Les prisons  

  

 
 
Outre Pierre CONTANT, déjà cité, Commandant ROLLE, « Saumur sous la Terreur », S.L.S.A.S., séries d'articles de 1914 à 1921 est utile, mais comporte des contresens et des erreurs de datation.

 Sous l'Ancien Régime, les prisons, destinées avant tout à la détention préventive, étaient en général de taille exiguë. Saumur constitue une exception, à cause de sa Cour Souveraine chargée de réprimer le faux-saunage. La Tour Grenetière, spécialement aménagée, peut contenir plusieurs centaines de détenus ; le château, outre quelques personnalités enfermées par lettre de cachet, reçoit parfois des centaines de prisonniers de guerre ( cf. Les catégories de détenus à Saumur ).
 La ville de Saumur est en quelque sorte victime de son bon équipement et de sa réputation. C'est vers elle que les cités voisines envoient automatiquement leurs captifs.
 Après avoir été totalement vides à la fin de 1789, ses prisons se remplissent rapidement à partir de mars 1793, dès les premiers jours de l'insurrection vendéenne.
  

1) La Tour Grenetière

 Une inspection par les officiers de santé Couléon et Leblanc du 6 septembre 1793 recense déjà 400 prisonniers dans la tour ( A.D.M.L., 1 L 1 211, A.M.S., I IV 159(1) ). A la fin de ce mois, un autre rapport parle de 450 détenus. Les captifs continuent à affluer par convois d'une quarantaine au cours du mois suivant.
 Le 18 brumaire an II ( 8 novembre 1793 ), le Comité Révolutionnaire signale que plus de 800 prisonniers sont entassés dans cet ensemble carcéral, qui est submergé ( A.D.M.L., 1 L 1 299 ). Peu après, des convois de détenus sont envoyés vers Chartres et vers Bourges ( nous reviendrons sur ces faits liés à une nouvelle menace vendéenne ), car « ils mangeaient à Saumur le pain des sans-culottes ». Mais de nouveaux prisonniers sont amenés constamment. Ils sont entassés dans tous les recoins. Dans les trois étages de la Tour Grenetière, mais aussi dans la salle souterraine, sans lumière, sans air et particulièrement nauséabonde ( le général Danican, venu visiter des soldats enfermés, est épouvanté par ce spectacle - A.H., t. 15, p. 312 ) ; dans des préaux, situés du côté de l'Arche-Dorée, où a été postérieurement bâtie la gendarmerie ; dans l'ancienne Cour des Aides ( aujourd'hui Crèche Chauvet ), une antichambre, les combles, la chapelle Saint-André, la tour, à la seule exception d'une salle réservée pour le tribunal. La tour du Bourg et une maison voisine sont réservées aux femmes, ce qui lui vaut l'appellation de "Tour Grenetière des femmes". Trois autres maisons du quartier sont annexées, dont l'une, pourvue de douze lits, sert d'infirmerie.
 Le personnel est peu nombreux : le concierge Bouchard, son épouse et, habituellement, deux aides. Egalement, deux infirmiers apparaissent.
 La surveillance armée est assurée, à l'extérieur, autour des murs, par des soldats de la garnison et par des gardes nationaux. Plusieurs tentatives d'évasion sont rapportées, dont l'une au moins a réussi ( Archives des Saumurois, n° 157 ).
  

2) Autres lieux de détention

  Le château sert encore de lieu de détention à l'été 1793, où il reçoit des notables locaux et des dames de la bonne société, accusés de connivence avec l'armée vendéenne. Il est ensuite réservé à la garnison. Tout près, la minuscule prison royale sert de salle de discipline militaire. En outre, des prisonniers anglais sont enfermés dans les environs, je ne sais où.
 Quand des convois de prisonniers vendéens convergent à nouveau vers Saumur, surtout à la fin de 1793, des lieux de transit sont ouverts pour quelques jours, dans les églises Saint-Nicolas et Saint-Pierre, dans l'ancien jeu de paume, dans l'ancienne Visitation, et, pour une durée d'un mois, dans l'église de Nantilly.
 Ces lieux ne suffisent encore pas. Le Comité Révolutionnaire et de Surveillance, principal responsable des prisons, demande au département d'Indre-et-Loire d'accueillir son trop plein de détenus. A partir du mois de septembre, le château d'Amboise reçoit des prisonniers saumurois qui sont l'objet d'une attention particulière : ce sont des notables de la ville qui ont fait partie du Comité provisoire d'administration royaliste et qui doivent être traduits à Paris devant le Tribunal révolutionnaire. Ils bénéficient d'un traitement libéral. Parmi eux, l'ancien maire, Blondé de Bagneux, envoie des lettres, gère ses affaires et paie ses impôts.
  

3) Les maisons pour suspects

 
 
 
 

  Les premiers citoyens déclarés suspects sont d'abord consignés à leur domicile. A partir d'octobre 1793, le Comité Révolutionnaire fait arrêter certains d'entre eux, quand ils ont moins de 70 ans. La grande demeure de l'émigré de Faÿ, située rue du Temple, près de l'angle de l'actuelle rue Traversière, reçoit ces premiers suspects, à partir du 20 brumaire an II ( 10 novembre 1793 ). Ils circulent librement à l'intérieur, mais doivent se nourrir à leurs frais. La seule sentinelle, placée à l'entrée, se montre débonnaire.
 Progressivement, presque tous les suspects sont mis en arrestation. Ils sont rejoints par des femmes accompagnant irrégulièrement l'armée, puis par des femmes réfugiées, reconnues comme épouses ou veuves de combattants vendéens et déclarées suspectes.
 Les effectifs gonflent alors. Une seconde maison d'émigré, appartenant à la famille Fournier de Boisayrault, communiquant par une cour avec la maison précédente et donnant sur la Grande-rue, est ajoutée. Au total, nous sont parvenues 121 réquisitions d'écrou pour ces deux maisons, qui sont alors débordées et qui s'alignent progressivement sur le régime des prisons ( A.D.M.L., 1 L 1 284 ). Les détenus sont désormais nourris par l'administration et touchent une demi-livre de viande par jour. Après quelques libérations, à la fin d'août 1794, la maison de Faÿ compte 24 hommes, 38 femmes et 10 enfants, la maison de Boisayrault, 9 hommes, 20 femmes et 2 enfants. Les prisonniers se plaignent du concierge Poitou, qui s'empare des effets des défunts.
 

4) Des conditions de vie très dures dans la Tour Grenetière

  Les conditions de vie, constamment très pénibles dans les prisons du temps, sont aggravées dans la Tour Grenetière par l'entassement, la promiscuité et le manque de personnel.
  Peu d'air, l'odeur est pestilentielle, les prisonniers peuvent rarement monter sur la plate-forme dominant la tour. Ceux qui ne peuvent rien payer sont nourris au pain et à l'eau, recevant seize onces ( une livre ) de pain par jour. Les détenus ont droit à 10 livres de paille tous les quinze jours. Ils en reçoivent moins ; souillée, cette litière fermente et devient source de putréfaction. Les latrines, aménagées dans l'épaisseur de la muraille, sont souvent obstruées et remplacées par des baquets. Les vêtements tombent en lambeaux.
 Ces faits sont rapportés dans une masse abondante de rapports établis par le maire Cailleau, par les officiers municipaux, par l'agent national, par les membres du Comité Révolutionnaire, par les médecins et chirurgiens Vilneau, Ydrac et Couléon. Tous rédigent à peu près le même texte indigné ( A.D.M.L., 1 L 1212 et 1219 ; A.M.S., 5 D 5 ; rapport d'un chirurgien-major, Archives des Saumurois, n° 156 ). Le substitut de l'agent national écrit qu'à chaque visite des prisons, « j'avais la migraine, le mal de coeur et la fièvre, il m'était impossible de travailler ». Il n'y a pas de malveillance dans l'attitude des autorités et des gardiens ; le concierge Bouchard est décrit comme un brave homme. Tout le monde larmoie sur le sort malheureux des détenus, sans pouvoir faire grand chose. Cependant, dans l'immédiat, les plus malades sont transférés vers une salle spéciale de l'hôpital civil et militaire qui a été munie de grilles.
 C'est le surnombre qui est la cause principale de ce désastre. Certains rapports souhaitent ouvertement la venue des commissions militaires, afin qu'elles procèdent à des fusillades massives. Effectivement, à partir du début de 1794, la prison se désengorge progressivement, sans qu'on puisse avancer des nombres précis, car les registres sont mal tenus. Un début de révolte se produit le 3 prairial an II : des détenus mettent le feu à leur paille et au plancher. Ceux qui se plaignent le plus fort, avec quelques chances d'être entendus, sont les soldats républicains, enfermés en assez grand nombre. Le général commandant la garnison prend leur défense. Les autorités civiles répondent en accusant les militaires d'amener des prisonniers, sans le moindre élément pour les identifier et les juger.
 A partir de juin 1794, à la suite de quelques libérations, la prison retrouve un fonctionnement normal. Le 23 messidor an II ( 11 juillet 1794 ), un recensement des prisons compte 159 hommes et 106 femmes à la Tour Grenetière ( A.M.S., 5 D 5 ). Peu après, le 12 thermidor ( 30 juillet 1794 ), Pierre Vachon et Jacques Pain y trouvent 136 hommes et 98 femmes. A cette époque, des élargissements et quelques évasions allègent les effectifs.
  

5) Une forte mortalité

 Pierre Contant ( p. 39 ) écrit que le nombre de morts fut peu important dans ces geôles. De fait, l'état civil en enregistre un petit nombre, mais c'est parce qu'ils ne sont pas déclarés par des concierges débordés. Des récits crédibles décrivent une accumulation de cadavres à la Tour Grenetière. Les 132 fédéralistes nantais, envoyés à Paris devant le Comité de Sûreté Générale, y séjournent du 20 au 25 décembre 1793. Leur description est dantesque : la paille est infectée de vermine ; des cadavres séjournent dans une remise et dans les trois puits ( récit imprimé, B.N.F., Lb41/1 207 ).
 Par recoupement, il est possible d'évaluer approximativement le nombre de ces décès. Thibault, le fossoyeur du cimetière de Nantilly enregistre avec soin le nombre de tombes qu'il creuse pour les guillotinés et pour les détenus décédés à la prison de la Tour, car il touche une indemnité d'une livre par corps ( A.D.M.L., 7 L 252 ). Du 26 vendémiaire an II ( 17 octobre 1793 ) au 17 nivôse an II ( 6 février 1794 ), soit sur 81 jours, il inhume 296 corps ( dont 14 guillotinés, les autres ayant été enterrés au cimetière Saint-Nicolas ). Il reste 282 décès certains pour la seule Tour Grenetière, qui est alors débordée et qui est en outre touchée par une forte épidémie de typhus ( qui emporte aussi le concierge Bouchard ). A la même époque, d'après le concierge Poitou, 43 prisonniers vendéens sont décédés en un mois dans l'église de Nantilly.
 Avant et après cette période parfaitement connue, la mortalité est plus faible à la Tour Grenetière, mais elle reste élevée aux dires des rapports. Une règle de trois un peu grossière permet d'avancer que les décès y ont dépassé le nombre de 500 pendant la période de la guerre civile.
 

6) Une population carcérale hétérogène

  A priori, on imagine que la Tour Grenetière renferme avant tout des combattants vendéens. Ces derniers sont en réalité assez rares, car ils ont passé quelques jours dans les églises avant d'être fusillés. Leurs épouses et leurs enfants sont plus nombreux.
 A travers des registres mal tenus, on entrevoit une population carcérale très hétéroclite. Des détenus condamnés pour des affaires de droit commun, notamment des femmes infanticides. Mais les prévenus y sont plus nombreux. Le Comité Révolutionnaire fait enfermer les femmes habillées en homme, les errants douteux, parfois des malades mentaux. Les gendarmes amènent des gens, sans préciser ni leur identité ni le motif de leur arrestation. Ces gens attendent un procès qui ne viendra pas. S'ils survivent, ils seront finalement élargis.
 Les républicains affirmés y sont nombreux. Militaires déserteurs, pillards ou indisciplinés, fonctionnaires jugés défaillants, citoyens accusés d'incivisme ou de modérantisme se retrouvent sur la paille humide d'un cachot. La concierge elle-même, la veuve Bouchard, est enfermée quelque temps et remplacée, car un recensement prouve qu'il manque quarante prisonniers par rapport à son registre d'écrou ( A.D.M.L., 7 L 36 ). Des évasions réussies, selon le soupçon des autorités ? Ou des décès non déclarés ?