Bilan de la période de la Terreur à Saumur   

  

   

  Bernard Mayaud, « Les victimes de la Terreur à Saumur », S.L.S.A.S., 1990, p. 38-55, a donné une importante synthèse nominative.
 Mon but est de préciser quelques aspects et de travailler selon des cadres différents. Malgré l'abondance des documents, je ne crois guère aux précisions chiffrées absolues, car quelques cas individuels nous échappent forcément. Je préfère donner des ordres de grandeur, en arrondissant les nombres vers le haut.
 

1) Une période de forte mortalité

  Les années 1793-1794 ont été dures, par suite du manque de vivres, de la flambée des prix et d'un climat rude. Une surmortalité certaine et une baisse de la fécondité ont frappé la ville, dans des proportions difficiles à chiffrer, car en même temps se produisent d'importants mouvements de population.
 Seule peut être précisée, car elle est comptée à part, la mortalité spécifique liée à la guerre et à la guerre civile. Dans les deux hôpitaux militaires, sur l'espace de 26 mois et demi, 820 décès de soldats républicains sont nommément enregistrés. Comme des lacunes sont évidentes, une évaluation à un millier est plausible.
 Dans les prisons de Saumur, j'estime à plus de 500 le nombre des décès au cours de la période de la Terreur. Ces décès sont d'appartenances très diverses, des combattants blancs, des soldats bleus, des errants, des gens mal identifiés, beaucoup de femmes et d'enfants, presque aussi nombreux que les hommes dans le vaste ensemble de la Tour Grenetière.
  

2) Le problème du cimetière

 
 

  Dès 1784, les autorités municipales constataient l'insuffisance des cimetières et cherchaient à en ouvrir un nouveau hors de l'agglomération. Ils avaient étudié un terrain situé sur les hauteurs, près de l'entrée du château.
Le minuscule cimetière de Saint-Pierre, placé au-dessous du bastion nord du château, est fermé en novembre 1791. Malgré l'interdiction du procureur de la Commune, le curé Martin du Chesnay continue à y procéder à des inhumations. Il est condamné à déterrer et à déplacer au cimetière de Nantilly les cadavres récemment enterrés.
 Avec la flambée des décès dans les hôpitaux et dans les prisons, ce cimetière bas de Nantilly, le seul spacieux de la ville, est submergé. Les fosses manquent, la municipalité le décrit comme « un lieu funeste à la santé » et se met en toute urgence en quête d'un nouveau champ du repos. La Société populaire trouve un terrain convenable situé près de la Fuie. Deux commissaires, les anciens prêtres Meignan et Clavreul, sont chargés d'enquêter. Le 16 pluviôse an II ( 4 février 1794 ), ils déclarent que ce choix ne convient pas, car pour accéder à ce terrain enclos, il faudrait éventrer la redoute de Nantilly ( A.M.S., anc. cote, M II 201, nouvelle cote, 2 M 17 .
 Après avoir examiné un jardin appartenant à Maurice Bizard, le 4 ventôse an II ( 22 février 1794 ), la commune jette son dévolu sur une vaste friche de 23 boisselées, située aux Sablons, aujourd'hui sur la commune de Bagneux, à l'ouest de l'ancienne route de Doué. Ce terrain appartient à Vallois du Bois-Brard, qui a disparu de Saumur et qui est réputé émigré. Mais le sol n'est pas suffisamment sondé. A une faible profondeur se trouvent de solides dalles de grès, impossibles à briser ; les fosses atteignent rarement les six pieds traditionnels ( la réglementation de l'époque exigeait seulement trois pieds de terre au-dessus des corps ). En outre, le char funèbre, recouvert d'une toile peinte aux trois couleurs, devait effectuer 2,5 km pour atteindre ce nouveau cimetière de Saumur - je dis bien de Saumur. Pas du tout satisfaisant pour les familles, qui enterrent souvent leurs parents ailleurs, ce cimetière est finalement abandonné vers 1820. Il en subsiste l'intéressant enclos familial que Jean-François Bodin avait créé à la mort de son épouse, ainsi que d'abondants ossements dans les jardins du voisinage.
 

3) Des Saumurois assez peu touchés

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

  Si l'on compte à part les gens habitant l'agglomération de Saumur en 1789, ceux qui ont péri de mort violente au cours de cette période sont relativement peu nombreux.
 Une liste aventureuse : " Morts pour leur foi, victimes de la Révolution en Anjou, 1793-1801 ", Téqui, 2000, énumère 81 noms pour Saumur, mais cette compilation hasardeuse annexe Joseph Foullon, le lieutenant Loir-Mongazon, un militaire républicain à la tête légère, ou un révolutionnaire modéré comme Quantin. Plus aberrant encore, Reynald Sécher, dans " Le Génocide franco-français. La Vendée-Vengé ", P.U.F., 1986, p. 312, compare la population en 1792 et la population vers 1802-1812. Confondant manifestement la ville et le canton de Saumur, il trouve 841,50 [!] habitants en moins. Il semble en conclure que ce sont des morts, et des morts vendéens. La ville a certainement perdu plus de 841 habitants à cette époque, mais il faut prendre en compte de multiples facteurs, comme le retour vers les campagnes, la baisse de natalité. Les phénomènes démographiques sont bien plus complexes, mais une règle est intangible : les périodes de guerre et de crises sont défavorables aux villes.
 On avait déjà rencontré cette grossière erreur de méthode à propos de la Révocation de l'Edit de Nantes. Les quelque 6 000 habitants que perd la ville à cette époque ont été comptés comme des protestants fugitifs.

 Opérant avec minutie sur des catégories plus fines et arrondissant les résultats à la dizaine supérieure, j'aboutis pour la population de l'agglomération de Saumur à une quarantaine de morts " pour Dieu et le Roi ", émigrés tués, combattants de l'armée vendéenne, prêtres réfractaires, sympathisants guillotinés ou fusillés, suspects morts en prison.
 Les révolutionnaires modérés, accusés de tiédeur, de fédéralisme ou de modérantisme, comptent une vingtaine de victimes.

 Ces nombres sont à mettre en rapport avec ce qu'on sait des soldats tués dans les armées de la République. Une liste ( incomplète ) établie pour la Fête de la Reconnaissance et des Victoires, le 10 prairial an IV ( 29 mai 1796 ) énumère 84 noms ; parmi eux, 60 sont signalés comme tués « à la Vendée » ( A.M.S., 1 D 5, p. 10, liste publiée ( avec deux oublis ) par L. Rolle, S.L.S.A.S., fev. 1920, p. 58-59 ). A cette même date, 20 grands blessés de guerre résident à Saumur ; en 1800, ils passent à 30. Les veuves de guerre pensionnées sont au nombre de 34 en fructidor an III, et de 41 en l'an VI ( A.M.S., Q V 252 (8) et (9) ).
 Les morts de Saumur sont donc d'abord des combattants, sans qu'on puisse parler d'hécatombe. A titre de comparaison, il faut rappeler le total de près de 500 tués de la guerre 1914-1918.
 

4) Des victimes nombreuses, mais étrangères à Saumur

 Malgré tout, la ville paie un lourd tribut à la guerre, et en particulier à la guerre de Vendée. Cela explique le peu de commisération des Saumurois pour les prisonniers blancs.
 Sur les 47 guillotinés de la place de la Bilange, deux seulement sont des habitants de Saumur. Ces exécutions sont spectaculaires et bien connues de tous. Ont-elles attiré une foule de badauds ? Nous ne disposons d'aucun témoignage sur ce point.
 A l'inverse, les fusillades de masse, 900 hommes environ, sont opérées aux alentours de la ville ou à Chinon, dans une relative discrétion et parfois en secret. Les correspondances et les rapports en parlent fort peu. Les victimes sont presque toutes originaires des Mauges.
Exécutions en 1793-1794 Vieux centre de répression, Saumur et sa Tour Grenetière réprimaient déjà des faux-sauniers de cette région ; elles continuent en massacrant les " brigands de la Vendée ".

 

 La carte ci-contre, tirée de L'Etat de la France révolutionnaire, dirigé par Michel Vovelle, montre le contraste entre les départements troublés ( en noir ), où les exécutions se comptent par centaines et parfois par milliers ( dont le Maine-et-Loire ), et les départements calmes ( en clair ), qui comptent moins de 50 victimes.