La déchristianisation

 

1) Saumur, fief du clergé constitutionnel

 La Constitution civile du Clergé avait été bien accueillie à Saumur. Tout le personnel paroissial en exercice y adhère et entretient de bonnes relations avec les pouvoirs locaux du moment. Il perd toutefois de son influence, puisque l'état civil est laïcisé et confié à un officier municipal à partir du 20 octobre 1792.
 Les clercs et les religieuses qui ont renoncé à leur anciens titres moyennant une pension se regroupent en grand nombre à Saumur, où ils bénéficient d'un environnement favorable. Un état non daté, mais probablement du printemps 1794 ( A.D.M.L., 7 L 150 ), énumère les pensionnés ecclésiastiques résidant dans le district. Soit : 9 oratoriens, 27 " femmes de la Providence ", 3 hospitalières de l'Hôpital civil, 6 religieuses étrangères, 7 bénédictins, 3 cordeliers, 12 récollets, 9 capucins, 19 pensionnaires d'autres ordres, 29 bénéficiaires n'ayant jamais fait fonction, 57 bénéficiaires ayant fait fonction de curés ou de vicaires, et 4 fontevristes. Donc un total de 185 pensionnés, l'essentiel de l'ancien clergé masculin, une petite part des religieuses, lesquelles sont souvent retournées dans leur famille.
 Tous n'ont pas adhéré à la nouvelle organisation ecclésiastique : quelques aumôniers de religieuses, quelques chapelains et prêtres habitués, quelques anciens récollets et bénédictins de Saint-Florent se déclarent réfractaires, au nombre total de 16, d'après mes fiches, mais ils sont très minoritaires et un peu marginalisés.

 C'est l'occupation de Saumur par les Vendéens qui vient bouleverser cette situation paisible. Les curés de Nantilly et de Saint-Jacques quittent la ville. Le vicaire desservant Saint-Nicolas se cache dans son logement. Sous la menace, selon leurs dires, les curés de Bagneux et de Saint-Hilaire-Saint-Florent rétractent leur serment et lisent en chaire une proclamation en faveur de Louis XVII. Cela les conduit au Tribunal révolutionnaire et à l'échafaud. Martin du Chesnay, le curé de Saint-Pierre, est resté à Saumur ; il n'a pas rétracté son serment, mais les témoignages sont contradictoires sur son attitude. Il continue à parcourir la ville en costume ecclésiastique. D'où une dénonciation déposée contre lui par un lieutenant de canonniers de Paris, le 31 août 1793 : « En nous promenant dans cette ville, nous fîmes la rencontre d'un individu vêtu d'une très longue soutane noire. Ce costume, proscrit par toutes les lois républicaines, nous fit la plus vive sensation ». Martin du Chesnay est interrogé par le Comité de Surveillance et Révolutionnaire, mais il est laissé en liberté.

2) La première vague de déchristianisation

 Par étapes, les représentants du pouvoir central rompent avec l'Eglise constitutionnelle. Dans cette question, il convient de respecter strictement la chronologie. Le 5 octobre, la Convention institue le calendrier révolutionnaire, qui correspond à une nouvelle laïcisation. Mises à part quelques confusions durant les deux premiers mois, les administrations s'y accoutument bien, les particuliers beaucoup moins. Les bancs de l'église de Nantilly sont vendus aux enchères pour 310 livres dès le 16 brumaire an II ( 6 novembre 1793 ).
 En province, les représentants en mission les plus radicaux, Fouché en tête, prennent des mesures, non plus anticléricales, mais antireligieuses, à partir du mois d'octobre. La commune de Paris les imite peu après. A Saumur, la première manifestation se déroule le 30 brumaire  ( 20 novembre ), à l'occasion du brûlement des titres féodaux. Des catéchismes sont également jetés dans le brasier, ainsi que trois mannequins représentant un prêtre, un procureur et un roi, symboles du fanatisme, de la chicane et de la tyrannie ( Marie-Claude Guillerand-Champenier, dans Pratiques religieuses mentalités et spiritualité dans l'Europe révolutionnaire ( 1770-1820 ), s.d. B. Plongeron, Turnhout, p. 213 ). En même temps, l'agent le plus actif des Hébertistes, Urbain Lepetit, lance une violente campagne : accompagné d'une garde armée de piques, il saccage les églises, lacère les tableaux et saisit des objets d'argenterie religieuse. Pour l'instant, ni la Convention, ni le Comité de Salut Public ne se sont prononcés sur la question. Le 1er frimaire an II ( 21 novembre 1793 ), Lepetit dépose 6 ciboires, 2 soleils et d'autres objets précieux devant le Comité révolutionnaire, qui blâme son initiative ( A.D.M.L., 1 L 1204 ), suivi par la Société populaire et par la Municipalité.
 En même temps, les membres les plus révolutionnaires du clergé local renoncent à leurs fonctions ecclésiastiques et déposent leurs lettres de prêtrise ( Louis Gallard, Le clergé saumurois de 1789 à 1795, D.E.S., Poitiers, 1960, p. 191-195 ). Cinq d'entre eux donnent de la publicité à ce geste ; ils ne semblent pas agir sous une pression extérieure, mais avec un sentiment de libération. A leur tête, Joseph Meignan, ancien vicaire de Saumur, ancien curé de Saint-Jacques, commissaire civil particulièrement répressif auprès de l'Armée de l'Ouest, entend donner un exemple solennel. Le 25 brumaire an II ( 15 novembre 1793 ), non seulement il renonce à toute fonction sacerdotale, mais il se marie devant le Conseil général de la Commune, en présence du maire Cailleau, dans une cérémonie à l'antique éclairée par des torches. Agé de 34 ans, il épouse Anne-Marie Thoreau de La Martinière, qui en a 42. Quelques jours plus tard, il reconnaît le fils qu'il a eu d'elle. A cette occasion, la Société populaire et le Comité révolutionnaire font, à frais communs, imprimer un hymne intitulé " Le Triomphe de la Raison ou le mariage des prêtres ". Meignan est imité par deux de ses collègues saumurois, René Clavreul, vicaire de Saint-Pierre, et Louis-Denis Papin, ancien chapelain de Saint-Pierre.
 Egalement, bon nombre d'ex-religieux et d'ex-religieuses déclarent renoncer à leur voeux. En remerciement, 63 d'entre eux reçoivent un certificat de civisme.

3) La prise de position des élus de la commune

 Devant cette effervescence, le Conseil général de la Commune arrête sa position officielle le 2 frimaire an II ( 22 novembre 1793 ) et la fait imprimer pour lui donner plus de poids. En voici le début ( essentiel du texte dans Archives des Saumurois, n° 172 ).

Arrêté municipal du 2 frimaire an II

 Après avoir censuré l'initiative de Lepetit, l'assemblée communale fait saisir les derniers objets de culte précieux, afin de les remettre à la disposition de la Nation. Au total, l'argenterie religieuse envoyée ( en principe ) vers Paris représente un poids total de 122 marcs, 14 onces, douze gros ( A.D.M.L., 1 L 1212 ). Les églises sont rebaptisées " temples " et mises à la disposition de tous les citoyens ; tout signe particulier à un culte y sera enlevé. Les citoyens qui voudront tenir des assemblées de toute nature, y compris religieuses, pourront le faire ; « les portes de ces Temples resteront ouvertes pendant toutes leurs tenues » [ cette formulation est d'inspiration maçonnique ]. Les cérémonies se dérouleront sans apparat et sans sonneries de cloches.

 Autrement dit, la municipalité rompt avec le clergé jusqu'ici officiel. Elle se déclare en faveur d'une stricte séparation de l'Eglise et de l'Etat, tout en prônant la tolérance. Les milieux dirigeants de la ville, souvent d'inspiration voltairienne, entendent combattre la puissance officielle du catholicisme et le cantonner dans la sphère privée. En même temps, ils désavouent toute forme de persécution. Cette position était alors celle de Robespierre. Cependant, en cette période de grande exaltation, les événements vont vite. La politique de laïcisation et de déchristianisation devient officielle au début de décembre.

4) La déchristianisation officielle

  Cette date coïncide avec la vague de Terreur causée par l'approche de l'armée vendéenne. Les derniers curés en exercice sont déclarés suspects par le Comité Révolutionnaire et de Surveillance. Pinson, curé de Saint-Lambert des Levées, en conflit avec la municipalité, est enfermé dans la maison de Faÿ, car il cache un prêtre réfractaire ( A.D.M.L., 1 L 1 280 ). Martin du Chesnay, arrêté comme suspect, ne trouve aucun défenseur et est fusillé à la sortie de Blois, dans le convoi de prisonniers. Le curé de Nantilly, César Minier, est lui-aussi appréhendé, ce qui provoque une pétition immédiate signée par près de 120 des « habitans et anciens marguilliers de la paroisse », y compris des femmes. Ils y déclarent que leur « curé constitutionel et conventionel » est un parfait patriote : « dans les publications des décrais, il les expliquoit avec zèle et énergie, dans l'esprit de la Révolution » ( A.D.M.L., 1 L 1291 ). Le Comité révolutionnaire le remet en liberté, mais en même temps les églises sont fermées ; le 23 frimaire an II ( 13 décembre 1793 ), ce même comité annonce qu'il n'y a plus de culte public à Saumur.
 Au cours des deux mois suivants, Minier et la plupart des vicaires en exercice déclarent renoncer à leurs fonctions sacerdotales. Certainement sous des pressions extérieures. Une partie emploie des formulations restrictives. A l'inverse, Urbain Fardeau, alors vicaire à Vivy, donne un morceau d'éloquence : « Je déclare à la République française que je ne suis plus prêtre depuis deux mois, que je ne veux plus l'être, que je n'ai prêché que trois fois, c'était à de bons cultivateurs à qui je n'ai parlé que de la sublime morale du sans-culotte charpentier Jésus, qui n'aimait pas les riches, parce qu'ils n'étaient que difficilement vertueux ». Quelques autres se font oublier. Bon dernier, René Hobbé, ancien vicaire de Saumur qu'on retrouvera parmi les fondateurs du collège municipal, ne renonce que le 28 mai 1794, en affirmant qu'il est retard pour des raisons de maladie.
 Ces anciens prêtres exercent désormais une profession. César Minier a repris avec sa soeur la bijouterie familiale. Urbain Fardeau travaille à l'Hôpital civil et militaire. René Vilneau, ancien curé de Varrains, est employé par le district à rassembler les livres et les objets d'art dans le but d'ouvrir une bibliothèque et un muséum. Parce qu'ils sont instruits, beaucoup d'autres travaillent dans les bureaux des administrations militaires.
 Toute activité religieuse a t-elle pour autant cessé ? On sait la longue survivance de ces convictions et plusieurs témoignages apparus plus tard prouvent que César Minier continue un ministère discret dans la maison de Sébastien Hiett, un fondeur républicain habitant dans la rue de Fenet, devenue rue des Patriotes, au n° 964.

5) Le sort des lieux de culte

  Les quatre églises désaffectées connaissent un destin prosaïque. Nantilly abrite le matériel de l'entrepreneur des pompes funèbres et le concierge Poitou y élève un cochon. Tout est débarrassé pour recevoir des prisonniers vendéens. Le bâtiment devient ensuite temple civique. Saint-Pierre, après avoir accueilli la Société populaire est transformé en atelier de salpêtre. Saint-Nicolas et la Visitation deviennent des entrepôts. L'église des Capucins abrite la Société populaire.
 Les tapisseries sont vendues aux enchères, mais assez facilement récupérées à l'époque du Concordat. En théorie, la ville ne doit garder qu'une seule cloche, François, le bourdon de Saint-Pierre ; mais, à l'aide d'arguments divers, les autorités locales parviennent à conserver le timbre de l'horloge de Saint-Pierre, deux cloches à Nantilly ( voir cloches de Nantilly ) et une cloche à Saint-Nicolas.
 Finalement, le " vandalisme révolutionnaire ", selon la formule de l'abbé Grégoire, ne va pas bien loin. Aucun lieu de culte n'est abattu, remodelé, et surtout pas aliéné ; c'est plus tard que le passage dans le privé va aboutir à des démolitions ( abbatiale de Saint-Florent, chapelles des Capucins et des Récollets ). L'ordre de détruire les insignes religieux est bien donné, mais la municipalité de Saint-Hilaire explique qu'elle ne dispose pas d'échelles assez longues pour atteindre les sculptures dans l'église abbatiale. Sur la façade de Saint-Pierre, les armoiries du cardinal Grimaldi et la tiare pontificale, qui ne sont pourtant pas bien hautes, semblent bien remonter à la fin du XVIIe siècle et n'ont pas été modifiées, alors que le Comité Révolutionnaire avait requis le sculpteur de la ville de transformer le « chapeau papal » en bonnet phrygien.
 Les tombeaux en plomb des églises sont saisis pour fabriquer des balles. Ceux des Ardilliers sont fondus à Saumur ; ceux de Saint-Florent sont transportés à Doué. La crosse de Gilles de Tyr a disparu du trésor de Nantilly ; un citoyen de Saumur la rend à l'église en 1811, par l'intermédiaire de J.-Fr. Bodin ( A.D.M.L., 305 T 1 ). L'inscription latine à la base du dôme des Ardilliers a été décrochée ; les lettres de cuivre, destinées à la fonte, ont été sauvées, puis, dans un premier temps, toutes raccrochées ( rapport de 1818 ).
 Voir aussi le passage sur le sauvetage des biens culturels.

6) Rayer tout souvenir du christianisme

Ce manque de zèle met en rage Urbain Lepetit, qui entend rayer du paysage tout souvenir du christianisme, soutenu par quelques membres du Comité révolutionnaire et de la Société populaire et par des soldats de la garnison.

Cathelineau, par Girodet, partie supérieure Il rêve, sans succès, de faire raser les clochers. A défaut de cette mesure radicale, le 19 ventôse an II ( 9 mars 1794 ), il fait approuver par ses collègues du Comité révolutionnaire un arrêté interdisant la fabrication et le port du chapelet, car « le chapelet est la marque principale des rebelles et leur signe de convenance et de ralliement le plus solemnel ».

 De fait, dans sa représentation tardive par Girodet (1824), Cathelineau porte deux chapelets autour du cou.

 Lepetit remarque à juste titre que les patenôtriers ne tirent plus profit de cette industrie et qu'ils sont désormais employés dans les ateliers militaires. L'arrêté est approuvé le jour même par les représentants Hentz et Francastel venus à Saumur, afin d'épurer les corps administratifs.

 Voir Archives des Saumurois, n° 173, et, ci-dessous, la fin du document original écrit de la main de Lepetit ( A.D.M.L., 1 L 115 ).

A.D.M.L., 1 L 115

 En ce milieu de ventôse, les Hébertistes, en province comme à Paris, lancent leur dernière grande offensive. A Saumur, Lepetit et ses collègues Mocet et Bérot, accompagnés de charrettes font l'inspection des stocks des négociants en objets de piété. En principe, ils laissent tout ce qui est en coco, car c'est la matière première utilisée par les pauvres. Ils saisissent tout le reste. Les frères Mayaud doivent vider leur grenier ; ils affirment en avoir perdu pour plus de 32 000 livres. Mais c'est un nombre gonflé après coup, car dans leur inventaire de janvier 1793, ils estiment leur stock de chapelets à 8 454 livres ( Benjamin La Combe, Histoire de l'entreprise Mayaud de Saumur, Mémoire d'Histoire économique, Versailles, 1996-1997, p. 52 ). Plus tard, dans sa statistique de 1802, le préfet Montault chiffre de 80 à 100 000 livres le total des destructions opérées à Saumur. Ces évaluations sont bien malaisées, car, pour l'heure, ces stocks d'objets de piété sont sans valeur marchande. On sait tout de même qu'il y en avait plusieurs charrettes.
 Chez la veuve Frémery, orfèvre, les commissaires saisissent des bagues portant entre autres l'effigie de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Tous les articles en matière précieuse sont conservés pour la République. Les chapelets et les objets de piété en bois sont brûlés dans un autodafé solennel tenu devant l'arbre de la Liberté, replanté sur la place de la Mairie [ Abondants documents aux A.D.M.L., 1 L 115, 1 L 1200, 1 L 1213, 1 L 1302 ].
 Les citoyens Carsy et Henry, canonniers de la Sorbonne, dressent le bûcher et le surveillent pendant la nuit. Ils reçoivent peu après une indemnité spéciale de 6 livres.

 Le 25 ventôse ( 15 mars ), le Comité révolutionnaire envoie son rapport aux représentants en mission. Il n'est pas de la main de Lepetit, qui est absent. En voici quatre lignes :

A.D.M.L., 1 L 1213

« L'auto-da-fé des chapelets et autres prétintailles chrétiennes a été
ecclairé du plus beau jour, un vent fait exprès et qu'on pourroit dire
républicain, a pressé de son souffle la combustion du béat holocoste
qui étoit énorme par sa masse. » ( A.D.M.L., 1 L 1 213 )

 Dans une lettre nuancée adressée à la Commune de Paris, le maire, Cailleau, note d'abord : « C'était le fruit des travaux de mille à douze cents personnes qui se livraient à ce genre d'industrie, qui était toute leur ressource pour subsister ». Mais il ajoute : « des particuliers se sont empressés d'apporter eux-mêmes les quantités qu'ils avaient en magasin, et qui étaient d'autant plus considérables que l'interruption du commerce les y avait accumulées. Il en a été fait un autodafé général, autour duquel on a chanté des hymnes patriotiques et crié mille fois : " Vive la République ! " » ( A.H., 1948, p. 61 ).

 Une nouvelle inspection des magasins est opérée du 17 au 20 floréal an II ( 6 au 9 mai 1794 ) par deux émissaires parisiens du Comité de Sûreté Générale. Ils constatent que toute fabrication religieuse a cessé, mais ils saisissent vingt-cinq grosses bagues portant une effigie du Christ ( F. Uzureau, Andegaviana, 1917, p. 100 ).

7) De nouveaux cultes ?

 En dernière analyse, le plus sûr moyen de faire disparaître une religion n'est pas de la persécuter, mais de la supplanter par une autre plus attrayante. Les églises sont parfois appelées " temples de la Raison ", mais il n'y a pas le moindre indice de cérémonies en l'honneur de la déesse Raison, comme dans l'ensemble de l'Ouest de la France. Le culte des Martyrs de la Liberté et la Fête de l'Etre Suprême ont un écho nettement plus fort. Nous en parlerons dans le dossier suivant consacré à la nouvelle culture. Nous reparlerons aussi beaucoup des conflits religieux, qui rebondissent tout au long de la période du Directoire.