Nouvelle menace vendéenne, nouvelle terreur  

  
  

1) Une menace soudaine

  Au terme de sa "virée de galerne", l'armée vendéenne assiège Angers à partir du 2 décembre 1793 ; ensuite, le 5, elle entre dans Baugé, puis dans La Flèche, sans tirer un coup de fusil ; quelques sympathisants locaux lui font un accueil enthousiaste. Forte de 50 000 personnes, dont 15 000 combattants, elle paraît encore très dangereuse, alors qu'on sait aujourd'hui qu'elle est minée par la dysenterie. Dans l'immédiat, elle cherche à repasser la Loire vers le sud et semble vouloir attaquer Saumur dans les 24 heures. Les armées républicaines qui la poursuivent ne peuvent s'interposer ; depuis quelques jours, des observateurs rentrent dans la ville avec des nouvelles alarmantes. Saumur n'est protégé que par l'inondation volontaire de la vallée de l'Authion.
  

2) La mobilisation à Saumur

  Le conventionnel Levasseur de la Sarthe, coupé des autres représentants en mission, enfermés dans Angers, reçoit les pleins pouvoirs pour défendre la ville. Il fait aussitôt enregistrer ces pouvoirs par le Comité Révolutionnaire de Saumur, et il en use avec la dernière énergie. Son adjoint, Mogue, reconnaît avoir « fait exécuter des décrets de réquisition non approuvés par les représentants » ( A.D.M.L., 1 L 1 212 ).
 La garnison commandée par le général Commaire ne comprend que quelques milliers d'hommes ( sûrement moins de 4 000, mais ses effectifs sont tenus secrets ). Le général fait même libérer des soldats républicains enfermés dans la tour Grenetière. Il obtient aussi en renfort quelques bataillons de gardes nationaux, rebaptisés volontaires. Le commandant de l'artillerie, Cléry, fait rentrer dans la place deux canons de 12 et quatorze pièces de 4 ; il fait aussi venir du plomb de Nantes et d'Angers ( document privé ).
 Saumur, assez bien protégé du côté des redoutes de Bournan et de la redoute de Nantilly, n'a aucune défense sur son flanc nord. Les ponts sur l'Authion et une arche du pont de la Croix-Verte sont coupés. Tous les bateaux sont transférés sur la rive gauche des rivières. Tous les arbres de l'île Ponneau sont abattus. Mille hommes réquisitionnés creusent une tranchée autour du faubourg de la Croix Verte et les maisons situées en avant sont détruites par le feu ( selon le général Danican ). En arrière, la construction d'une redoute dans le jardin de la Visitation est accélérée ( les travaux avaient commencé au mois d'août ).
  

3) Une terreur locale

  Dans ce climat d'exaltation, les ennemis de l'intérieur paraissent aussi menaçants que ceux de l'extérieur. Une vague de visites domiciliaires est opérée. Les personnes déclarées suspectes et encore en liberté sont arrêtées, si elles ont moins de 70 ans. Le Comité Révolutionnaire en ajoute d'autres, en particulier les curés constitutionnels de Saint-Pierre ( Martin du Chesnay ) et de Nantilly ( Minier ), qui se montrent pourtant bons patriotes. Ils y ajoutent plusieurs dames pieuses qui s'opposent ouvertement aux nouveautés religieuses ( la veuve Mayaud, la femme Maupassant la Croix, malgré les protestations de ses fils ).
 Claude Simon, membre du Comité révolutionnaire de Saumur reconnaît un mois plus tard : « Dans ces moments de crise, nous ne sous sommes pas attachés à l'écorce de la Loi ; nous avons même quelque fois ommis leur forme pour agir plus révolutionnairement ; c'est ainsi que nous nous sommes comportés pour nous assurer de toutes les personnes qui, de quelque manière que ce fut, auraient pu nuire au triomphe de notre révolution » ( A.D.M.L., 1 L 1 226 ).
 Le cri de " Vive le Roi ! " retentit dans la Tour Grenetière, qui contient alors 800 détenus. Le vieux spectre du complot des prisons resurgit. Levasseur ordonne de transférer les détenus et les suspects hors de Saumur, en direction d'Orléans, par Chinon.
 

4) Le convoi de prisonniers

  Le 12 frimaire an II ( 2 décembre 1793 ) part de Saumur un long convoi de près de 800 personnes : tous les hommes soupçonnés d'avoir combattu dans les rangs vendéens ou d'être sympathisants, ainsi que des suspects récemment arrêtés. Les enfants sont laissés sur place. Comme on ne peut dans ce contexte affaiblir la garnison, ils sont gardés par une faible escorte d'environ 400 volontaires saumurois, commandés par Marier.
 Urbain Lepetit, adjoint à Bourbotte et membre du Comité Révolutionnaire de Saumur, reçoit le commandement du convoi, assisté par Simon. Il n'est pas le tyranneau local qu'ont décrit des historiens à l'imagination fertile ( voir dossier sur commissaires parisiens et administrateurs locaux ). Il applique seulement avec zèle et dépasse parfois les ordres donnés par Levasseur ( ce dernier l'a reconnu à mi-mot ).
 Sur la route, comme les femmes ne peuvent marcher, des charrettes et des voitures en grand nombre sont réquisitionnées, le lendemain, à Montsoreau. Lepetit fait régner la terreur, faisant abattre les traînards et tous les hommes qui ont un comportement menaçant. Deux jours plus tard, au départ de Chinon, il manque une partie des détenus. Les « hommes sans papiers », c'est-à-dire les prisonniers vendéens, parqués à part dans l'église Saint-Mexme, ont été fusillés à la sortie de la ville. La crainte d'une révolte peut expliquer cet acte ; Lepetit affirme qu'ils ont mis le feu à leur prison. La cupidité doit aussi être prise en compte : ces brigands en haillons étaient tout cousus d'or, selon Lepetit ; certains possédaient deux montres. Sur leur nombre, l'un des témoignages les plus fiables, celui de Françoise Pirault, parle de 230 à 250 victimes.
 Les exécutions sommaires se poursuivent tout le long du chemin. A la sortie de Blois, parce qu'ils récitent leur bréviaire et confessent, la plupart des prêtres sont abattus : Martin du Chesnay, curé de Saint-Pierre de Saumur, Bouju, religieux fontevriste, Lefebvre, de l'Oratoire, Reneaume, prieur-curé de Dampierre, et quelques autres. C'est la principale initiative personnelle de Lepetit, qui est violemment anticlérical et qui fait abattre les croix qu'il trouve sur sa route.
 Finalement, le convoi ne compte plus que 202 prisonniers, surtout des suspects, quand il atteint Orléans, et 75, quand il échoue à Bourges, où décède la veuve Mayaud, dans la Maison Saint-François. Tous les manquants n'ont pas été abattus, certains ont été laissés en route, mais Bernard Mayaud chiffre à 400 le nombre total des exécutions. Curieusement, les gardiens, Lepetit en tête, semblent se soucier du sort des suspects saumurois ; à leur retour, ils viennent donner des nouvelles aux familles, comme si rien d'anormal ne s'était passé....

 Finalement, cette terreur soudaine ne sert à rien, puisque l'armée vendéenne, au lieu de marcher sur Saumur, remonte vers Le Mans, où elle est écrasée le 12 décembre.
 

4) Principales sources et études utilisées

 Seul le convoi de prisonniers a été abondamment étudié :
- A.D.M.L., 1 L 1 301, rapport de Lepetit du 21 frimaire an II.
- Enquêtes judiciaires postérieures : A.D.M.L., 7 L 213, 1 L 207, 1 L 1302 ( des doubles aux archives du Loir-et-Cher ).
- Défense de Levasseur, Moniteur universel, 17 brumaire an III ( 7 novembre 1794 ).
- Récit de Lemercier de La Rivière, chanoine de Candes, A.H., t. 10, p. 273-306 et S.L.S.A.S., 1991, p. 53-58.
- Nombreux récits dans A.H., surtout, 1936, p. 43-60.
- Témoignage d'Abel Aubert du Petit-Thouars, Archives des Saumurois, n° 154.
- Bernard Mayaud, « Le premier convoi de Lepetit de Saumur à Bourges, bilan », S.L.S.A.S., 1994, p. 43-74.