Malades et hôpitaux   

  

1) Sources

- Les registres des entrées et sorties des hôpitaux de Saumur indiquent avec précision les entrées des malades, mais omettent de porter la moitié des décès ( A.M.S., Fonds de l'Hôtel-Dieu, I F 5, I F 10 et I F 11 ). Pour ces décès, l'état civil est plus fiable ( A.M.S., 1 E 79 à 81 ), car, pour les militaires, il précise souvent la maladie, l'âge, le grade et l'unité.

- Marc BOULOISEAU, « Malades et «tire-au-flanc» à l'Armée de l'Ouest ( an II-an III ) », 96e Congrès nat. des Soc. Savantes, Toulouse, 1971, Hist. Mod. et cont., t. II, p. 541-555.

- Pierre CONTANT, Contribution à l'étude de la morbidité dans les hôpitaux militaires de la ville de Saumur pendant la Guerre de Vendée ( 1793-1795 ), Mém. de D.E.A. d'Hist. Mod., Paris IV, juin 1987. A.D.M.L., BIB, n°7 962.

- Anne FAUCOU et Gino BLANDIN, Etude statistique des Volontaires morts à l'Hospice Civil et Militaire de Saumur ( de novembre. 1792 à janvier 1797 ), dactylographié, 1996.
 

2) Les hôpitaux

  Le vieil Hôtel-Dieu, qui comprenant déjà deux salles militaires, est toujours géré par la Municipalité, mais son nombre de lits est augmenté et il prend le titre d'Hôpital civil et militaire. A proximité, dans l'ancien couvent des Ursulines, les Commissaires des Guerres ouvrent un Hôpital militaire ambulant, qui est meublé par de la literie saisie dans les maisons d'émigrés. Cet ensemble de deux hôpitaux voisins offre 450 lits, qui sont habituellement occupés.
 D'autres hôpitaux temporaires sont ouverts. Le 24 août 1793, quarante voitures acheminent depuis Cholet une centaine de blessés, qui en urgence sont installés dans les locaux de l'ancien couvent de la Visitation ( A.D.M.L., 7 L 247 ). Plus tard, des galeux les rejoignent. Des rapports critiquent cette promiscuité, source de contagion. En messidor an II, les galeux sont transférés vers une petite unité ouverte dans l'ancienne abbaye de Saint-Florent. Néanmoins, à la même époque, l'hôpital de la Visitation est fermé.
 Dans des maisons d'émigrés situées près de la Tour Grenetière sont ouvertes des infirmeries pour les prisonniers et pour les soldats de la garnison.
 Au total, Saumur peut soigner 600 malades ; en vendémiaire an III, leur total atteint même 616. Malgré tout, à certaines périodes se produisent des arrivées massives de malades de l'extérieur. Des évacuations sanitaires sont alors organisées vers les hôpitaux de Chinon, de Bourgueil et de Tours.

 Le confort est spartiate. Il n'est pas rare de trouver deux malades par lit ; les chambres sont mal aérées, les draps pas toujours changés. Les latrines faisant défaut, des chaises percées sont installées dans les embrasures des fenêtres. Les commissaires signalent ces insuffisances sur un ton dramatique et volontiers larmoyant, mais ces conditions ne semblent pas pires qu'ailleurs.
 

3) Le personnel soignant

  En dépit des récriminations, le personnel semble abondant. En juin 1794, 32 officiers de santé sont employés à l'Hôpital ambulant, 15 dans l'ancien Hôtel-Dieu et 7 à l'hôpital des galeux. Dans leurs rapports, ces 54 "spécialistes" s'affirment compétents et dévoués. Je n'en suis pas si sûr : le chirurgien Fernagu est constamment ivre ; son élève, le jeune Urbain Fardeau, fait son apprentissage sur le patient.
 Au-dessous d'eux apparaissent treize pharmaciens, une ancienne religieuse augustine et une soixantaine d'infirmiers. Ces derniers, nourris sur place, mais peu rétribués, n'ont aucune compétence ; la plupart sont des affectés spéciaux de la ville et des environs qui évitent ainsi de partir aux armées. Le chirurgien Raillard se plaint de leur négligence et de leurs indélicatesses. Le Comité de Surveillance des hôpitaux dénonce des vols de nourriture : un planton contrôle le pesage des denrées et une sentinelle surveille les marmites.
 Malgré ces insuffisances fortement dénoncées, le personnel ne manque pas et semble proche des paramètres actuels.
 

4) Les militaires hospitalisés

  D'après Pierre Contant, du 1er mars 1793 au 30 fructidor an III ( 16 septembre 1795 ), les hôpitaux militaires de Saumur ont accueilli 12 602 patients. Sur ce total, il faut classer à part 79 blessés vendéens recueillis en juin 1793, de nombreux prisonniers transférés de la Tour Grenetière, des suspects du Saumurois, des prisonniers de guerre étrangers, surtout anglais.
 Finalement, 11 150 soldats républicains ont pu être étudiés statistiquement. Contrairement à ce qu'on imagine, ils sont rarement blessés, mais surtout malades. Ils affluent en masse en été, atteints de "fièvres putrides" ( terme général recouvrant le typhus, la typhoïde, le paludisme et d'autres maux ), de dysenterie ( résultant d'une excessive consommation de fruits verts ), de gale ( souvent complication d'une maladie vénérienne ), de pourpre aussi, c'est-à-dire la rougeole ( cf. Gaston BLANDIN, Médecine et médecins pendant la guerre de Vendée, 1793-1796 ), Editions du Choletais, 1990 ).
  

5) Les soins

 Bon nombre des admis peuvent être qualifiés de "tire-au-flanc". En tout cas, ils ressortent vaillants au bout de quelques jours. Il en résulte que la durée moyenne des hospitalisations se situe à 14 jours, 16 heures. Les chefs de corps délivrent des billets d'admission avec une grande libéralité apparente ; le séjour à l'hôpital prend alors une valeur de permission. Dans les périodes chaudes, 30 % de l'effectif des troupes est hors service, souvent pour des problèmes bénins. Dans ces derniers cas, la maladie n'est pas clairement diagnostiquée.
 Bien sûr, il y a des problèmes plus sérieux, qui sont étiquetés et qui sont soignés avec les faibles moyens du temps. Le médecin en chef, Berthelot, le père du grand savant Marcellin Berthelot, est fier de ses pratiques ( rapports du 11 et du 16 messidor an II, cités par Anne Faucou, S.L.S.A.S, 1997, p. 68-72 ). Il s'efforce de classer les causes des maladies, en insistant sur la mauvaise qualité des eaux. Son adjoint, Chartier, perçoit l'importance des "fièvres d'hôpital", autrement dit, des maladies nosocomiales transmises par l'impureté de l'air. Il préconise de mettre à part les convalescents, qui sont contaminés par les nouveaux malades, ce qui semble tout à fait pertinent.
 Les médecins de Saumur n'abusent pas des saignées, des lavements ou des émétiques ( qui font vomir ) ; comme tous leurs collègues, ils ont recours à la pharmacopée du temps : tisanes macérées dans du vin rouge, potions calmantes, pilules aux noms savants, vésicatoires, sangsues et pansements...
 Berthelot affirme obtenir d'excellents résultats sur la plupart des cas ; les fièvres putrides lui causent des soucis, mais il affirme sauver le patient, s'il le traite en début de maladie. « Je dois cependant avouer que nous avons eu la douleur de perdre plusieurs malades, mais c'est, pour le plus grand nombre, de ceux qui nous étoient adressés par des autres hôpitaux ». Les cas de "nostalgie", de mal du pays, se soignent par du repos.
 Ce rapport optimiste doit être tempéré par le rapport de l'adjoint Chartier et par le registre des décès enregistrés. Mais tous comptes faits, malgré la malpropreté des lieux, les hôpitaux de Saumur ne sont pas un enfer. Ils paraissent plus efficaces que ceux de Nantes.
 

6) La mortalité

 Selon Dupâquier, au cours des guerres de la Révolution et de l'Empire, les maladies ont fait autant de ravages que les combats. Autrement dit, une moitié des soldats décédés a été tuée par l'ennemi, mais l'autre moitié est morte de maladie dans les hôpitaux. Les données saumuroises vont dans ce sens.
 L'état civil enregistre 820 décès de militaires dans les hôpitaux de Saumur, sur l'espace de 26 mois et demi. Encore ce nombre est-il inférieur à la réalité, en raison d'une lacune sur trois mois et d'autres oublis probables. Ce total est effrayant, car il constitue la principale mortalité de la ville à cette époque. Il dépasse le total des décès d'habitants, le nombre des exécutions et celui des décès enregistrés dans les prisons. Au bout de quelques mois, le cimetière voisin de Nantilly est débordé par cet afflux soudain de dépouilles mortuaires apportées par une sinistre carriole ( d'où la création en urgence d'un nouveau cimetière à Bagneux, aux Sablons, un choix malencontreux, car il est loin de la ville et car de grosses dalles de grès empêchent le creusement de fosses profondes ).
 A l'inverse, si l'on aborde la question par un autre sens, en traitant informatiquement ces 820 décès enregistrés sur le total de 11 150 militaires hospitalisés, on aboutit à un pourcentage de 7,08 % de malades qui sont sortis les pieds devant. Ce qui témoignerait au contraire d'une efficacité remarquable. Ou plutôt du fait que beaucoup d'hospitalisés n'étaient pas gravement atteints et se sont guéris tout seuls. C'est en été que les malades entrants sont les plus nombreux, mais c'est en hiver que se produisent les clochers de mortalité ( 75 décès en nivôse an III ).
 Si l'on classe à part ceux qui sont enregistrés comme "volontaires", donc en principe les engagés des premières levées, ceux-ci, plus jeunes et peu aguerris s'avèrent peu résistants à la maladie. Dans une étude particulière sur 464 volontaires, Anne Faucou et Gino Blandin enregistrent 80 % de décès. Mais il faut préciser que cette appellation de "volontaire" s'embrouille progressivement et qu'elle s'étend aux nouveaux venus de la conscription de masse.
   

  Saine réflexion de méthodologie : on doit s'interroger sur la valeur de statistiques précises établies à partir de registres mal tenus. Au choix, on peut mettre l'accent sur l'effrayante mortalité enregistrée ; on peut au contraire souligner l'efficacité des soins prodigués.
 En tout cas, ce vaste ensemble hospitalier a vu défiler des milliers de jeunes soldats venus de la France entière. Il serait fastidieux d'énumérer tous les bataillons cités. Seuls, huit départements français ne sont pas nommés. Autrement dit, c'est la patrie tout entière qui est mobilisée contre les insurrections de l'Ouest. En même temps qu'elle est un centre de détention de premier plan, la ville de Saumur devient un centre hospitalier majeur.