Les réfugiés de la Vendée    

   

 

1) Les flux successifs de réfugiés

Pour le cadre général, Guy-Marie LENNE, Les réfugiés des guerres de Vendée de 1793 à 1796, Geste éditions, 2003

 Le 11 mars 1793, à Machecoul, les révoltés vendéens massacrent les autorités et des notables républicains. "L'effet Machecoul", selon la formule de Guy-Marie Lenne, joue dans les centres bleus de la zone en révolte. La municipalité de Cholet et de nombreux habitants s'enfuient vers Saumur devant la menace des bandes blanches. Ces authentiques réfugiés politiques y demeurent pendant toute la période de la guerre civile ( l'historiographie de tradition vendéenne est muette sur ces dissidents, bien plus nombreux qu'on le pensait ).
 La municipalité de Cholet en exil continue de se réunir à Saumur. Le Comité révolutionnaire, à l'inverse, était resté dans la ville ; cependant, en janvier 1794, cinq de ses membres se réfugient à Saumur, les quatre autres restés sur place accusent leurs collègues de lâcheté. Un recensement dressé par le maire de Saumur, Cailleau, le 18 vendémiaire an III ( 9 octobre 1794 ) constate la présence de 385 habitants venus de la ville de Cholet. S'y ajoutent quelques autres réfugiés des environs, 40 de Vezins, 24 des Gardes, 6 de Trémentines... Au total, 490 ressortissants du district de Cholet sont hébergés à Saumur ( A.D.M.L., 7 L 76 ). Ces effectifs se gonflent encore par la suite pour atteindre 747 réfugiés secourus du Choletais.

 Après ce flux de la première heure, à forte connotation idéologique, d'autres groupes plus hétérogènes convergent vers Saumur. Au début de 1794, les colonnes infernales ravagent la zone insurgée, massacrant autant les patriotes que les partisans des blancs et provoquant de nouveaux départs. Ainsi, le 20 floréal ( 9 mai 1794 ), une boulangère de Saumur réquisitionnée, la veuve Deroueteau, doit fournir 42 pains de trois livres à 42 réfugiés arrivant par la route de Doué ( A.M.S., 5 D 2 ). Parfois, les transferts sont des expulsions : le 1er février, le général Moulin envoie de Cholet vers Saumur un convoi de femmes, d'enfants et de vieillards incapables de travailler sur place.
 Ces nouveaux arrivants ne sont pas politiquement très sûrs. Un arrêté du 2 ventôse an II ( 20 février 1794 ) les qualifie de « gens mitoyens ». Par crainte des espions qui pourraient se glisser parmi eux, ils devront être éloignés à plus de vingt lieues de la zone des combats. C'est-à-dire qu'en principe ces nouveaux venus ne font que transiter par Saumur et doivent remonter vers la Loire Moyenne.

 Le cas de Montglonne ( ci-devant Saint-Florent-le-Vieil ) mérite un traitement particulier, car cette cité, comme au Moyen Age, entretient des rapports particuliers avec Saumur. En deux vagues successives, sa population remonte la Loire et débarque au pied du château.
 Seule base bleue fortifiée en bordure de la zone insurgée, Montglonne est envahi par les réfugiés venus du sud. En mars 1794, Claude Simon, membre du Comité révolutionnaire de Saumur, est chargé de l'évacuation immédiate de ces réfugiés. Il réquisitionne onze gabares, qui amènent à Saumur quelque 2 000 passagers ( A.D.M.L., 7 L 77 ). Ces réfugiés sont répartis en trois catégories. Les listes ne sont pas très explicites, mais on peut les interpréter à partir des documents concernant les Choletais.
- Les citoyens qui « ont mérité les égards de la République par la conduite ferme et intacte qu'ils ont tenu jusqu'à ce jour » sont autorisés à rester sur place, c'est-à-dire à moins de vingt lieues de la zone des combats. Ils trouvent assez vite un emploi dans les arsenaux ou dans les services administratifs. Encouragés par une prime de 150 livres, 16 jeunes gens s'engagent parmi les canonniers ou parmi les guides de l'Armée de l'Ouest, car ils connaissent le terrain.
- Une seconde catégorie regroupe des épouses ou des veuves de combattants vendéens. Déclarées suspectes, elles sont enfermées avec leurs enfants dans des maisons d'émigrés. Un seul nombre global sur cette catégorie nous est parvenu : en décembre 1794, à la suite d'une amnistie, le représentant Menuau libère 157 suspects enfermés, surtout des femmes et des enfants, pour la plupart du Choletais.
- Le plus gros des réfugiés reprend le bateau, muni d'un viatique, et s'installe en partie à Tours, le plus grand nombre à Blois.
 Deux mois plus tard, par décision du 9 prairial an II ( 28 mai 1794 ), la place de Montglonne est abandonnée et ses maisons brûlées. Environ 300 familles refluent alors vers Angers et vers Saumur ( G. BAHUAULT, « Les réfugiés de Montglonne à Saumur », Anciens Elèves des Récollets, 1994 ).
   

2) L'accueil

  Au total, d'après des listes nombreuses, mais aux nombres souvent approximatifs, Saumur, centre de transit, a vu passer environ 5 600 réfugiés de la Vendée. Il est difficile de préciser combien sont restés sur place : un recensement très minutieux, qui est opéré dans la seule ( et petite ) section de l'Unité en messidor an II, compte 753 habitants et 79 réfugiés, soit plus de 10 % de la population ( A.D.M.L., 1 L 1 251 ). Au total, l'effectif des réfugiés installés à Saumur doit se situer aux alentours de 2 000, mais une précision plus grande est impossible, car la mobilité de cette population est continuelle ( Lenne ( p. 173 ) avance des valeurs comparables ).
 Le district de Cholet fournit le contingent le plus nombreux. Viennent ensuite le district de Montglonne, puis loin derrière, les districts de Vihiers et de Bressuire. Si le premier flux de réfugiés présente un bon nombre d'hommes, les derniers arrivants sont surtout des femmes et des enfants.

 La municipalité de Saumur s'occupe de trouver un gîte à tous ces expatriés. Elle réquisitionne des auberges et des maisons inoccupées. Elle les installe surtout dans la vaste Maison de l'Oratoire, qui devient le principal refuge de la ville. Elle implante aussi des réfugiés de Châtillon dans l'ancienne abbaye de Saint-Florent.
 Elle s'occupe aussi de la distribution d'une indemnité mensuelle : 75 livres pour un père de famille, 50 livres pour une mère de famille, 25 livres pour chaque enfant jeune. Ceux qui travaillent ne touchent plus que 25 livres. Ces sommes paraissent élevées, mais elles sont versées en assignats de faible valeur réelle. Ces réfugiés paraissent en mauvaise santé : 131 meurent à Saumur, dont un quart à l'Hôpital civil et militaire.

 Les registres les appellent souvent « nos frères de la Vendée » et s'apitoient sur leurs malheurs, bien réels. Pour les Saumurois, les « Vendéens » ne sont pas une race maudite et irrécupérable, qu'il faut exterminer. Ils sont accueillis avec une évidente générosité ; les suspects sont traités comme tous les suspects. A Saumur, on n'exécute que les combattants de l'armée catholique et royale. Redisons, à la suite de Claude Petitfrère et de G.-M. Lenne, que le terme de "génocide" n'a aucune valeur scientifique ; avancée à partir de textes oratoires et habilement sollicités, cette lourde accusation ne résiste pas à l'épreuve des faits. L'accueil réservé aux réfugiés vendéens, bien plus nombreux qu'on le croyait, en apporte une preuve éclatante.
   

3) Les enfants

 
 
 

 Dans ces flux pitoyables apparaissent un grand nombre d'enfants, qui constituent un réfugié sur deux. Beaucoup sont orphelins, parfois pris en charge par des proches ou des voisins.
 D'après l'état civil, sept jeunes vendéens décèdent à Saumur, dont un petit "Jasmin" et une petite "Corbeille d'Or". Certains enfants ont été capturés dans des bandes de brigands, par exemple, un certain Jean Langevain, âgé de 10 ans, qui est enfermé à la Tour Grenetière. D'autres accompagnent leur mère dans des prisons pour suspects. Finalement, le 4 messidor an II ( 12 juin 1794 ), 160 enfants « tous nuds..., pleins de pouls » sont retirés des maisons d'arrêt et confiés à l'hospice de la Providence ( A.D.M.L., 7 L 247. Au total, l'hospice reçoit plus de 200 enfants, sans obtenir d'aide supplémentaire ( A.M.S., anc. cote, Q III 249 (4) - nouvelle cote, 3 Q 1 ). Les bébés sont confiés à des nourrices, qui touchent 90 livres par mois, ce qui est considéré comme une somme insuffisante. Les plus grands sont envoyés chez des agriculteurs. De très jeunes femmes contractent des mariages hâtivement conclus, par exemple, sept jeunes filles de Montglonne qui épousent à Saumur un volontaire républicain.
   

4) Les retours 

  Le retour des réfugiés s'opère sans coordination et sans paperasserie. On constate seulement que les listes de réfugiés se dégonflent rapidement après les édits de pacification de 1796.
 Tous ne repartent pas ; certains se sont mariés sur place. D'autres ont réussi une réinsertion professionnelle. Pas tous : des tisserands du Choletais avaient tenté de relancer à Saumur une activité textile, mais cet essai a échoué.
 Le cas le plus typique est celui de la famille Lambourg, venue de Montglonne le 7 messidor an II. Le père, Pierre, chapelier, retrouve du travail sur place. La mère s'occupe de ses cinq enfants. Le fils aîné, Jean, âgé de 21 ans, s'engage dans les guides de l'Armée de l'Ouest. Le cadet, René, arrivé à quatre ans, entrera en apprentissage chez les frères Louvigny, dans le quartier de Fenet ; il deviendra un fileur de verre renommé et le constructeur cossu de l'hôtel du Belvédère, sur le quai Mayaud.