La base logistique de l'armée de l'Ouest   

  

 Le poids de l'effort de guerre pèse très lourd sur Saumur, qui vit en état de réquisition permanente. Les autorités militaires formulent leurs exigences aux officiers municipaux. Ceux-ci ne peuvent que répercuter leurs demandes ( A.M.S.,  5 D 2, registre d'enregistrement des réquisitions ).
 Numériquement puissante l'armée de l'Ouest, en 1794, compte des effectifs variant de 50 000 à 75 000 hommes ; 18 000 soldats sont stationnés au camp de Concourson. Saumur constitue la principale base arrière de ces troupes. En conséquence, la ville héberge les services centraux d'intendance de la 3ème division, le service le plus important.
 

1) Le logement

 Les états-majors, la garnison permanente, les troupes de passage exigent d'importants locaux. Les bâtiments du château et de l'Ecole de cavalerie, les hôtelleries, les anciens couvents disponibles, les maisons d'émigrés ne suffisent pas à couvrir les besoins ( qui sont énormes dans les périodes où la garnison dépasse 4 000 soldats ). Par bons de réquisition, les soldats sont logés chez l'habitant ; malgré de substantielles indemnités ( mais pas toujours versées ), les habitants semblent trouver cette charge répétitive, d'autant plus que les soldats commettent parfois des indélicatesses ou saccagent leur casernement. C'est la ville qui doit payer l'entretien de l'Ecole de cavalerie, qui, pourtant, ne lui appartient pas.
 

2) Les transports

 
 
 
 
 
 
 
 

  L'agence des convois militaires constitue une forte administration. A Saumur comme dans les communes voisines, elle réquisitionne des chevaux, à raison d'un sur vingt-cinq, les payant à un prix élevé se situant entre 500 et 750 livres ( A.D.M.L., 7 L 125 ). Charrettes, selles et brides sont également prélevées, au point de manquer dans la région. Les grosses cordes qui actionnaient les cloches servent à traîner les canons. Le métal des grilles est employé pour fabriquer des fers à cheval.
 Employant douze charrons, l'atelier de réparation des véhicules et des caissons est installé près de la place Saint-Pierre et dispose d'un avant-poste à Doué. Malgré cet important dispositif, le parc des fourgons militaires s'avère parfois insuffisant. Des voituriers de Saumur et des environs sont alors réquisitionnés contre une indemnité de 18 livres par jour. Les liaisons terrestres sont constamment difficiles, car les routes sont en mauvais état et car des convois isolés sont parfois attaqués par les "brigands". Il faut abattre les bois qui bordent la route de Vihiers, afin d'assurer la sécurité des liaisons.
 Les transports fluviaux s'avèrent plus efficaces. Les 26 maîtres mariniers de la ville sont mis en réquisition permanente, avec leurs 110 hommes d'équipage et leurs 75 bateaux ( A.D.M.L., 7 L 193 ). Le plus important d'entre eux est Charles Brazile, qui possède 8 bateaux et emploie 10 mariniers. Au total, la flotte de Loire assure l'essentiel des transports lourds, sur un fleuve solidement gardé par des chaloupes canonnières.
  Il faut également ajouter que les administrations de la marine se réservent tout le chanvre produit dans la région.
 

3) Les vivres

 Arrivée sur son lieu de bivouac, chaque compagnie installe de grosses marmites sur un feu ; elle y fait cuire une soupe mélangeant des légumes et des morceaux de viande ( en théorie, la ration de viande est de 122 grammes par jour ). Chaque soldat consomme sa part dans sa gamelle, en la complétant de ce qui lui reste de sa ration de pain.
 Afin d'assurer ces quotas, l'armée dispose d'un droit de préemption sur les vivres et sur les fourrages, qu'elle paie au cours du maximum. Cette énorme ponction sur les marchés entraîne des difficultés d'approvisionnement pour la population civile. Ainsi, sur le port Saint-Nicolas, une manifestation de femmes s'oppose à l'embarquement de grains destinés aux troupes. Les meuniers font preuve d'une particulière mauvaise volonté ; un meunier de Candes est ainsi condamné à trois mois de prison pour avoir livré de la farine mélangée à du sable et à de la cendre.
 L'agence des vivres, dirigée par le citoyen Beaudesson, construit quatre grands fours à pain dans les locaux de l'ancien collège. Ils fonctionnent à plein temps, servis par 18 boulangers, et envoient vers l'armée de l'Ouest les grosses boules de pain de munition, composées de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. L'intendance y ajoute, au total, 1 000 pièces de vin rouge et 20 000 livres de miel. Des troupeaux de boeufs, abattus au jour le jour, suivent les troupes. En principe, les unités disposent de deux à quatre jours de vivres. La pénurie apparaît parfois ; des rations de biscuit stockées dans des tonneaux doivent alors compenser.
  

4) L'équipement

 
 

 Selon une loi nationale du 14 ventôse an II, chaque cordonnier doit livrer deux paires de souliers réglementaires par décade. Ceux de Saumur ne parviennent pas à assurer cette cadence par manque de cuir ; leurs livraisons sont souvent déclarées défectueuses. Finalement, l'armée n'obtient pas les 7 000 paires de chaussures qu'elle réclame.

 A un niveau plus modeste, le 28 germinal an II, les négociants Pupier et Blancler doivent fournir du taffetas aux trois couleurs, destiné à confectionner six drapeaux pour des unités militaires ( A.M.S., 5 D 2 ).
   

5) De la poudre et des balles

 
 
 
 
 
 
 

  Le raffinage du salpêtre, plutôt somnolent, est relancé par la guerre. Dans les galeries souterraines de Chacé, Cyr-en-Bourg, les Ulmes et Hilaire-Florent, des entreprises commissionnées, dirigées par Lévesque-Desvarannes, Boislève, Cahouet ou Lemoine, père et fils, récoltent sur l'espace d'un an 101 154 livres de salpêtre ( A.D.M.L., 7 L 171 .
 Un atelier commun de raffinage est ouvert par les pouvoirs publics dans l'église Saint-Pierre. Une première chaudière y est mise à feu le 2 floréal an II ( 21 avril 1794 ). L'atelier fonctionne jusqu'à l'hiver 1796. En 1798, ses ustensiles sont vendus, en particulier six grandes cuves.
 L'ancienne raffinerie, située sur la place de la Bilange et dirigée par Ducamp, mélange du salpêtre et du charbon de bois, produisant ainsi 12 882 livres de poudre en un an. En quantité, elle se classe parmi les 17 entreprises les plus importantes de France, mais sa production est qualifiée de médiocre.
 Des femmes confectionnent des cartouches à leur domicile et dans un atelier installé sous la coupole des Ardilliers. Les enveloppes proviennent - hélas ! - de vieux parchemins ou d'antiphonaires récupérés dans des sacristies. Plomb et cuivre sont partout réquisitionnés, notamment les lettres de l'inscription latine placée à la base de la coupole des Ardilliers ( A.D.M.L., 1 L 803 ). François Carpantier, adjudant général, fait récupérer du plomb sur le toit des Ardilliers et dans des tombeaux placés dans cette église. Les balles sont le plus souvent confectionnées par des travailleuses à domicile, qui perçoivent du charbon afin d'atteindre les températures adéquates.
 

6) L'arsenal

Camille RICHARD, Le Comité de Salut Public et les fabrications de guerre sous la Terreur, P., 1921

 L'Agence des armes portatives ouvre un arsenal dans l'ancien couvent des Capucins. A partir de matériaux de récupération, de charbon venu de Saint-Georges [ sur-Layon ] et de cuivre jaune, les ouvriers, souvent d'anciens chapeletiers, fabriquent des piques et des baïonnettes. Ils procèdent surtout à des réparations d'armes anciennes, des sabres de cavalerie et des pistolets ( A.D.M.L., 7 L 168 ).
 A lire les documents administratifs, on retire l'impression d'une activité foisonnante, employant beaucoup de femmes et d'enfants, saumurois ou réfugiés.
 

 7) La manutention

A.M.S., ancienne cote : H II 88 (2) et H II 88(3), nouvelle cote : 5 H 5 et 2 H 11
Marc BOULOISEAU, « L'approvisionnement de l'armée de l'Ouest en l'an III, d'après les registres du commissaire ordonnateur Lenoble », Actes du 93e Congrès nat. des Soc. Sav., Tours, 1968, Hist. mod. et cont., t. I, p. 401-418.

 Une administration considérable régit les services d'intendance. Elle est dirigée par le commissaire ordonnateur Lenoble, qui est installé à Saumur et qui a sous ses ordres les employés de la manutention et des transports. En 1793, ces services d'intendance parviennent à assurer les rations réglementaires de la troupe. Au début de 1794, la situation se dégrade, car les armées ravagent la zone insurgée et ne trouvent donc plus rien sur place et car les effectifs augmentent. Le commissaire ordonnateur doit réduire ses rations. Alors, des généraux gonflent leurs effectifs afin de recevoir davantage de vivres. Des conducteurs dévalisent leurs convois. Des soldats vendent leurs chaussures. La garnison de Saumur voit fondre ses rations et les chevaux ne sont pas mieux traités, puisqu'ils ne reçoivent pas leur avoine quotidienne.
 

8) Fermeture de l'atelier monétaire

  L'ancien atelier monétaire, qui avait été saccagé par les Vendéens, ne peut être remis en service. Le bronze et le cuivre subsistants, ainsi que de nouvelles cloches confisquées, sont acheminés vers la fonderie d'artillerie lourde du " Rocher de la Liberté ", ci-devant appelé Saint-Malo.
 

 9) Le plein emploi

A.D.M.L., 1 L 157, 1 L 560, 7 L 193
A.M.S., anc. cote, H I 71 (1)

  A défaut de nous offrir des statistiques commodes, la documentation permet d'affirmer que Saumur manque alors de bras. Les réfugiés de la Vendée trouvent une embauche. Plutôt que d'être envoyés au combat, les conscrits spécialisés restent sur place en participant à l'effort de guerre. Ainsi, plus de la moitié d'entre eux reçoivent une affectation spéciale : selon un tableau établi par la municipalité en germinal an II, 53 jeunes gens sont partis sous les drapeaux, mais 79 autres sont affectés sur place : parmi eux, tous les meuniers et les boulangers. Un autre tableau donne des nombres voisins. Sur une troisième liste regroupant des affectés spéciaux de Saumur et des communes voisines apparaissent 57 employés au salpêtre, 41 infirmiers, 34 employés des subsistances, 12 employés à l'armement, 7 tanneurs, 3 employés à la poste aux chevaux, 12 mariniers travaillant au balisage. Bénéficiant d'un statut intermédiaire, les charpentiers et les tonneliers partent travailler dans les ports de Brest et de Lorient. Peu restent sur place, si bien que les officiers municipaux se plaignent du manque de ces artisans.

 D'une manière paradoxale, ce considérable effort de guerre met fin au chômage local, qui était endémique au XVIIIe siècle et qui avait connu une poussée dans les années 1789-1791, avec la crise du chapelet. La ville connaît toujours un nombre élevé d'indigents, mais ce sont désormais des invalides, des grands blessés, des réfugiés ou des enfants, rarement des sans-emploi. Les ateliers militaires ont remplacé les ateliers de charité. Dans une économie étatisée, les Saumurois qui le peuvent travaillent à plein temps. Malgré la flambée des prix et des dépassements du maximum, ils s'en tirent plutôt bien, car ils ne sont pas seulement rétribués en assignats ( parfois en retard ), ils perçoivent aussi des rations alimentaires.
 Sous le Directoire et avec la pacification de la Vendée, les arsenaux et l'intendance militaire cessent leur activité. Le nombre des indigents flambe aussitôt.