La capitale militaire   

  

 

 Au cours du mois de mai 1793, les menaces d'une attaque vendéenne contre Saumur se précisent. Vers la ville affluent des renforts très divers, si bien qu'une petite armée est constituée, dans un but défensif d'abord. Les effectifs augmentant, des plans d'offensive en territoire insurgé sont élaborés par la Commission Centrale.
  

1) La Commission Centrale

 De nombreux généraux affectés à l'armée des Côtes de La Rochelle s'installent à Saumur. Au-dessus d'eux et bien résolue à les contrôler étroitement, se met en place, à partir du 10 mai, une " Commission Centrale pour les Départements de l'Ouest et des Côtes de l'Océan " ( date et titre d'après un rapport de Carra du 11 mai ). Elle est formée au départ de députés envoyés en mission, afin de surveiller la levée de 300 000 hommes ( parmi eux, l'angevin Pierre-René Choudieu et Jean-Louis Carra, un de ses membres les plus actifs - Stefan LEMMY, Jean-Louis Carra ( 1742-1793 ), parcours d'un révolutionnaire, L'Harmattan, 2000, p. 315-319 ). Elle est présidée par le conventionnel Richard ( de la Sarthe ) et elle siège dans la maison de l'abbé Cailleau, à la sortie septentrionale du pont Cessart.
 Ces premiers membres sont renforcés par des Commissaires aux Armées, députés chargés de réorganiser le commandement militaire ( parmi eux, le saumurois Jacques Dandenac le Jeune ). Ensuite, la Commission demande à chacun des départements de l'Ouest de déléguer auprès d'elle un Commissaire Civil, chargé d'assurer une liaison permanente.
 Sans grand enthousiasme, ils voient aussi arriver de Paris quatre commissaires nommés par le Conseil Exécutif, c'est-à-dire par les ministres, mais sur présentation du département de Paris. Dans la réalité, Antoine-François Momoro, l'imprimeur du " Père Duchesne ", Alexandre Minier, fils d'un orfèvre saumurois et frère du curé de Nantilly, La Chevardière et Damesme représentent la Commune de Paris ; ils n'entendent pas se cantonner dans un rôle d'observateurs ; ils se parent du titre de " Commissaire National " et participent aux travaux de la Commission.
 Le dernier arrivé est l'ancien acteur Charles Ronsin, qui est devenu l'adjoint du ministre de la Guerre, Bouchotte, et qui se donne prématurément le grade de général.

 Afin de clarifier leurs relations, il convient de rappeler, qu'à Saumur comme à Paris, trois types de pouvoirs sont en concurrence :
- Les anciens corps constitués : municipalité, district, hiérarchie militaire.
- Les nouveaux agents révolutionnaires, représentants en mission, commissaires, qui sont nommés régulièrement par la Convention et qui viennent contrôler les précédents.
- Les dirigeants du mouvement insurrectionnel, qui cherchent à imposer un pouvoir de fait : les Commissaires Nationaux représentant la Commune de Paris ; sur place également, un premier Comité de Sûreté Générale créé par le club des Jacobins de Saumur, devenu la Société Populaire.

 Au sein de la Commission Centrale, les conflits sont continuels, en raison de la disparité de sa composition, en raison surtout de violents désaccords politiques. Depuis la trahison de Dumouriez, on suspecte les généraux nommés par les Girondins. Le 2 juin, les Girondins sont renversés à Paris, et ils déclenchent l'insurrection fédéraliste. Leur seul partisan déclaré dans la Commission est Carra, qui a quitté Saumur le 31 mai et qui sera exécuté comme fédéraliste. Cependant, Dandenac le Jeune, qui n'a pas voté la mort du roi, est également suspecté par ses collègues.
 Nettement majoritaires, les Montagnards affirmés ont cependant des désaccords entre eux. Les commissaires issus de la région s'en prennent à l'indiscipline des militaires, qui molestent même les bons patriotes ( Mémoires de Choudieu ). Les Hébertistes souhaitent des mesures spectaculaires de terreur. Ils projettent d'organiser, au soir de la victoire, une promenade civique, où l'on brandirait sur des piques trois têtes d'ennemis tués ( Mémoires de Gibert ).
   

2) La cour de Saumur

 
 
Réponse de Philippeaux. A tous les Défenseurs officieux des Bourreaux de nos Frères dans la Vendée, P., De l'Imprimerie des Femmes, l'an III ( B.M.A., H 1 592 ). Ouvrage édité par la veuve de Philippeaux, qui fut exécuté comme Indulgent.

  Certains commissaires mènent une vie de grand seigneur, qui reprendra de plus belle à partir de leur retour en juillet. Ils sont escortés par une foule d'aventuriers, qui prennent des airs importants. Selon Mercier du Rocher, commissaire civil de la Vendée, « les rues étaient couvertes d'aides de camp, qui traînaient de grands sabres et portaient de longues moustaches ». Passe encore pour les courtisans, mais une nuée de courtisanes, des « catins les plus dégoûtantes » s'abat sur la ville, provoquant l'indignation des austères républicains. Le représentant Philippeaux vitupère contre ce qu'il appelle « la cour de Saumur ». « Les Vendéens nous font une guerre de sans-culottes, et nous en faisons une de sybarites. Tout le faste de l'ancien régime est dans nos bataillons. Chaque général est une espèce de satrape... Ronsin, qui, de son aveu, n'avoit que cinq livres pour toute fortune le 10 août, roule aujourd'hui dans l'opulence et le faste ; sa cour est celle d'un prince ; le lit où repose son auguste personne a coûté vingt-deux mille livres. » Et de décrire Choudieu et Ronsin, pendant la bataille de Coron, enfermés dans un bon carrosse en compagnie de filles de joie.

 Cette vie de fête masque un moral qui pendant longtemps est au plus bas. Le 9 mai, les commissaires nationaux écrivent : « les ennemis... paraissent vouloir nous cerner. Ils nous menacent de prendre notre ville ces jours-ci ; nous les croyons en nombre ».
 La Commission Centrale ménage d'abord ses soldats. Elle renonce à les disperser sur des postes isolés ou en colonnes légères, qui constituraient des proies faciles pour les coups de main des Blancs. Elle regroupe ses forces sur Saumur, projetant d'y constituer une grande armée offensive, qui s'enfoncerait dans le pays insurgé et le couperait en deux. Cette attaque frontale devrait aussi protéger Nantes et couper l'accès à la mer des rebelles. Ronsin fait adopter ce plan par la Commission le 27 mai ( en septembre, la même commission adopte une autre plan, qui procédait par encerclement et par attaques latérales ).
    

3) Les renforts

 
 
 
 
 
 
 

  De toutes parts, convergent vers la ville des troupes de qualité inégale. D'abord de solides unités de gendarmerie : la compagnie regroupant les anciens vainqueurs de la Bastille est à Saumur à partir du mois d'avril ; elle est renforcée par la 36 ème division de gendarmerie, formée de soldats venus des gardes françaises, mais réduite à 400 hommes.
 Au mois de mai, la Légion germanique se fait remarquer par l'accent guttural de ses soldats et par les tenues rutilantes de ses 110 cuirassiers ( casque d'acier, cuirasse argentée, protection sur le front des chevaux ). Ce corps de 620 hommes, créé sur la demande du député Anacharsis Cloots, réunit des Prussiens et des Autrichiens qui ont déserté les armées d'invasion, ainsi que 300 gardes suisses rescapés de la prise des Tuileries ( Arthur CHUQUET, La Légion germanique, P., R. Chapelot, 1904 ). Parmi eux, beaucoup de soudards, indisciplinés et prêts à se vendre au plus offrant ( Alain-Jacques CZOUZ-TORNARE, « Les Suisses dans la guerre de Vendée », A.B.P.O., 1994, 4, p. 37-57 ). « Dès qu'on leur montre quelque soupçon, ils passent à l'ennemi », avoue un rapport du 8 juin. Le commandement se préoccupe de réorganiser ce corps sous le nom de " légion de la Fraternité " et l'encadre par de bons officiers, comme Marceau.
 D'anciennes voitures de la Cour acheminent depuis Paris des " héros à 500 livres ". Ces soldats un peu particuliers ont provoqué de nombreux rapports. Au départ, la Commune de Paris décide de fournir 12 000 " volontaires " pour en finir avec les révoltes de l'Ouest. Elle avait désigné elle-même les recrues, sans tirage au sort et sans volontariat, mais elle leur avait accordé une forte prime, 200 livres au départ, 300 livres au retour, prime financée par une taxe sur les riches ( Albert MATHIEZ, La Révolution française, A. Colin, t. 2, 1951, p. 195 ). En réalité, Paris cherchait surtout à se débarrasser d'une masse d'indésirables. C'étaient, selon Michelet ( Histoire de la Révolution française, Bouquins, t. 2, p., 491 ), « généralement des ivrognes indisciplinables, qui commandaient à leurs chefs, et, colorant leurs frayeurs de défiances fausses ou vraies, criaient aux moindres rencontres : « On nous vend... Nous sommes trahis ! » . La plupart restaient à Tours, s'obstinant à attendre les canons qu'on leur promettait de Paris, protestant que, sans canons, ils ne pouvaient faire un pas ». Toutefois, les premiers bataillons de Paris parviennent à Saumur en mai.
 En dernier lieu, le 9 juin au matin, arrivent deux bataillons d'une armée nouvelle, issue de l'amalgame. Dans la " formation d'Orléans " étaient regroupées de nouvelles recrues encadrées par 54 hommes prélevés sur chaque bataillon de l'armée du Nord.
 Ajoutons des volontaires levés dans le district de Saumur et les débris de l'armée de 3 500 hommes de Leigonyer, qui a été taillée en pièces le 7 juin à Concourson et qui a reflué en désordre vers les redoutes de Bournan.
 Une troupe fait défaut : le général Salomon, parti de Thouars pour rejoindre Saumur, se heurte de nuit, à l'entrée de Montreuil, à des divisions vendéennes qui lui barrent la route. Après une mêlée confuse, Salomon et ses hommes se retirent sur Niort ( dossier complet réuni par Jacques SIGOT, Ma ville entre les Bleus et les Blancs. La bataille de Montreuil-Bellay, 8 juin 1793, Hérault, 1982 ).
   

4) Une armée en cours de formation 

  Combien de soldats sont ainsi rassemblés à Saumur ? En appliquant les dotations officielles de chaque unité, Joseph Dupont donne un total de 12 830 hommes. Cependant, beaucoup de corps sont incomplets. Le général de Menou, qui commandait sur le terrain, avance un total de 7 500 hommes. Il peut avoir tendance à minorer ses effectifs, mais la plupart des autres chefs militaires penchent pour 8 à 9 000 hommes. Parmi eux, environ 1 200 soldats peuvent être considérés comme aguerris.
 L'équipement n'est pas plus brillant. La place compte en principe 66 canons, mais le gros de l'artillerie de soutien est à la traîne. Le commandement de Saumur réclame en urgence 200 000 cartouches et des canons de 4.
 Les soldats logent chez l'habitant, qui n'en est sans doute pas enthousiasmé. « Tout le monde convenoit que les cantonnemens divisoient les troupes, qu'il falloit camper, et que c'étoit le seul moyen de rétablir la subordination et d'empêcher le pillage. Les tentes étoient arrivées il y a plus de trois semaines, mais on ne pouvoit en faire usage, faute de marmites et de bidons » ( récit du maire Cailleau ) ; « la désorganisation continue toujours ; point de subordination et toujours des plaintes » ( rapport du 8 juin ) ; « tous les bataillons de Paris élèvent des difficultés relativement à la non-exécution de la loi qui porte que chaque bataillon sera pourvu de 2 pièces de canon » ( 9 juin au matin ).
  

5) Un commandement en restructuration

  La même désorganisation sévit dans le commandement militaire, qui siège dans l'hôtel Blancler ( la place de la Bilange est devenue la place d'armes, les halles situées sous la salle de la comédie sont transformées en dépôt de canons ).
 Les généraux battus avaient été destitués par la Commission centrale. Leurs remplaçants, le brasseur Santerre ( organisateur des journées parisiennes ) et le plus classique général de cavalerie Coustard de Saint-Lô arrivent tout juste au début de la bataille, ne connaissant ni les troupes qu'ils ont à commander, ni le terrain qu'ils ont à défendre.
 Le général en chef de l'armée des Côtes de la Rochelle est le ci-devant duc de Biron ; il a passé deux jours à Saumur, occupés en révérences et compliments de l'Ancien Régime, selon les dires de Choudieu ; puis il est parti pour Niort. Provisoirement, le commandement local est assuré par le général le plus ancien, Duhoux, qui, souffrant d'une blessure récente reçue à Chemillé, doit garder la chambre et laisse le commandement sur le terrain au général de Menou. Berthier ( le futur maréchal ) exerce la fonction de chef d'Etat-Major, mais il n'en porte pas le titre à cause d'un désaccord entre Biron et Ronsin.
 La fièvre de l'espionnite fait aussi des ravages : 25 officiers suspects ont été arrêtés. Sans le moindre discernement, puisque l'on compte parmi eux, l'adjudant-major Augereau et le capitaine Marceau ( ce dernier est acquitté par la Commission centrale, pour une fois unanime ).
   

  A l'évidence, cette armée encore faible et désorganisée n'est pas de taille à résister à l'attaque de quelque 30 000 Vendéens.