemble du département se renouvelle l'écart constaté pour les délégués à la Législative. Deux Saumurois sont élus, les deux frères Dandenac. Ils se révèlent plus modérés que l'opinion locale. Dans le procès de Louis XVI, ils refusent de se prononcer comme juges, mais en qualité de législateurs ; ils optent pour la détention du roi jusqu'à la paix.
 Par la suite, même s'ils siègent dans les travées de la Montagne, leurs choix les rapprochent souvent des Girondins, puisqu'ils restent décentralisateurs et réservés sur les mesures d'exception. D'une façon générale, ils occupent des postes de second rang et se montrent assez discrets.

 La population saumuroise se révèle plus engagée. Le dimanche 7 octobre, elle vient en foule prêter le serment " Liberté, Egalité ". Dans le bureau de l'église de Nantilly, 341 noms sont relevés ; les listes sont plus confuses dans les trois autres sections. Très grossièrement, on peut affirmer que les deux tiers des citoyens de la ville sont venus prêter ce serment qui revient à approuver l'abolition de la royauté ê (6).
 Du 16 décembre au 2 janvier 1793, les pouvoirs locaux sont renouvelés. Cailleau est réélu maire au premier tour, par 76 voix sur 151 ê (7). Jacques Loir-Mongazon père devient procureur. Les douze officiers municipaux sont des républicains affirmés.
   

 6) De nouvelles couches sociales ?

  Ces quatorze membres dirigeants de la commune appartiennent pour moitié aux professions libérales ( procureurs, médecins, chirurgiens ), pour moitié au monde des affaires et des marchands. Tous sont instruits. Tous jouent un rôle local depuis 1789, mais seul Cailleau a appartenu aux milieux dirigeants avant cette date. Il se produit donc un glissement d'un bon nombre de notables vers des idées avancées, mais pas d'un renouvellement social. L'accession de nouvelles catégories professionnelles aux fonctions dirigeantes n'est pas perceptible à Saumur. Des maîtres artisans n'apparaissent qu'à des postes subalternes, ou bien, ils viennent s'exprimer à la société populaire. N'oublions pas qu'ils sont souvent illettrés.
   

 7) La rupture régionale : l'insurrection vendéenne ( mars-avril 1793 )

 

Dossier 3 :  Saumur et les débuts de l'insurrection vendéenne

   Les Saumurois, bons patriotes et bons républicains, sont effarés par l'opposition qui se cristallise dans les Mauges et qui touche la région de Vihiers, sur les confins du district. Ils attribuent cette agitation aux prêtres réfractaires et ils approuvent les mesures d'internement prises contre eux. La garde nationale opère des patrouilles dans les zones turbulentes, mais elle ne fait que passer.

 Quand la Convention lève 300 000 hommes, les jeunes Saumurois acceptent de partir, les jeunes gens de la Vendée angevine se révoltent. Le contraste est radical.
 Pour résumer le dossier joint, la guerre civile atteint Saumur le samedi 16 mars. Cinq captifs sont envoyés de Vihiers vers les prisons de la ville ; considérés comme des rebelles, ils sont lynchés sur la place de la Bilange. Le cycle des répressions est enclenché.
 Dans la nuit du 22 mars, la poudrière du château explose, des maisons sont endommagées et un grand nombre de cartouches détruites. Les dirigeants du district pensent qu'il s'agit d'un complot royaliste : « ce coup fatal part d'une main scélérate qui nous est inconnue » ê (8).

 La garde nationale, mal préparée à des opérations de type militaire, est envoyée contre les rebelles. Elle est battue devant Vihiers, puis au Bois-Grolleau, près de Cholet ( 18-20 avril ). La ville compte désormais quelques morts et de nombreux prisonniers. Elle devient un poste républicain avancé face au territoire insurgé.