La Révolution culturelle

 

 Les révolutionnaires les plus ardents ont l'ambition de transformer les mentalités d'Ancien Régime, marquées par le culte monarchique et l'imprégnation chrétienne, afin de faire naître une culture différente, à base populaire, soudée autour de nouveaux idéaux et de cérémonies civiques. Ces objectifs, formulés par étapes, ne sont pas toujours compris localement.

1) Des régénérations successives

 - Les fluctuations des mentalités sont fidèlement résumées par les nombreux avatars de la Société des Jacobins, que nous avons détaillés dans un dossier spécial. Finalement, le 15 floréal an II ( 4 mai 1794 ), le club est purgé de ses « âmes tièdes » et 107 membres maintenus. Cependant, cette " Société populaire et régénérée " perd son dynamisme.

 - Le 20 ventôse an II ( 10 mars 1794 ), les représentants en mission Hentz et Francastel épurent les autorités constituées. Les changements ne sont guère voyants dans les postes clefs de la Municipalité et du District. En complément, le représentant Bourbotte renouvelle les comités de surveillance de chacune des sections ; il met en place de nouveaux membres issus des milieux populaires. Dans le bureau de la section de la Fraternité, le patenôtrier Caffé déclare ne pas savoir signer ( A.D.M.L., 1 L 1 242 ). Ce cas est remarquable, mais il est unique. La moitié des Saumurois qui est illettrée n'a pas accédé aux postes dirigeants, qui restent réservés aux milieux instruits, comme l'atteste la bonne tenue habituelle de la paperasserie.

 - Le théâtre aussi est épuré. En pleine Terreur, la Comédie continuait à jouer des pièces légères, à la grande fureur des soldats de la garnison. Le 13 frimaire an II ( 3 décembre 1793 ), en pleine mobilisation, le général Commaire réquisitionne la salle de spectacle ( de quoi se mêle-t-il ? ), promettant de la rendre à la troupe locale de comédiens, quand ceux-ci pourront jouer des « pièces patriotes » ( A.D.M.L., 1 L 1 229 ). Les titres du répertoire prennent alors des accents héroïques, tels La Mort de Beaurepaire, Mucius Scaevola ou La Ligue des fanatiques et des tyrans, tragédie nationale en trois actes et en vers composée en 1792 par Charles-Philippe Ronsin ( qu'on peut lire sur le site Gallica ). La foule s'y presse, d'autant plus nombreuse que certaines représentations sont gratuites.

2) Le culte des martyrs de la Liberté

  Beaurepaire, à demi-saumurois, Marat, le Conventionnel Le Pelletier de Saint-Fargeau, assassiné pour avoir voté la mort de Louis XVI, Joseph Chalier, exécuté par les fédéralistes lyonnais, deviennent de nouveau saints laïques, apparemment très vénérés.
 Leurs louanges sont surtout célébrées par un intéressant personnage, le médecin François-Denis Riffault de Sautret. Infatigable versificateur, il avait chanté l'avènement de Louis XVI. On le retrouve vénérable de la loge Saint-Louis de la Gloire, dont il organise les rites, puis la mise en sommeil en janvier 1793. Il devient procureur-syndic du district ; il préside un temps la Société des Amis de la Liberté et de l'Egalité. N'ayant aucun goût pour la répression, il entre à contre-coeur et pour peu de temps dans le Comité Révolutionnaire et de Surveillance. Il compose des Hymnes patriotiques ( A.D.M.L., BIB, n° 1 839 ), dont celui ci pour l'inauguration des bustes de Marat et de "Lepeltier". Un couplet et le refrain suffiront pour apprécier :

« Air : Allons, enfans de la Patrie.

N'adressons donc plus nos hommages
Aux saints du vieux calendrier,
Ne révérons que les images
De Marat et Lepeltier ; (bis)
Ce n'est point par de vains oracles
Ni par des mensonges trompeurs,
C'est en combattant nos erreurs,
Qu'ils ont fait les plus grands miracles.

Marat et Lepeltier, soyez nos protecteurs,
Frappez (bis) tous les esprits, échauffez tous les cœurs ! »

3) Des cérémonies de plein air

   « Un beau jour se dispose, mais pour le célébrer, n'allons pas imiter nos aïeux, adorer l'Eternel d'une manière sinistre et farouche, en nous prosternant dans ces vastes tombeaux, dont l'ombre froide et silencieuse ne nous inspire que la tristesse et la terreur... C'est sous le ciel qu'il faut nous réunir pour fêter ce grand jour et non pas dans des murailles froides... »
 En ces termes, Urbain Lepetit, toujours lui, reflétant bien la sensibilité de l'époque, recommandait à la municipalité de ne pas s'enfermer sous les voûtes d'un temple, mais d'organiser les nouvelles cérémonies en plein air.

 La mise en scène est habituellement celle-ci. Les groupes, porteurs d'objets symboliques et de banderoles se rassemblent devant l'Hôtel de Ville, sur la " place de la Réunion ", devant l'arbre de la Liberté replanté pendant l'hiver 93-94. Le cortège en l'honneur de l'Etre Suprême passe, en dénominations actuelles, par la rue de la Tonnelle, la place Saint-Pierre, la Grande-Rue, le carrefour de l'Arche-Dorée, la rue du Portail-Louis et la rue Saint-Nicolas. De là, elle débouche sur le Chardonnet, où une " montagne " artificielle est élevée ; trois allées incurvées mènent à son sommet, qui porte un chêne et l'autel de la Patrie. La foule se répartit autour de la colline, chantant des hymnes et écoutant des proclamations.
 Cet itinéraire comporte parfois des variantes, un crochet par le temple de Nantilly avec retour par la rue de la Chouetterie ; parfois, il rejoint le Chardonnet par la rue Beaurepaire.

 Raconter toutes les fêtes célébrées serait fastidieux. Deux d'entre elles sont plus significatives. Le 30 brumaire an II ( 20 novembre 1793 ), le Brûlement des Titres féodaux s'opère selon un itinéraire particulier. Les détachements militaires y sont particulièrement fournis. Sur un char, une jeune femme figure la Déesse de la Liberté ( la Déesse Raison est inconnue à Saumur ).

 Le 20 prairial an II ( 8 juin 1794 ), est célébrée la Fête de l'Etre Suprême, voulue par Robespierre et préparée par une longue maturation des esprits à partir de Jean-Jacques Rousseau ( que les Saumurois n'ont probablement pas lu, mais qui vient d'entrer au Panthéon ). La Convention a voté le décret : « Le peuple français reconnaît l'Etre Suprême et l'immortalité de l'âme », instaurant ainsi un nouveau culte d'Etat pour succéder à une religion d'Etat.
 A Saumur, les citoyens Rathouis et Marchand sont nommés commissaires pour préparer " la Fête à l'Eternel ". La cérémonie, célébrée le même jour qu'à Paris, correspond aussi à la Pentecôte du calendrier chrétien. Le " citoyen Petit " - c'est-à-dire Lepetit, la municipalité hésite encore sur son nom - a rédigé un "prospectus" préparatoire, qui est imprimé, et le maire donne un long compte-rendu de la fête dans le registre des délibérations ( A.M.S., ancienne cote, D II 12(1), nouvelle cote, 1 D 3, p. 135-140, Archives des Saumurois, n° 175 ).
 La cérémonie rappelle fortement celle de la Fête-Dieu. Les façades des maisons sont décorées par des tentures et des guirlandes, les rues jonchées par des feuilles de chêne. Comme à la procession du Sacre, on se querelle pour les places d'honneur. La Société populaire prend la tête du cortège, après un détachement militaire, portant les bustes de Brutus, de Le Pelletier, de Marat et de Chalier. Suivent des jeunes citoyens, rangés derrière la bannière : « Espoir de la patrie » ; des jeunes filles portant des corbeilles de fleurs ; des citoyennes, mères de famille ; puis d'autres jeunes filles, défilant sous la banderole en forme d'alexandrin : « Nos amants reviendront conduits par la victoire ! » ; des artisans portant leurs outils. Le groupe suivant, dédié à l'agriculture, est plus fourni : derrière la banderole : « Des mains libres vont enfin cultiver les champs ! », une charrue est tirée par quatre boeufs ; des charrettes portent des fourrages, des gerbes de céréales et des pains fabriqués avec de nouveaux grains ; le tout est fourni par les laboureurs de Lambert-des-Levées, que leurs officiers municipaux ont accompagnés. Deux canons et leurs servants forment le groupe suivant ; ils sont escortés par des ouvriers du salpêtre et par leurs enfants, portant dans une corbeille du salpêtre qu'ils se sont ingéniés à fabriquer. Les administrations des subsistances et des charrois de l'armée de l'Ouest - qui avaient été oubliées - se sont intercalées ensuite. Puis viennent des hommes armés, des artistes de la société dramatique en costume romain et les blessés de guerre, couronnés de lauriers. Les corps constitués défilent après : l'Administration du District, le Conseil général de la Commune, le Comité révolutionnaire, le Tribunal du District, le Tribunal de Commerce et les juges de paix. Les simples citoyens et citoyennes ferment le cortège, regroupés par sections. Un piquet de cavalerie termine la marche. Le gros de la population a probablement défilé, il ne devait pas y avoir beaucoup de badauds pour regarder...
 Sur le Chardonnet, les groupes escaladent la montagne afin d'offrir leurs présents à l'Eternel. Discours du président du District, du Maire et de quelques autres. Défilé de la garde nationale et de la garnison. Chant de " l'Hymne des Marseillais " et du " Ça ira ! ". Un incident se produit : le cheval d'un officier de hussards a pris le mors aux dents au bruit du canon ; le cavalier désarçonné a été projeté, blessant Pelou, officier municipal, et quelques jeunes filles.

 Ces fêtes, complétées par des cérémonies les trente décadis de l'année, sont fidèlement célébrées à Saumur, et encore sous la période du Directoire. L'historien aimerait savoir quelle a été la profondeur de l'adhésion à ce nouveau culte civique. Lepetit, sans doute par opportunisme, et Riffault de Sautret, par sincérité, manifestent leur enthousiasme. Pour les autres, on n'a guère de moyens de sonder les reins et les coeurs. A la Société populaire, le « rapport sublime » de Robespierre sur les idées religieuses et morales est lu pendant trois décades de suite. Les bons bourgeois de la Municipalité, plutôt sceptiques en matière religieuse, ont-ils seulement fait semblant d'adhérer à ces nouveaux cultes ? Ce mélange de déisme, de religion naturelle et de patriotisme répondait bien à leur sensibilité, telle qu'elle se manifeste au cours du XIXe siècle. Dans leur registre de délibérations, en tout cas, ils consignent, avec une évidente fierté, le détail de toutes ces cérémonies. Ces longs cortèges, qui nous paraissent aujourd'hui froids et stéréotypés, exaltaient alors les foules. Ces décors en carton-pâte, dignes de la Fête des Fleurs, soulevaient l'enthousiasme en cette période pré-romantique.

4) Le sauvetage des biens culturels

  Les autorités révolutionnaires pratiquent un double langage en matière de vestiges du passé. Lepetit saccage les lieux de culte ; Mogue, discourant dans l'église Saint-Pierre, devant la Société populaire, brise une sculpture d'un coup de sabre. En même temps, dans la discrétion, des hommes rétribués par le District s'efforcent de sauvegarder le patrimoine culturel dans le but de jeter les bases d'une bibliothèque et d'un muséum. Ce sont René Vilneau, ancien curé de Varrains, chargé surtout des livres et des archives, l'artiste-peintre Fougeau de la Marre, de Saumur, qui avait décoré un autel avant la Révolution, et un certain Hubert, plus particulièrement chargé des objets scientifiques.
 En novembre 1794, ils rédigent un rapport au ton catastrophique ( A.H., t. 23, p. 174-177 ). Les pertes sont considérables à Doué et à Montreuil-Bellay ; la bibliothèque de l'abbaye de Fontevraud a été vendue, mais ils l'auraient récupérée ( très partiellement d'après les vestiges qui en demeurent à la Médiathèque ). A Saumur, l'avocat Marie-François Dandenac avait, selon ses dires, inventorié 16 000 volumes et les avait entreposés dans des salles de l'ancien couvent des Récollets. Les Vendéens les mettent en pièces lors de leur séjour. Ainsi disparaissent les bibliothèques des Récollets, des Cordeliers et des Capucins, au demeurant pas très fournies.
 Le mépris pour les livres anciens, dont on ne voit pas alors l'intérêt historique, est d'ailleurs général. Dans l'inventaire de la Bibliothèque de Bonnemère de Chavigny, le notaire Rossignol-Tailfert décrit, en juillet 1794, les 463 volumes réunis dans la maison de la rue du Paradis ( A.D.M.L., 5 E 43/44 ), notamment Le Parfait Négociant et de nombreux coutumiers d'Anjou et de Paris. Il conclut que ces livres « sont de peu de valeur à raison du changement des loix et de la nouvel morale, qui ne rendent en quelques façons ces livres propres qu'à l'épicerie ». Dans le même genre, un exalté dénonce la présence de tourelles sur les façades des maisons et réclame leur destruction ( A.D.M.L., 7 L 73 ).
 Dans ce climat défavorable, nos commissaires ont plutôt bien travaillé, car malgré des problèmes de serrures, ils ont protégé les plus beaux livres de Saint-Florent et des Oratoriens, aujourd'hui à la Bibliothèque-Médiathèque. Les archives de Fontevraud et de Saint-Florent sont pour l'essentiel sauvegardées ( voir dossier sur les archives de Saint-Florent ). Les registres paroissiaux, tant l'exemplaire conservé par le clergé que l'exemplaire déposé au greffe, ont été protégés. A signaler encore, pour ne pas y revenir, qu'en l'an VI, après la suppression du District, Sailland-Vachon, commissaire au triage des papiers ( qu'on retrouvera comme maire et sous-préfet ) envoie à Angers les archives du District et du Comité Révolutionnaire ; à la différence de ce qu'on a trop souvent fait depuis, il ne les a pas expurgées. Envoyés par gabare, ces documents remplissent vingt-huit tonneaux et deux caisses ( A.D.M.L., 1 Q 727 ).
 La toile la plus réputée de Saumur était
la Présentation au Temple de Philippe de Champaigne, qu'un « de nos concitoyens disputa au sabre » contre les vandales, selon le récit un peu mélodramatique de nos commissaires. En tout cas, ce célèbre tableau a survécu, quoique rongé par l'humidité. A l'inverse, les peintures exécutées par divers membres de la famille Ernou ont disparu, ainsi que « quelques statues de réputation ». De même, les instruments de musique, les beaux meubles, les gravures, les machines scientifiques recherchés dans les maisons d'émigrés ont été dispersés aux enchères et n'ont pas étés perdus pour tout le monde. La chaire à prêcher du XVIIIe siècle de l'église Saint-Nicolas est sauvegardée, car elle sert de tribune à la Société populaire.

5) Une toponymie renouvelée

 Soucieuse d'une rupture totale avec l'Ancien Régime, la Révolution triomphante entend transformer l'environnement de la vie quotidienne, en commençant par la désignation des lieux. Elle débute par une laïcisation, sous une forme assez naïve, qui donne " Hilaire-Florent " et " Lambert-des-Levées ", mais il est rare qu'on aille plus loin, comme au Puy-Notre-Dame qui devient " Puy-la-Montagne " ( Yves Denéchère, « Les noms révolutionnaires des communes du Maine-et-Loire », A.B.P.O., 1999, n° 2, p. 65-83 ). Les sections remplacent les paroisses, avec des limites remodelées. Leurs appellations sont plus novatrices, en reprenant du nord au sud la devise républicaine et en y ajoutant une condamnation du fédéralisme ( voir sur le plan de Saumur révolutionnaire les sections de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité et de l'Unité ). Sur cette lancée, les places et les rues de Nantilly, de Saint-Pierre et Saint-Nicolas sont rebaptisées. Avec la chute de la monarchie, la " rue Royale " devient " rue Nationale ", de même l'auberge de " l'Epée royale " devient aussi " nationale ". Cependant, je n'ai trouvé aucun arrêté municipal ordonnant ces changements ; le Conseil général de la Commune, attaché au passé de la ville, paraît peu novateur dans ce domaine. Alors que la ville d'Angers adopte une nouvelle nomenclature dès octobre 1791 et Baugé en octobre 1792, Saumur n'opère aucune transformation radicale avant le printemps 1794. Sur le registre des délibérations municipales, apparaissent encore les rues " Saint-Jean " et de la " Croix-Verte " au début d'avril de cette même année ( A.M.S., 1 D 3, p. 99 ).
 Le 11 germinal an II ( 31 mars 1794 ), le Comité révolutionnaire reproche à la municipalité de ne pas avoir établi de nouvelles désignations des rues ( A.M.S., anc. cote, Q III 249(4), nouvelle cote, 3 Q 1 ). Celle-ci charge la Société populaire de réfléchir à ces noms, avec l'assistance des comités révolutionnaires des sections. Les nouvelles appellations sont vraisemblablement adoptées en avril, mais aucune liste officielle ne nous est parvenue. Un brouillon de cette époque ( A.M.S., 1 O 16 - anciennement F I 36(8)) présente des propositions qui n'ont pas été retenues : la place de la Bilange serait devenue place de la Révolution ( et non place du Salut Public ), la rue Courcouronne rue du Courage, la rue de l'Ancienne-Messagerie rue de la Franchise, la rue Saint-Jean rue Marat. C'est finalement sur le cadastre de 1812 qu'on trouve les dénominations définitives. Au total, une quarantaine de toponymes sontrue du Temple et rue de la Conciliation débaptisés, selon les lignes directrices suivantes :
- les idéaux républicains remplacent les noms religieux. Par exemple, la " place de l'Egalité " ( place Saint-Nicolas ), la " rue de la Conciliation " ( rue du Temple ), le " carrefour de la Vérité " ( rue du Puits-Tribouillet ), la " rue de la Bienfaisance " ( rues Duruy et Pascal )...
- l'hommage aux grands hommes, inauguré par Beaurepaire, poursuit sa progression avec Le Pelletier ( Grande-Rue ), Chalier ( rue de l'Ile-Neuve ), Marat ( pont Fouchard ) et Jean-Jacques Rousseau ( rue du Paradis, sur le tracé approximatif de la rue Dacier ).
- quelques noms plus typiquement " enragés " paraissent avoir été ajoutés plus tard, comme la " rue Epurée " ( partie sud de la rue du Temple " ).
 Curieusement, la " rue du Petit-Versailles ", qui rappelait le régime ci-devant, n'est pas renommée.
  [ Toutes les appellations identifiées sont citées dans l'index de ce site et expliquées dans l'étude particulière des rues. Plus amples développements dans Joseph-Henri Denécheau, « Un lieu de mémoire : les noms des rues », S.L.S.A.S., 1990, p. 64-107. ]

 Si l'on veut que ces appellations nouvelles passent dans l'usage courant, il faut les graver dans le tuffeau des carrefours et - hélas ! - marteler les anciennes. Le maçon de la ville étant décédé, un officier municipal engage Pierre Bernier pour opérer ce travail et lui promet trois sous par lettre, c'est-à-dire le tarif convenu avec Laurent Hardouin en 1784, alors que le coût de la vie a beaucoup augmenté. Pierre Bernier assiste au Conseil général de la Commune du 4 prairial an II ( 23 mai 1794 ) et obtient une petite augmentation :

« Le citoyen Pierre Bernier chargé d'inscrire les nouvelles dénominations des rues a demandé la parole et a témoigné le désir de savoir sur quel pied il seroit payé ; un des membres de l'assemblée a dit avoir offert trois sols audit Bernier par chaque lettre, y compris les frais d'échaffaudage, l'effacement des anciennes inscriptions et le remplissage des troux faits pour porter l'échaffaud. Il a été arrêté, après discussion, qu'il seroit payé trois sols six deniers par chaque lettre aux conditions ci-dessus, ce qui a été accepté par ledit Bernier. »

    ( A.M.S., 1 D 3, p. 124 )

 Ce n'est pas cher payé, car Bernier travaille bien, gravant d'un burin énergique des lettres de 55 millimètres de haut, en belles majuscules romaines dérivées des caractères d'imprimerie de Plantin. Ce modeste patrimoine mérite d'être protégé. Les plus belles inscriptions se trouvent place du Muséum, rue du Fauxbourg de l'Unité, place du Salut Public ou rue du Temple de la Raison.
 En voici quelques autres :
Nom révolutionnaire de la Grande-Rue

 

 La " rue Le Peltier " ( Grande-Rue, nom martelé en-dessous ) a été mal interprétée par un ravaleur, qui a ajouté un "L".

 

 

Ancien nom : rue de Fenet

 

 

 

 

Ancienne rue de Fenet

 

 

 

 Inscriptions aux deux extrémités de l'ancienne rue de Fenet.

 

 

 Pierre Bernier achève son travail vers le 6 fructidor an II ( 23 août 1794 ), jour où le citoyen Allain, épicier, est réquisitionné pour lui fournir de l'huile et du noir de fumée, afin de colorer le fond des lettres gravées ( A.M.S., 5 D 2 ).

 Ces nouvelles dénominations sont elles passées dans l'usage quotidien ? On peut en douter, quand on constate la survivance séculaire des anciens toponymes. Le secrétaire de Mairie se trompe le premier et emploie d'anciennes désignations. La Municipalité elle-même revient sur ses décisions, en débaptisant, le 24 ventôse an III ( 14 mars 1795 ), les voies dédiées à Marat et aux Jacobins ( la rue Saint-Jean est désormais appelée " rue Centrale " ).

6) Transformations du paysage urbain

 Quelques armoiries, des fleurs de lys et une inscription placée sur le pont Cessart ont été détruites. La salle de la Comédie portait la plaque de la dédicace à Monsieur, frère du Roi, pour l'instant chef de l'émigration. Sur l'ordre de Hentz et Francastel ( A.D.M.L., 1 L 1213 ), elle est remplacée par une nouvelle inscription : « Unité, indivisibilité de la République française, liberté, fraternité, égalité ou la mort ». Mais le Comité révolutionnaire se plaint de sa mauvaise exécution, et l'ancienne plaque a survécu.

 La municipalité commande au ferblantier Clavereau un énorme bonnet phrygien, composé de 300 feuilles de tôle et coûtant la somme élevée de 965 livres ( A.M.S., L I 186(1) ). Le 19 floréal an II ( 8 mai 1794 ), le Comité révolutionnaire, pour une fois plus raisonnable, déconseille à la ville de le placer sur la flèche de l'église Saint-Pierre, car il attirerait la foudre, ou sur une des tours du château, car elles contiennent des explosifs ( A.M.S., 1 D 3 ). Le bonnet de la Liberté est finalement implanté sur le clocheton de " la Maison commune " ; énorme, il est visible sur une gravure de Louis Brion de la Tour. Pour des raisons de solidité, il est démonté en 1800 et remplacé par un plus petit. En 1805, les grues retrouvent leur emplacement.

7) Un journal hébertiste

 La Bibliothèque Nationale a recueilli quatre numéros du " Capitaine Canon ", un journal petit format, de huit pages à chaque livraison ( B.N.F., Rés., 8° Lc2/794 ). Tiré « à Saumur, de l'Imprimerie de D. M. Degouy », il constitue le premier journal paru dans cette ville, mais il ne s'adresse guère aux Saumurois, mais plutôt aux soldats parisiens de la garnison. Il n'est pas daté, mais il ressort du texte qu'il a été publié vers l'été-automne 1793, car le numéro 3 annonce l'exécution prochaine de Marie-Antoinette ( le 16 octobre ). Le ton imite le style poissard du " Père Duchesne ", bourré de grossièretés et de violentes attaques contre les prêtres, ces « chiens couchans qui vous flattent par devant et vous mordent par derrière » ( un extrait dans Archives des Saumurois, n° 169 ). Le " Capitaine Canon " polémique aussi avec " le Rougyff ", le journal du député Guffroy ( dont il est l'anagramme ), qui est rédigé dans le même langage, mais qui est en réalité le porte-parole des Indulgents. Appelant au renforcement de la Terreur, le journal saumurois est nettement hébertiste.
 Il est signé du nom de " Drouilly ", un personnage qui malgré son parler faubourien connaît fort bien la mythologie. Victor Dauphin, « Un émule saumurois du Père Duchesne », Mém. de la Soc. d'Agriculture, Sciences et Arts d'Angers, 1932, p. 123-126, estime qu'il s'agit d'un pseudonyme et que le rédacteur caché pourrait être Dominique-Michel Degouy en personne, désireux de montrer son civisme, après avoir imprimé des documents vendéens. Le style correspond mal à la famille ; Degouy était alors à Paris devant le Tribunal révolutionnaire, son fils, âgé de 19 ans, avait repris les presses, au demeurant réquisitionnées. En réalité, le patronyme "Drouilly" est bien attesté en France. Pourquoi y voir un pseudonyme ? Si on se rallie à cette dernière hypothèse, il existe dans la Marne un village de ce nom qui aurait pu inspirer ce choix. Il vaut mieux rechercher l'auteur dans l'entourage de Momoro, l'éditeur du " Père Duchesne ", qui était présent à Saumur pendant l'été et qui pourrait avoir confié à l'un de ses amis la rédaction de cet éphémère journal.
 Extrémiste sans doute, " le Capitaine Canon " donne en même temps de judicieux conseils aux militaires : « Ne nous livrons plus au pillage, puisque lui seul est en partie la cause de nos déroutes » ( n° 4 ).

8) De nouvelles ambitions scolaires

 Le système scolaire de l'Ancien Régime était loin d'être cohérent ; il offrait un bon réseau de collèges, mais peu d'écoles primaires. Il revenait surtout aux familles d'assurer l'instruction élémentaire ; seuls les parents aisés et ambitieux pouvaient le faire, mises à part quelques brillantes exceptions.
 A Saumur, tout va mal à la veille de la Révolution : d'après mes relevés des signatures des conjoints sur leur acte de mariage, en 1787-1788, 50,3 % des jeunes hommes et 55,3 % des jeunes femmes sont incapables de signer leur nom. Le collège royal, abandonné par les Oratoriens, décline. En avril 1793, ses bâtiments délabrés sont réquisitionnés par la manutention militaire. Il part s'installer dans l'ancien pensionnat des Ursulines, qui vient d'être fermé. Les locaux étant transformés en Hôpital militaire ambulant, les derniers enseignants et élèves font la rentrée 1793 dans la maison de la Visitation. Le collège ferme au mois de décembre, à la suite du décès de son principal, Sylvain Pinvert. Le successeur de ce dernier, Guiet, se déclare instituteur.

 La Révolution a d'abord détruit le fragile édifice scolaire de l'Ancien Régime. Pour le reconstruire, les théoriciens ne manquent pas, en particulier à Saumur ( Benjamin Bois, La vie scolaire et les créations intellectuelles en Anjou pendant la Révolution ( 1789-1799 ), Alcan, 1929, p. 136-147 ). Joseph Villier, ancien confrère de l'Oratoire, l'un des rédacteurs des Cahiers de doléances de la ville ( où il signe " Villiers " ) publie un " Nouveau plan d'éducation ", paru chez Mame, à Angers, en 1789. Manifestement peu satisfait de la maison où il avait enseigné, il propose de fermer tous les collèges actuels et de les remplacer par une cinquantaine de grands établissements, tous situés en pleine campagne. Le quart des places y serait réservé aux enfants du peuple. Le latin, commencé assez tard, sera remplacé par l'étude des classiques français ; l'enseignement scientifique, plus développé, se fera de préférence dans le « grand livre de la nature ». Villier, reprend toutes les nouveautés dans l'air du temps, mais, lui-aussi, il néglige l'enseignement élémentaire.
 L'avocat de Saumur Jacques Raymond de Varennes critique également les anciens collèges. Dans ses " Idées patriotiques sur la Méthode et l'Importance d'une éducation nationale pour assurer la régénération de la France ", parues à Angers, chez Pavie, en 1790, il veut élever en commun tous les enfants, riches et pauvres, de 8 à 14 ans. Des bourses seraient attribuées aux élèves de milieu défavorisé. Egalitaire et patriote, souvent proche de Condorcet, Raymond de Varennes n'est pas pour autant un révolutionnaire avancé. Disciple de Montesquieu, il proteste contre la suspension du roi le 10 août 1792 et est exclu de l'assemblée électorale de Saumur qui choisit les députés à la Convention. Il se cache à partir de l'année suivante.

 Si intéressants soient-ils, ces projets ne sont guère suivis. La Convention repart sur des bases plus saines, en privilégiant un enseignement primaire obligatoire et gratuit pour trois années. ( loi du 29 frimaire an II, 19 décembre 1793 ). Les maîtres recevront de l'Etat 20 livres annuelles par enfant pour les instituteurs et 15 livres seulement pour les institutrices. Les parents gardent le choix du maître. Mais pour avoir subi une avalanche de réformes volontaristes, tous les enseignants savent que les innovations, même pertinentes, ne sont efficaces qu'avec la durée et les moyens nécessaires. Or, en cet hiver 1793-1794, les pouvoirs publics ont des tâches plus urgentes.
 La municipalité de Saumur ne se préoccupe des affaires scolaires qu'à partir de germinal an II, mois où elle fait appel aux personnes capables d'enseigner ( A.M.S., R I 265 (2) ). Elle en trouve quinze, réparties sur douze écoles. Parmi elles, trois hommes et deux religieuses de la Providence, qui ferment leurs classes peu après. Le niveau n'est pas fameux : la citoyenne Guilloiseau rassemble 51 filles et 22 garçons ; elle ne leur apprend qu'à lire, car, elle-même, elle sait à peine écrire. On prolonge ici les petites écoles de l'Ancien Régime.
 Des commissaires font alors le tour des quartiers pour rappeler aux familles cette obligation scolaire de trois ans. Le 14 messidor suivant ( 2 juin 1794 ), la municipalité fait placarder la grande affiche ci-dessous dans le but de rafraîchir la mémoire des citoyens défaillants ( AD.M.L., 1 L 1261 ). Elle indique l'emplacement des écoles ouvertes, en citant l'ancien nom des rues, car la nomenclature nouvelle est toute récente. Certaines classes sont implantées dans des maisons d'émigrés.


Ecoles primaires

 Dans les jours suivants, la section de l'Egalité opère un pointage des enfants inscrits dans les trois écoles du quartier, quelques uns allant vers d'autres classes. Enfin, le 15 vendémiaire an III ( 6 octobre 1794 ), un bilan complet est dressé : 11 écoles, regroupant 13 maîtres, sont alors ouvertes à Saumur ; leur effectif total est de 413 élèves. Malgré l'indifférence des familles, la majorité des enfants est alors scolarisée, au moins épisodiquement. Ils apprennent à lire, mais sans doute assez peu à écrire.
 Une nouvelle relance en l'an IV, suivie d'une longue période de négligence, ne peut permettre des résultats bien brillants, faute d'un effort continu. Un nouveau pointage sur l'état civil en 1817-1818 permet de constater une légère amélioration pour les hommes, tombés à 46,8 % d'analphabètes, mais un recul pour les femmes avec 62,6 % des conjointes incapables de signer leur acte de mariage.

 Si, faute de maîtres compétents, les autorités sont obligées d'être indulgentes sur le niveau d'instruction, elles surveillent de près le contenu de l'enseignement et les livres utilisés. Le " Catéchisme du Citoyen ", rédigé par Volney, a remplacé l'ancien catéchisme. Le commissaire national Mogue en avait distribué 57 exemplaires, ainsi que 288 tirages de la Constitution de 1793. La jeune citoyenne Méchin vient réciter quelques extraits du nouveau catéchisme devant la Société populaire, qui décide d'en faire imprimer 300 nouveaux exemplaires ( Archives des Saumurois, n° 174 ).

Ce dossier a pris des dimensions imprévues, car la période, à défaut de réalisations durables, a fourmillé d'idées nouvelles.