Le club des Jacobins de Saumur   
( mai 1791-mars 1795 )   

   

  Le club des Jacobins est en réalité une succession de sociétés à l'appellation changeante et aux objectifs variables. Les fluctuations de la société, d'abord versaillaise sous le nom de " club breton ", puis parisienne, sont fidèlement calquées à Saumur, mais il n'est guère facile d'établir, pour la première fois, l'historique de cette association. Avec son lyrisme verbal, son goût des fêtes, ses épurations successives, le club constitue un bon reflet des turbulences révolutionnaires.
   

1) La Société des Amis de la Constitution

  Le 27 mai 1791, vingt-deux Saumurois déclarent vouloir fonder une " Société d'amis de la Constitution " ( A.M.S., 2 I 320 - ancienne cote, I II 145-146 ). La plupart peuvent être classés parmi les révolutionnaires avancés. Tous appartiennent à la bourgeoisie des " talents " ( quatre médecins et chirurgiens, quatre avocats, procureurs et notaires, deux ecclésiastiques ). Ils peuvent aussi verser une cotisation annuelle de six livres.
  Le 5 juin, ils demandent à la municipalité de pouvoir se réunir au collège ( ils pourraient y mener des activités pédagogiques ). Le maire les trouve sans doute trop exaltés, il les envoie siéger à l'écart, dans le couvent des Capucins, situé sur les Ponts. Le procureur-syndic du district, Jean-François Merlet, en devient le président ; notoirement modéré, il cherche probablement à contrôler les prises de position du club.
 Aussitôt après, la fuite du roi à Varennes vient ruiner ses efforts. A la nouvelle de l'arrestation du monarque, le médecin Pierre Vilneau prononce devant le club un discours de tonalité nettement républicaine.
 Nous ne possédons pas les procès-verbaux des séances des premières années, mais il apparaît comme très probable qu'une scission se soit produite peu après.
  

2) La Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité

 Les membres les plus avancés rebaptisent le club sous le titre de " Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité ". Son nouveau président est le médecin François Riffault de Sautret ( qui ne figure pas parmi les fondateurs du club précédent ). Ce dernier apparaît avant tout comme un orateur et un poète ; vénérable de la loge maçonnique Saint-Louis de la Gloire jusqu'à sa mise en sommeil en janvier 1793, il y prononce des discours enflammés sur la vertu. Il compose ensuite des " Hymnes révolutionnaires " et devient le principal organisateur des fêtes civiques. Sous son influence, le club se lance dans l'éducation populaire, apprend aux enfants " le Catéchisme républicain ". Bien que son rôle personnel soit assez mal connu, Riffault apporte un bon reflet de la sensibilité de l'époque. A partir de son cas, faut-il conclure à une filiation entre le club de Jacobins et Saint-Louis de la Gloire ? L'hypothèse serait aventurée ; la loge, bien qu'appartenant au courant des Lumières, était peu politisée et je ne retrouve que quatre de ses anciens membres dans le nouveau club.

 La société-mère parisienne, elle-même épurée, reconnaît la filiale de Saumur le 21 septembre 1791 ( F.-A. AULARD, La Société des Jacobins, t. 3, 1892, p. 142 ). Désormais, une intense correspondance est échangée entre les divers clubs nationaux et les neuf autres clubs du district. Les thèmes circulent, surtout ceux qui poussent à une radicalisation de l'idéologie révolutionnaire et au renforcement de l'unité et de la centralisation du pays. Le 4 mars 1793 est lue devant la Convention une adresse oratoire du club saumurois la félicitant de la mort du tyran ( A.H., 1926, p. 213-215 ).
   

3) La société révolutionnaire ou société populaire

  Au début de juin 1793, le club change radicalement, lorsque les Vendéens menacent la ville et que les troupes républicaines y affluent. Il se transforme alors en Comité de Sûreté Générale et dresse une liste de quarante suspects. Henri Gibert, un témoin bien placé, est de ce nombre ( Henri BAGUENIER-DESORMEAUX, « Précis historique sur la guerre de la Vendée par Gibert », R.A., 1894(1), p. 84 ). Il ajoute que pour fêter la victoire, le club avait prévu un cortège civique promenant au bout de piques trois têtes d'ennemis tués.
 Sous son nouveau titre de " Société révolutionnaire " ou de " Société populaire ", le club compte plus de 200 membres et accueille des amis de passage, en particulier des militaires ; il reçoit des délégations de femmes et d'enfants ; les femmes peuvent assister aux séances dans une tribune particulière.
 La société se transporte dans l'église Saint-Pierre et se réunit tous les deux jours. Ces séances sont tumultueuses, car désormais le club entend peser sur la vie politique nationale et locale. Il entretient des relations étroites avec le Comité de Surveillance et Révolutionnaire. Il invite des généraux de passage, comme Carpentier ou Turreau, et il leur prodigue des conseils sur la conduite des opérations militaires. Ses membres se cotisent pour payer l'équipement d'un " cavalier jacobin ". La société reçoit de nombreuses lettres de dénonciation ; l'une s'en prend aux honoraires que perçoit le médecin Ydrac, mais celles qui sont anonymes sont brûlées sans être lues.
    

4) Des épurations successives

Registre des procès-verbaux de la Société Révolutionnaire de Saumur, A.M.S., 2 I 11 ( ancienne cote, A 16 ).
Analyses peu sûres par Albert BRUAS, « Souvenirs de la Révolution en Anjou. La Société Populaire de Saumur en l'an II et l'an III », R.A., 1883(1), p. 217-245 et 1883(2), p. 1-24.

  Les procès-verbaux des séances de la société nous sont parvenus du 20 germinal an II ( 9 avril 1794 ) au 20 ventôse an III ( 10 mars 1795 ). A cette époque, les événements nationaux vont vite, la " Société Populaire et Révolutionnaire de Saumur " s'aligne sur eux avec quelques difficultés d'adaptation et parfois un relatif décalage.

- Dans un premier temps, en avril 1794, des révolutionnaires pondérés, comme Ducamp, président le club ; le maire Cailleau assiste à quelques séances.
 Cependant, des extrémistes obtiennent la nomination de six commissaires chargés de surveiller l'application des lois de ventôse, sur le renforcement de la Terreur ( A.D.M.L., 7 L 38 ).

- Le 15 floréal an II ( 4 mai 1794 ), une manoeuvre d'assemblée entraîne une purge : neuf membres sont chargés de désigner les bons patriotes et d'éliminer « les âmes tièdes » ; 107 membres sont maintenus. Ce coup de force semble d'inspiration hébertiste et est coordonné avec le Comité de Surveillance et Révolutionnaire. Lepetit, membre influent du Comité, devient l'un des deux secrétaires de ce qui devient la " Société populaire et régénérée ". Certaines soirées, le nombre des présents tombe à douze membres ; d'anciens adhérents chassés sont réintégrés. Le club abandonne alors l'église Saint-Pierre, transformée en atelier de salpêtre, pour s'implanter dans la salle de réunion de la municipalité.

- La société ne parvient pas à analyser le sens du 9 thermidor et de la chute de Robespierre. Elle flotte pendant quelques mois, mais on la voit dénoncer les massacres de Carrier et de Turreau.

- Finalement, le 3 pluviôse an III ( 22 janvier 1795 ), le représentant Menuau désigne quelques uns de ses membres pour procéder à une nouvelle épuration visant à éliminer les partisans de la Terreur ; parmi les hommes de confiance, l'agent national, Loir-Mongazon et le maire Cailleau. La société conserve 165 membres, mais elle est désormais sans vie. Elle tient sa dernière séance le 20 ventôse ( le 10 mars ).

 Cette turbulente société a siégé dans un climat surchauffé ; les règlements de comptes entre personnes ou entre tendances y sont fréquents. Elle agite cependant beaucoup de thèmes modernes, sur l'instruction des enfants, sur le rôle des femmes, sur la relance de l'industrie par des réfugiés des Mauges, sur l'hygiène publique, sur les fêtes patriotiques de plein air. Société de type soixante-huitard, elle est avant tout un lieu de parole publique, un vaste défouloir, propice aux manoeuvres d'assemblée. Trop fluctuante, elle n'a pas de véritable pouvoir.