Commissaires parisiens et administrateurs locaux   

  

  

1) Les deux hiérarchies parallèles

 

  Les administrations du département et du district ( dirigé par le notaire Guillemet ) jouent un rôle très effacé ; leur action à Saumur est secondaire. A l'inverse, la municipalité dirigée par Alexandre-Jean-Baptiste Cailleau est constamment sur la brèche. Elle a pour elle la durée. Elle a été élue en décembre 1791 et réélue en décembre 1792. Le 20 ventôse an II ( 10 mars 1794 ), les représentants Hentz et Francastel réorganisent les autorités constituées ; ils maintiennent ses éléments dirigeants, le maire Cailleau, l'agent national Jacques Loir-Mongazon et son substitut René Gautier ( A.M.S., 1 D 3, p. 80-82 ). Ces derniers sont assistés par 11 officiers municipaux ( on dirait aujourd'hui des adjoints ; deux d'entre eux assurent une permanence chaque jour ) et par un conseil de 24 notables. Cette équipe reste aux affaires, avec de faibles changements, jusqu'en mars 1797.

 Le gouvernement révolutionnaire installe une nouvelle hiérarchie, placée sous sa dépendance directe et exerçant un pouvoir discrétionnaire dans les régions de l'Ouest en état de guerre civile. A sa tête, les représentants en mission interviennent souverainement dans tous les domaines, à la seule condition d'agir collectivement ; deux d'entre eux, Bourbotte et Levasseur de la Sarthe, jouent un rôle considérable à Saumur. Au-dessous viennent les généraux, qui peuvent être suspendus provisoirement par les représentants en mission, et les juges des commissions militaires, nommés par ces représentants et disposant d'un droit de vie et de mort sur les militaires républicains et sur les insurgés prisonniers. A un niveau inférieur, vient une foule d'hommes jeunes, envoyés par les organismes nationaux ou détachés des armées. Les représentants en mission leur confient des tâches temporaires, pour lesquelles ils disposent de pouvoirs étendus, à la seule condition d'en rendre compte en permanence. Ces "commissaires", bien que venant de toutes les provinces, sont liés avec les milieux hébertistes de la capitale et manifestent la morgue des parisiens envers les provinciaux.

 Depuis que « la Terreur est à l'ordre du jour », la seconde hiérarchie l'emporte sur la première, mais elle a trop besoin des pouvoirs locaux pour ne pas tenir partiellement compte de leurs points de vue.
 

2) Les points de désaccord

  Les correspondances entre la municipalité et les agents de la Terreur sont souvent rédigées en termes vifs. Trois points de désaccord apparaissent :

1) Sur l'ampleur de la répression. Tous admettent l'exécution de ceux qui ont pris les armes contre la République, mais les administrateurs locaux défendent les notables saumurois qui sont ouvertement hostiles au nouveau régime pour des motifs politiques ou religieux ; il les connaissent bien et leur sont parfois apparentés ; ils s'efforcent, sans grand succès, d'éviter l'arrestation de suspects qu'ils jugent peu dangereux.

2) Sur la politique religieuse. Le Conseil général de la Commune lâche finalement le clergé constitutionnel, auquel il avait paru attaché. En novembre 1793, il se prononce en faveur de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, souhaitant un culte totalement privé, sans faste et sans sonneries de cloches, dans les quatre temples de section. Mais les administrateurs défendent, plutôt avec succès, leurs clochers et leurs cloches et désapprouvent la déchristianisation violente. Peu d'entre eux manifestent de l'enthousiasme en faveur du culte de l'Etre Suprême.

3) Sur la nouvelle culture révolutionnaire. La municipalité ne manifeste aucune ardeur pour débaptiser les rues et pour couvrir les monuments d'inscriptions. On y reviendra dans un dossier ultérieur.
 

3) Quelques commissaires de passage

  Le libraire-imprimeur Antoine-François Momoro a lancé la devise " Liberté, Egalité, Fraternité " et signé de nombreux assignats, comme celui-ci.

 Hébertiste ardent, il est envoyé dans l'Ouest par la Commune de Paris et il préside pendant quelques jours le Comité révolutionnaire de Saumur.

 Nicolas-Memmie Mogue, délégué par le Comité de Salut Public, préside lui aussi le Comité révolutionnaire. Plus précisément au début de décembre 1793, lorsque l'armée vendéenne approche de la ville. Il dirige alors les visites domiciliaires, qui s'accompagnent d'une vague d'arrestations. Cependant, comme Momoro, il est rarement présent à Saumur.
 

4) Le cas de Simon

  Claude-André Simon, né à Amboise le 3 octobre 1770, est peu connu. Il a épousé une Saumuroise et les documents locaux l'appellent souvent « le gendre à la Hubert ». Membre du Comité révolutionnaire, il est chargé de remettre de l'ordre dans la Société populaire. En ventôse, les représentants Hentz et Francastel le nomment commissaire civil auprès de l'Armée de l'Ouest. Dans la correspondance qu'il adresse au Comité révolutionnaire de Saumur, il s'en prend souvent aux militaires : « encore une déroute..., nos coquins de soldats n'ont pas voulu se battre ». Il ne dit guère de bien des généraux, sauf de Cordelier : « il brûle aussi à merveille ; je suis sûr que nous avons détruit au moins 150 moulins ». Simon dirige l'évacuation des réfugiés entassés à Montglonne ; il réquisitionne des gabares et les envoie vers Saumur. Il envoie aussi vers le Comité révolutionnaire de la ville « une jeune fille que j'ai faite prisonnière, elle m'a dit beaucoup de choses sur les brigands ». Rarement présent à Saumur, Simon y participe aux grandes répressions ; il commande en second le convoi de prisonniers vers Orléans ; extrémiste, il aurait organisé la dernière exécution connue.
 

5) Le cas d'Urbain Lepetit

  Urbain Lepetit ( il signe parfois " Le Petit " ) est arrivé dans la région comme canonnier au bataillon parisien de l'Unité. Instruit, employant une langue oratoire et une belle écriture, il devient secrétaire de la Commission militaire installée à Tours ( A.H., t. 32, p. 232-244 ). Devenu un homme de confiance du représentant Pierre Bourbotte, il réside en partie à Saumur, où il loge place du Salut Public ( place de la Bilange ), chez le citoyen Lhousteau, en compagnie de sa maîtresse, la femme Marquis.
 Le très royaliste Desmé de Chavigny frémit à chaque fois qu'il évoque « ce sinistre gamin de dix-huit ans » ( p. 195 ), « cet homme qui, pendant plus d'une année, avait disposé en maître de la vie et de la fortune de ses concitoyens » ( p. 298 ). Il en fait un tyranneau local et il est malheureusement repris par de nombreux copistes postérieurs. Desmé n'a rien compris à la structure du pouvoir et il n'a surtout pas consulté les abondants papiers du Comité révolutionnaire ( A.D.M.L., 1 L 1204 bis à 1 L 1215 et 7 L 39 ), qui montrent que Lepetit n'y est pas tout puissant, que les relations sont complexes et conflictuelles.
 Il en ressort que Lepetit est un partisan des mesures extrêmes, qu'il prend des initiatives anticléricales et qu'il semble obsédé par l'idée d'abattre les clochers. En même temps, il n'est pas aimé et on s'en méfie, car on connaît ses liens avec le représentant Bourbotte. Il n'entre au Comité révolutionnaire de Saumur qu'en octobre 1793. Il le préside une seule fois pendant une période de quinze jours, mais il occupe parfois les fonctions de secrétaire, ce qui lui permet d'orienter les comptes rendus dans le sens des décisions radicales. Affirmer qu'il terrorise ses collègues est manifestement exagéré. Il est absent de Saumur plus de la moitié du temps, employé à des tâches diverses ( secrétaire des représentants à Angers, juge suppléant à la Commission militaire, chef des convois ). Ses initiatives antireligieuses sont censurées par la majorité des membres du Comité. A deux reprises, des questions insidieuses sont posées au sujet des objets du culte que Lepetit devait adresser à la Monnaie de Paris ; on s'étonne qu'aucun reçu ne soit parvenu. La municipalité - qui ne connaït pas bien son nom - l'affronte ouvertement. En réalité, Lepetit n'est tout puissant que pour exécuter des basses besognes, en particulier diriger des convois de prisonniers. Au cours du transfert vers Orléans, il dépasse manifestement les ordres oraux qu'il a reçus, en faisant fusiller les prêtres. Mais deux mois plus tard, il dirige un transfert vers Chartres ; aucune exécution n'est alors signalée.

 Lepetit est-il un doctrinaire exalté comme son "patron" Pierre Bourbotte, qui s'est fait guillotiner ? Ou bien un arriviste sans scrupules ? Je penche en faveur de la seconde hypothèse, car je crois qu'il a détourné des objets précieux enlevés dans les églises. Après l'arrestation des chefs hébertistes, il sent le vent tourner et il prêche la modération. Quand des poursuites sont lancées contre lui, il a disparu et demeure introuvable... Encore une fois, les organisateurs de la Terreur dans l'Ouest sont les représentants en mission. Sans eux, les commissaires ne sont rien.