Des trahisons ?   

   

  Le rapport des forces, la médiocrité des troupes et du commandement républicain suffisent à expliquer la chute de Saumur. Cependant, dans le climat de suspicion de l'époque, d'autres raisons sont avancées et de graves accusations lancées contre la ville.
   

1) De graves accusations

 
 
 

  La population jetait de l'eau bouillante ( ! ) sur les soldats bleus, prétendent des députés du bataillon de l'Unité. Les administrateurs saumurois répliquent que par cette accusation rocambolesque, les soldats parisiens cherchent seulement à justifier leur fuite ( rapport du 25 août ).
 Dans une lettre lue au club des Jacobins de Paris, Tallien s'en prend aussi à Saumur : « Les habitants se sont conduits de la façon la plus abominable. On a tiré des croisées sur Santerre et sur les députés. Les dames sont allées complimenter les chefs des brigands, ont assisté au Te Deum qui a été chanté hier et elles ont pris le deuil de Louis XVI » ( lettre du 13 juin 1793, publiée par Blordier-Langlois, Angers et le département de Maine-et-Loire de 1787 à 1830, t. 1, 1837, p. 361-363 ). Cependant, Tallien n'était pas présent à Saumur, étant prudemment resté à Tours. Il ne fait que répercuter les dires des troupes en fuite. Il est le seul à parler d'un Te Deum.
 Plus sérieux est le témoignage des représentants Bourbotte et Turreau ( le conventionnel, et non son cousin, le général ). Ils reprennent des accusations plus faibles dans une lettre lue à la Convention au cours de la séance du 5 juillet : « Des cocardes blanches ont été arborées en signe de reconnaissance à l'arrivée des rebelles, ... d'autres avaient écrit sur leur porte le mot : « royaliste » ( Gazette nationale ou le Moniteur universel, 7 juillet 1793, citée par Bulletin historique et monumental, 1865, XII ).
 La ville est donc globalement accusée.
  

2) Quelques amis agissants

 

  L'examen des rapports du temps et des preuves apportées au cours des nombreux procès prouve que les Vendéens ont bien bénéficié de complicités actives dans la ville. C'est leur nombre qui pose problème. J'en détecte nettement une vingtaine.
 De premiers liens se sont tissés lors des négociations discrètes engagées pour la libération des prisonniers du Bois-Grolleau. A partir du 15 mai, un premier comité de Sûreté Générale met quelques suspects en état d'arrestation à leur domicile, en particulier Abraham Carrefour de la Pelouze, ancien officier et propriétaire du château de la Tremblaie, à Meigné-sous-Doué.
 Malgré ces mesures, les commissaires nationaux ont le sentiment d'être épiés en permanence : « Tel est l'avantage de nos ennemis qu'ils peuvent avoir des espions parmi nous et qu'à peine pouvons-nous en avoir un de nous parmi eux » ( 27 mai ).
 Dans l'administration du district, Michel-Henri Gibert, substitut du procureur-syndic, et Jacques Raymond de Varennes, secrétaire, ont accès à tous les documents ; or, ils se rallient aux Vendéens après la prise de la ville.
 Aux portes de Saumur, Jean Perroneau, à la fois, maire et curé d'Artannes, aurait centralisé des renseignements chez lui, avec l'aide de son neveu, Frère de Beauvais ( telles sont du moins les dénonciations concordantes qui les conduisent à l'échafaud - A.D.M.L., 1 L 1 207 ).
   

3) Des infiltrations avant la bataille

 
 
 
 

  La venue d'Henri de La Rochejaquelein, déguisé en paysan, n'est pas une légende tardive ; elle est déjà évoquée, avant la bataille, dans un rapport du 8 juin. Des mémorialistes ( Grille, t. 1, p. 187-188 ) ont par la suite précisé qu'il aurait pu observer les plans de défense et qu'il aurait dîné dans la famille Leroux de Nesde ( un fils était grenadier dans la garde nationale et a été tué au cours de la bataille ). Cependant, à cette époque, les Vendéens menaçaient déjà Saumur et une forte " espionnite " régnait dans la ville. Les fausses nouvelles allaient bon train. Cette venue de La Rochejaquelein demeure donc hypothétique.
  D'autres infiltrations sont plus probables. Les représentants Turreau et Bourbotte affirment qu'un grand nombre de Vendéens « s'étoient introduits dans Saumur le jour qui a précédé l'attaque ». Un de leurs points d'accueil probable est identifié. Sophie Hubert, épouse de Louis Chastelus, ci-devant receveur particulier des Aides, habite une maison située sur la rue Royale, devenue rue Nationale. Elle a deux fils dans l'armée de Condé et son mari est soupçonné d'avoir rejoint les Vendéens. Des voisins affirment qu'elle a accueilli d'étranges mendiants quelques jours avant la bataille ( des Vendéens camouflés ? ). Elle admet avoir hébergé un cavalier de la Légion germanique ( un déserteur ? mais elle affirme qu'il était blessé ). Un coup de pistolet est tiré de sa fenêtre sur les Bleus en fuite ; un canonnier identifie formellement sa maison. Les sentiments de la dame Chastelus ne font aucun doute, mais elle est guillotinée à partir de preuves légères ( A.D.M.L., 81 L 8. Desmé (p. 285) en fait une femme du peuple et déforme l'interrogatoire ).
 Le camp retranché semble finalement très perméable. Bertrand Poirier de Beauvais affirme y être entré une heure avant la fin de la bataille.
 Peu après la prise de Saumur, est arrêté un volontaire parisien, qui se fait appeler Alexis et qui vend de l'eau-de-vie à la troupe. Des documents trouvés dans son portefeuille prouvent qu'il s'agit du Saumurois Hippolyte de Sanglier, passé au service des chefs vendéens. Il est exécuté à Tours.
     

4) Quelques cas obscurs

 
 
 
 
 
 
 

   D'autres faits troublants sont cités dans plusieurs rapports. On aurait distribué des cartouches dépourvues de balles et destinées à l'entraînement. Les prisons de la ville auraient été ouvertes peu avant l'arrivée des Vendéens.
 Pendant les combats, Jean-Jacques François, garde d'artillerie et ancien secrétaire du marquis de Poyanne, est surpris en train d'enclouer trois pièces de canon entreposées sous la Comédie. Il affirme agir sur ordre, sans pouvoir préciser d'où vient cet ordre. Resté sur place, il publie une justification avec la bénédiction des chefs vendéens. Il tente de s'enfuir lorsque les hussards rentrent dans la ville. Ceux-ci l'arrêtent et l'envoient à Tours, car les Saumurois menacent de le lyncher. Jugé aussitôt par la première commission militaire du M.-et-L., siégeant à Tours, il est condamné à mort le 2 juillet ; cependant, il crie : « Vive la République ! » au moment de son exécution.

 Le cas de Pierre-Philippe Lebrun n'est pas plus clair. Inspecteur des remontes, il est accusé d'avoir abandonné 131 chevaux aux mains des rebelles, par trahison ou, selon sa version, à cause d'ordres incohérents ( A.N., W 289 ). Il avait préparé un transfert des chevaux, des casernes vers l'île Ponneau, mais le général Duhoux, confiant dans la victoire, ne lui avait donné aucun ordre. Elargi pour cette affaire, Lebrun est poursuivi à nouveau, en raison de charges supplémentaires. Il est condamné à mort pour avoir mis un ruban blanc à son chapeau, prêté serment à Louis XVII sur la place du Chardonnet et détourné la caisse du dépôt.

 La minceur des dossiers des procès ne permet guère d'être formel sur les cas ci-dessus. En tout état de cause, l'attitude des Saumurois a été scrutée par le Comité Révolutionnaire et de Surveillance. Les dénonciations ont afflué. Les cas d'aide active sont manifestement très limités. Au contraire, l'émissaire des Princes, Poirier de Beauvais, affirme que « Saumur est une des villes les plus révolutionnaires de France ».