L'occupation vendéenne   

   

1) Le pillage

  Maîtresse de la ville, l'armée catholique et royale abat l'arbre de la Liberté planté devant l'Hôtel de Ville. Dans un grand feu de joie, qui prend valeur de purification rituelle, elle brûle des papiers de la municipalité et du district, qui ont été oubliés ou qui ont été saisis dans une voiture attardée. Disparaissent ainsi les délibérations récentes et des documents sur la conscription, sur les biens des émigrés et sur les ci-devant communautés religieuses ( « Les archives du District de Saumur », A.H., 1941, p. 31-32 ).
 Un reliquat de billets de confiance, trouvé dans un placard, est distribué en ville. A l'atelier monétaire, un stock de pièces entreposé dans un caveau est partagé, des cloches intactes sont récupérées et les machines entièrement détruites.
 L'armée victorieuse inspecte toutes les maisons et y saisit les armes. Outre ces saisies logiques, des cas de pillage individuel se produisent : caves visitées, magasins dévalisés. Carrefour de la Pelouze, au cours de son procès, affirme qu'il rétribuait de 15 sous par jour les deux soldats blancs qu'il hébergeait, afin qu'ils protègent son logis. Les Vendéens s'en prennent à la maison du maire, Cailleau, qu'ils pillent et dont ils brûlent les meubles. L'ingénieur Aubert constate le 27 juin : « ils ont passablement pillés Saumur, plusieurs particuliers ont considérablement perdu ; quant à moi, ils se sont contenté de boire presque tout mon vin, de prendre toutes mes armes et un peu de linge » ( A.D.M.L., 1 L 875(5) ). Un registre d'indemnisation énumère environ 110 cas.
   

2) Une normalisation rapide

  Le 13 juin, les commandants des armées catholiques et royales annoncent par voie d'affiche des sanctions énergiques contre les pillards : les verges, puis la mort en cas de récidive ; mêmes peines pour les habitants de Saumur qui désignent les maisons à dévaliser ou qui recèlent des objets volés. Cette réaction rapide limite les exactions ( mais, quelques semaines plus tard, les chefs accordent le pillage de la ville de Parthenay, selon Pierre Devaud ).
 Une trentaine d'habitants de Saumur sont arrêtés, mais pour la plupart relâchés au bout de quelques jours. Les détenus des prisons retrouvent la liberté. Parmi eux, Pierre Quétineau, commandant républicain vaincu à Thouars, refuse la proposition de rejoindre le camp vendéen ( cependant, sa loyauté ne le sauvera pas de la guillotine ). Les anciens députés restés à Saumur ne sont pas inquiétés, notamment Bonnemère de Chavigny, qui cache dans sa maison un jeune volontaire républicain, tout en logeant quatre vendéens de la division Bonchamps ( tradition familiale rapportée par Eugène Bonnemère, La Vendée en 1793, 1866, p. 166 ).
 Les « brigands de la Vendée », intelligemment commandés, ne se montrent donc pas si féroces. Ils libèrent de nombreux prisonniers de guerre, ils limitent les exactions ; en revanche, ils manifestent une particulière hostilité à l'égard du clergé assermenté.
    

3) Menaces contre les curés constitutionnels

  Les trois curés de la ville ont disparu. Cependant, Marie-Jean Allard, curé de Bagneux, et Pierre-Hippolyte Pastourel de Florenzac, curé de Saint-Hilaire-Saint-Florent, sont menacés et rétractent leur serment.
 Le dimanche 16 juin, au cours de la messe, ils doivent lire une Adresse aux Français. Ce texte insiste sur les motifs religieux de l'insurrection. Il a été rédigé par Desessarts et, avec une phrase modifiée, il est imprimé en 1 000 exemplaires par Degouy ( qui est réquisitionné ). Cette lecture sera plus tard reprochée aux deux curés et les mènera devant le Tribunal révolutionnaire. Ils y affirment que des soldats vendéens en armes se tenaient au fond de l'église. Ce qui ne leur évitera pas la guillotine. [ Pris entre deux feux, le clergé constitutionnel constitue la principale victime de la Révolution à Saumur. ]
   

4) Le Conseil de guerre du 12 juin

   Installés à leur tour dans l'hôtel Blancler, les chefs vendéens y tiennent un important conseil de guerre, le mercredi 12 juin. Ils doivent opérer des choix stratégiques fondamentaux. La prise de Saumur et la dislocation de l'armée républicaine écarte provisoirement la menace qui pesait sur le pays insurgé. Mais ce succès pourrait prendre une autre dimension. Le nouveau gouvernement montagnard, en butte à l'insurrection fédéraliste, ne dispose plus, dans la région de Tours, que de maigres troupes fidèles. Stofflet et La Rochejaquelein veulent marcher sur Paris. « Supposez-là un Bonaparte, et la République était finie », écrit l'abbé Cantiteau, atténuant par cette remarque tous les éloges qu'il décerne à Cathelineau.
 Cependant, la prise de la capitale, une affaire pas si simple, n'est pas l'objectif prioritaire des insurgés et de la majorité de leurs chefs, notamment de Cathelineau. Ils détestent bien davantage les grandes villes de la région, riches et oppressantes, vecteurs des idées nouvelles. Angers et Nantes sont les objectifs retenus pour les prochaines offensives. La grande armée passerait ensuite en Bretagne, qu'on dit prête à se soulever et à renforcer l'insurrection.

 La victoire de ce qu'on a appelé par la suite « le parti breton » réduit l'importance de la prise de Saumur, qui n'est plus un passage sur la Loire, mais un simple bastion avancé de la zone en révolte. Les chefs vendéens décident d'y maintenir une forte garnison, en principe 4 000 soldats. Chaque paroisse est invitée à laisser quatre hommes à Saumur. Ceux-ci seraient nourris et recevraient quelques sous par jour. C'est la première fois que le commandement vendéen propose une solde à ses troupes, tentant ainsi de mettre en place une armée permanente.

 Au cours de ce même conseil, les chefs blancs constatent leur manque de coordination et ils auraient décidé de se donner un général en chef, plaçant à leur tête Jacques Cathelineau. Voir dossier spécial : Cathelineau a-t-il été proclamé général en chef à Saumur ?
   

5) L'administration de la ville

 
 
 
 
 

  Les généraux vendéens ordonnent aux Saumurois de se rendre sur le Chardonnet, le vendredi 14 juin, afin d'y prêter serment de fidélité à Louis XVII et à Monsieur, régent du royaume. Une cérémonie a bien eu lieu. Par la suite, les tribunaux interrogent constamment les accusés sur les participants. Carrefour de la Pelouze affirme y avoir vu beaucoup de Saumurois porteurs d'une écharpe blanche. Les autres affirment tout ignorer sur cette assemblée. On n'en sait pas plus.
 Ce même 14 juin, par une affiche composée chez Degouy, « imprimeur du roi », treize chefs vendéens ordonnent aux habitants de Saumur de mettre en place un « Conseil provisoire d'administration ». Le texte est vague. L'ancienne municipalité est évidemment déchue, mais aucune autre ne se met en place. Nouvelle affiche le 16 juin ; « pour le plus grand intérêt de la Religion et du Roy, et pour le plus grand avantage de la ville de Saumur », les chefs vendéens désignent cette fois les 36 membres du Conseil provisoire d'administration et leur ordonnent de se réunir sans délai ( « Le comité catholique et royaliste de Saumur, juin 1793 », A.H., t. 47, p. 76-80 ). La composition de ce conseil est étrange. Ses membres ont vraisemblablement été désignés par l'ancien sénéchal Desmé du Buisson, qui en devient l'actif président. Ils ont en commun d'avoir exercé des fonctions publiques sous l'Ancien Régime ou en 1789. Mais, parmi eux, n'apparaissent qu'une douzaine de royalistes affirmés. Sans doute, n'y en avait-il pas davantage chez les notables. Quatre ou cinq républicains se retrouvent sur la liste et se cachent. D'autres, pressentant les dangers de cette fonction, refusent de siéger, au motif qu'ils n'ont pas été élus par une assemblée des habitants. Le maire, Cailleau, affirme au sujet des participants : « Il n'y en a pas un de porté pour la république..., mais ce sont d'honnêtes gens qui n'ont pas couru au-devant des Brigands, qui se sont laissé faire » ( lettre de Cailleau à Choudieu, citée par GRILLE, La Vendée en 1793, t. 1, 1851, p. 288 ). Cailleau simplifie un peu, en oubliant un rebondissement : devant le peu d'enthousiasme manifesté par la majorité des membres désignés, les chefs vendéens envoient des convocations menaçantes, qualifiées plus tard de "lettres de jussion" ( A.N., W 7, n° 6, jugement de Degouy ).

A.N., W 7, n° 6, jugement de Degouy

  Neuf des membres n'ont jamais siégé. La plupart des autres n'ont assisté qu'à deux ou trois séances - afin de rendre service à leurs compatriotes, affirme Blondé de Bagneux, le maire d'Ancien Régime - afin d'obtenir des vivres pour l'hôpital qu'il administre, affirme Chasles.

 Le bureau, présidé par Desmé du Buisson, cherche à récupérer les arriérés d'impôts. Cependant, le conseil s'occupe surtout de la vie quotidienne, rédigeant des réquisitions ou le passeport ci-dessous :

A.N., W 7, n° 69, pièce envoyée au Tribunal révolutionnaire par Richard et Minier, dirigeants du Comité de Surveillance

  [ Les deux membres du Conseil qui ont signé, Guéniveau de la Raye et Chol de Torpanne, se sont compromis ( A.N., W 7, n° 69, pièce envoyée au Tribunal révolutionnaire par Richard et Minier, dirigeants du Comité de Surveillance ). Les neuf membres qui ont ainsi paraphé des actes sont plus tard traduits devant le Tribunal révolutionnaire. Ceux qui ont été appréhendés mettent en oeuvre des procédures de retardement ; ils sont finalement libérés après une année de détention. ]
      

6) La garnison vendéenne

  Pendant ce temps, l'armée vendéenne fond à vue d'oeil. Ceux de ses membres qui sont paysans rentrent au pays pour les travaux des champs. Sous les armes, restent surtout des artisans, en particulier des tisserands, réduits au chômage. Le 17 juin, les blessés blancs soignés à l'Hôtel-Dieu sont évacués, à l'exception de 15 malades intransportables. En même temps, le gros de l'armée part pour Angers, où elle entre sans combat le 20. 
 Les troupes restées à Saumur sont commandées par Henri de La Rochejaquelein, assisté par de Laugrenière. Peu nombreuses, elles effectuent des patrouilles bruyantes au son des tambours et des trompettes, afin de donner le change.
 Abraham Carrefour de la Pelouze est nommé lieutenant de roi et commandant de la ville et du château ; de Mondomaine et Clairval reprennent leurs anciennes fonctions de major et d'aide-major ( pas de trace du commandant du Petit-Thouars, qui s'est retiré sur ses terres ). La garnison du château s'élève à 81 soldats, tous déserteurs de la Légion germanique. En même temps, une liste de vendéens logés en ville compte 97 noms ( A.D.M.., 1 L 1267, n° 51 ).
 Réduite à quelque 180 soldats, la garnison blanche est menacée par le retour des armées républicaines, qui s'installent à Chinon le 22 juin.
   

 7) Un départ furtif

   Dans la nuit du 24 au 25 juin, la petite troupe blanche quitte la ville vers le sud, sans bruit et dans la précipitation. Elle abandonne d'importants stocks de farine entreposés au collège. Certains affirment qu'elle aurait précipité des canons dans le Thouet. Dans l'hôtel Blancler, l'Etat-Major a laissé treize fusils, cinq pistolets, sept barriques de vin et un tierçon d'eau-de-vie ( A.D.M.L., 7 L 148 ).
 Les Saumurois qui ont manifesté une sympathie agissante pour la cause royaliste et qui ont donné des fêtes en l'honneur des Blancs ont été prévenus. Une vingtaine de familles, une quarantaine de personnes au total, quittent alors la ville en même temps qu'eux, en particulier Desmé du Buisson, Michel-Henri Gibert ou les familles Sanglier, Saillant d'Epinats et Leroux de Nesde.
 L'ordre d'évacuation signé par d'Elbée, à Angers, le 25 juin, est parvenu trop tard. Heureusement pour la ville, puisqu'il prescrivait de détruire ses fortifications.
   

 8) Le retour prudent des républicains

   Le 25 juin, le capitaine Chambon, à la tête de 70 hussards, descend de Bournan et rentre dans Saumur au son du " Ça ira ! ". La Commission centrale revient peu après, encore plus nombreuse et plus fastueuse.
 Le 4 juillet, le gros de l'armée bleue, forte de 12 000 hommes, s'installe à nouveau dans la ville. Ce retour est tout de même timide. Les travaux de renforcement des redoutes sont aussitôt repris, toujours sous les ordres de Dabadie et pour un montant de 16 586 livres, 18 deniers ( A.D.M.L., 1 L 1 267, n° 68 ). Le général Rossignol déclare les hommes de Saumur en état de réquisition pour travailler aux redoutes.
 Cependant, dès le 20 juillet, devant un retour offensif des Blancs, victorieux à Vihiers, l'armée évacue Saumur, mais cette fois, en laissant 1 500 hommes enfermés dans le château. Une partie de la population saumuroise s'enfuit, mais les pouvoirs publics restent sur place.