Commission centrale et opérations militaires  

 

 Après l'occupation vendéenne ( du 9 au 24 juin 1793 ) et une nouvelle menace, le 20 juillet, provoquant l'évacuation partielle de la ville, Saumur respire pendant quatre mois, tout en demeurant le quartier général des armées de l'Ouest.
 

1) La Cour de Saumur

 
 
 
 
 
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 La Commission Centrale, déjà décrite dans le dossier consacré à la capitale militaire, se réinstalle à Saumur. Plus que jamais, la promotion idéologique l'emporte sur l'expérience du commandement. « Je voyais des histrions transformés en généraux », note Mercier du Rocher. En effet, à la suite de l'auteur dramatique Ronsin, adjoint au ministre de la Guerre, toute une promotion d'hommes de théâtre entre à l'Etat-Major et reçoit souvent le grade de général. Parein, aide de camp de Ronsin et auteur dramatique, est, selon Richard Cobb, un homme de confiance de Fouché ; il serait l'un des plus intelligents des généraux révolutionnaires ( il est en tout cas l'un des rares à survivre et à mourir riche ). Guillaume-Antoine Nourry, dit Grammont, est un ancien comédien du Théâtre de Tours et Muller fut danseur à l'Opéra.
 Les chefs issus des sections parisiennes savent évidemment diriger des manifestations de rue, mais ne sont pas préparés à des opérations militaires d'envergure. L'ancien orfèvre Jean Rossignol, qui, depuis le 24 juillet 1793, commande la division de Saumur, est considéré par tous comme un incapable ( intéressante édition de ses mémoires : Victor BARRUCAND, La vie véritable du citoyen Jean Rossignol, Plon, 1896 ). Les représentants Bourdon de l'Oise et Goupilleau de Fontenay l'ont suspendu, mais la Convention le rétablit le 28 août. Le brasseur Santerre manifeste au moins un grand courage ; le général Turreau écrit dans une lettre qu'il « serait un bon capitaine de hussards. Il se bat bien, boit mieux encore et est parvenu à pouvoir signer son nom » ( Desmé, p. 330 ).
 Tous mènent un train de vie princier en compagnie de leur état-major. Desmé de Chavigny publie un état des dépenses de table du général Rossignol, qui s'élève à 4 088 livres, 16 deniers, pour la période du 3 août au 7 septembre. En outre, à Saumur, Ronsin adopte un enfant qui avait été abandonné dans un escalier et de ce fait avait été nommé "Pierre Lamarche".
 Généraux de toutes origines, représentants en mission ou commissaires, montagnards ou enragés, les membres de la Commission de Saumur s'affrontent en permanence, mais ils tombent tous d'accord pour repousser les plans de leur général en chef, Biron ( tenu à l'écart, celui-ci est rappelé, incarcéré, puis exécuté ). Ils présentent en commun l'extrémisme du langage et des méthodes. Richard Cobb considère que Saumur a été la pépinière d'où sont issus les organisateurs de la répression de Lyon ( Les armées révolutionnaires, instrument de la Terreur dans les départements, avril 1793-floréal an II, 2 vol., 1961-1963, p. 542 ).
 

2) Une lutte à mort contre la Vendée

 En même temps, le décret du 1er août 1793, pris par la Convention, ordonne une politique de la terre brûlée : « les forêts seront abattues, les repaires des rebelles seront détruits ; les récoltes seront coupées par les compagnies d'ouvriers, pour être portées sur les derrières de l'armée, et les bestiaux seront saisis ». Menaces purement oratoires pour l'instant, mais qui seront reprises l'année suivante. Ces décisions radicales rendent toute négociation ou tout compromis impossibles ; c'est désormais la guerre à mort entre la République et l'insurrection vendéenne.
 

3) Le Conseil du 2 septembre 1793

 
 
 
 

 L'armée de Mayence, commandée par Aubert-Dubayet, puis par Kléber, a obtenu de pouvoir évacuer la ville contre la promesse de ne plus combattre contre les Prussiens. Le gouvernement la dirige contre la révolte vendéenne, avec l'espoir d'une rapide et facile victoire. Les 15 000 Mayençais, composés de vieux soldats et d'un nombre plus élevé de volontaires des départements de l'Est, atteignent Tours le 23 août. Vers quelle base de départ va-t-on diriger cette troupe autrement puissante que l'armée des Côtes de La Rochelle ?
 Un important conseil de guerre est réuni le 2 septembre, à Saumur, dans le grand salon de l'Hôtel Blancler. Y assistent le général Aubert-Dubayet, les représentants en mission envoyés dans les départements de l'Ouest, les généraux des armées des Côtes de La Rochelle et des Côtes de Brest. Vingt-deux présents ont voix délibérative ; les députés du Maine-et-Loire sont invités à titre consultatif.
 La rencontre est orageuse ( Ch.-L. CHASSIN, La Vendée patriote, t. 3, p. 31 et sq. ). Les généraux Canclaux et Rossignol s'affrontent violemment. L'accord se fait sur l'objectif final : les Mayençais devront couper en deux le territoire insurgé et atteindre Cholet. Mais quelle sera leur base de départ ?
 Saumur est la ville la mieux placée, mais l'opération serait sans surprise. En outre, l'armée des Côtes de La Rochelle pâtit d'une détestable réputation, alors qu'à Nantes, l'armée de Canclaux a déjà repoussé les Vendéens. Tard dans la soirée, un dernier vote intervient ; Nantes obtient 14 voix, Saumur 3 et 5 participants s'abstiennent, dont Rossignol. Ce succès du général Canclaux peut être interprété comme un blâme pour l'Etat-Major de Saumur... Il faut noter que plus tard, en commentant les guerres de Vendée, Napoléon avait estimé que la marche directe et en masse à partir de Saumur aurait été plus efficace que le plan tournant et trop lent qui fut adopté...
 En tout cas, les Mayençais, acclamés à la Croix Verte, poursuivent leur route vers Nantes. Après des échecs, ils écrasent à Cholet, seulement le 17 octobre, l'armée catholique et royale, qu'ils obligent à se lancer dans son épuisante "virée de galerne".
 

4) Une étrange levée en masse

 Revenons un peu en arrière. Privés du renfort des Mayençais, Ronsin et Rossignol décident de se lancer par leurs propres moyens dans une grande offensive de type sans culotte. Le 13 septembre, ils décrètent la mobilisation de tous les hommes de la région en état de porter les armes. Ils devront se rassembler à Saumur, munis de dix jours de vivres. A l'appel du tocsin, des milliers d'hommes des campagnes convergent vers la ville ( à tout hasard, Barère, à Paris, parle de 400 000 hommes ). Cette cohue non structurée et peu armée passe à l'attaque le 15 septembre. Elle dégage la rive gauche de la Loire jusqu'aux Ponts-de-Cé, elle reprend Doué et se regroupe à Vihiers. Elle avance sur une seule colonne, dans un terrain boisé, précédée par une trop faible troupe d'éclaireurs. Près de Coron, une petite armée vendéenne suffit à causer une panique, puis la déroute. Ce qui n'empêche pas Rossignol d'envoyer un compte-rendu triomphal à la Convention. Tout au contraire, la Société populaire de Saumur envoie au Comité de Salut Public une adresse violemment critique, datée du 2 octobre 1793.
 

5) Civils contre militaires

 

  Elle y déplore « l'insolence et la morgue » des aides de camp et des « jeunes muscadins », la présence des femmes travesties en hommes, le favoritisme dans les emplois administratifs. « Représentants du peuple ! n'est-il pas permis d'attribuer enfin à l'impéritie, à l'ineptie, à la perfidie même des chefs la cause première des revers ? n'existe-t-il point entre eux une jalousie qui les porte a se nuire mutuellement, à se perdre mutuellement dans l'opinion publique ? » ( Jean-Clément MARTIN, « Vendée contre Révolution et révolutionnaires contre-révolutionnaires », A.B.P.O., 1989, n° 4, p. 477-482 ). En clair, l'Etat-Major hébertiste et incompétent de Saumur ne souhaite pas un succès éclatant du robespierriste Canclaux, parti de Nantes. Au lieu de le soulager par une attaque puissante partie de Saumur, ils se seraient livrés à un simulacre d'offensive ; Rossignol aurait même par méprise donné à ses subordonnés l'ordre de se replier au lieu d'attaquer. La société populaire ( qui n'est pas encore "régénérée" ) rapporte peut-être un ragot, mais il faut reconnaître que la levée en masse présente des aspects surprenants.
 L'enthousiasme patriotique, qui était vif à l'époque des engagements volontaires de 1792, fléchit à l'évidence. Déjà déstabilisés par l'occupation vendéenne, les Saumurois sont irrités par le poids de cette armée inefficace et par le logement de soldats indisciplinés.
 Le 23 août 1793, le marchand François Pineau, tiré au sort, achète les services d'un remplaçant, alors que cette pratique n'est pas légalisée. Plus de la moitié des jeunes Saumurois mobilisés à cette époque parviennent à décrocher une affectation sur place.
 Mais où est donc passée la 2ème compagnie du second bataillon de la garde nationale de Saumur ? Lors de l'étrange levée en masse, elle était partie du Chardonnet forte de 59 hommes, armés seulement de piques. Aux Ponts-de-Cé, le 16 septembre, la compagnie ne compte plus que 18 hommes, conduits par trois caporaux ; les 38 autres, gradés en tête, ont disparu en route et n'ont sûrement pas été tués ( A.D.M.L., 7 L 149 ). Les services du général Santerre les accusent de lâcheté. On le voit, l'enthousiasme de l'année précédente est bien retombé.
 

6) Le déclin militaire de Saumur

 
 
 

  Le quartier général de l'armée des Côtes de La Rochelle reste à Saumur. Santerre y succède à Rossignol, mais le commandement ne s'améliore pas pour autant. L'armée, affaiblie, se tient désormais dans une attitude défensive. Le 1er octobre, les divers corps de troupe sont refondus dans une seule " Armée de l'Ouest ".

  La Commission Centrale est dissoute. Ronsin quitte Saumur le 25 septembre. A part la sérieuse menace de la fin de novembre, quand les Vendéens sont à Baugé. la ville est désormais à l'écart de la guerre et perd toute fonction militaire de premier plan. Dernière importante décision prise à Saumur : les 15-17 janvier 1794, le nouveau général en chef, Turreau, y arrête son projet de "colonnes incendiaires", rebaptisées plus tard "colonnes infernales", plan de destruction radicale sans aucune justification, puisque la grande armée catholique et royale est anéantie et que les forces de la République sont victorieuses sur tous les fronts. Saumur ne joue plus aucun rôle direct dans ces opérations : la colonne du général Cordelier part de Brissac, la colonne de Bonnaire part de Doué.

 Sa garnison se situe habituellement aux alentours de 1 500 soldats, mais elle connaît de brusques gonflements. Par exemple, le 5 germinal an II ( 25 mars 1794 ), elle atteint 4 543 hommes, appartenant à 37 corps différents ( A.M.S., 2 H 1 ). Cette énorme troupe semble désormais inutile. La municipalité s'en plaint continuellement. Par exemple, le 19 pluviôse an II ( 7 février 1794 ) : « point ou presque point d'exercice, ni de manoeuvre ; point de revue d'armes ; aucune dispositions pour accoutumer les troupes à garder les redoutes et lignes pratiquées autour de la place ; ...soldats ivres..., insouciance des chefs..., dévastation de l'intérieur des casernes » ( A.D.M.L., 1 L 1 229 ).
 En outre, ces soldats désoeuvrés entendent peser sur la politique locale. Ils affichent des positions extrémistes et cherchent à régenter la société populaire au cours de séances mouvementées.