Des élections locales disputées   

  

   

1) Des procédures complexes

 D'après la Constitution de l'an III, tout Français mâle, âgé de 21 ans accomplis, non domestique et payant une contribution, est citoyen et peut participer aux assemblées primaires. Cette disposition est plus large que le système des citoyens actifs mis en place par l'Assemblée constituante. C'est ensuite que les choses se compliquent : les assemblées primaires nomment quelques électeurs, deux ou trois par section, qui assistent à Angers à une assemblée électorale choisissant les membres des Corps législatifs, les administrateurs du département et les juges. Pour être électeur à Saumur, il faut disposer de biens rapportant une somme au moins égale à la valeur de deux cents journées de travail. Cette disposition lourdement censitaire réserve les charges supérieures aux plus riches. Le choix de ces électeurs ne passionne pas la masse des citoyens et il est vite expédié au cours des réunions.

 A l'inverse, ces assemblées primaires désignent directement les officiers municipaux, sans condition de cens. Ces choix, nettement plus disputés, sont plus révélateurs de l'opinion locale et méritent d'être racontés par le menu.
 A la condition de bien rappeler au préalable que ces scrutins de plusieurs jours n'attirent que les cadres de la ville, disposant de loisirs et sachant écrire. Voir le tableau du nombre des votants de 1790 à 1802.
 

2) Saumur dans la ligne révolutionnaire

  On n'avait pas voté à Saumur depuis juillet 1793, où 512 citoyens étaient venus approuver par oral le texte de la future constitution. C'est sans doute ce qui explique le relatif succès de l'élection des 20 et 21 fructidor an III ( 6 et 7 septembre 1795 ), qui doit choisir 13 délégués pour le renouvellement très partiel des corps législatifs et approuver la Constitution de l'an III ( A.D.M.L., 1 L 329, double aux A.M.S., 1 K 171 ).
 Les citoyens présents reconduisent le personnel en place en l'an II ; en particulier, la section de la Liberté élit le notaire Guillemet, qui avait été désarmé comme terroriste au début de l'année.

 On vote à nouveau dès les 10-12 brumaire an IV ( 1-3 novembre 1795 ). Cette élection municipale n'attire que 139 Saumurois au total, mais elle confirme le résultat précédent. A.J.B. Cailleau est réélu brillamment au premier tour avec 113 voix et reste maire sous l'appellation nouvelle de " président de l'administration municipale de Saumur intra-muros ". Guillemet vient en second avec 88 voix.
 

3) Le retour de Blondé de Bagneux

Denis WORONOFF, La République bourgeoise, de Thermidor à Brumaire, 1794-1799, Seuil, 1972, p. 69-71.
 
 
 
 
 
 

 L'élection suivante est très disputée. Elle a lieu du 1er au 6 germinal an V ( 21 au 26 mars 1797 ). Son enjeu principal est le remplacement de quatre officiers municipaux sur sept, en particulier de Cailleau et de Guillemet, qui ont été sortis par le sort.
 Le climat national a alors changé. Le Directoire réprime Gracchus Babeuf et sa Conspiration des Egaux ; les royalistes font alors un retour en force. Cette offensive est perceptible à Saumur.
 Les quatre assemblées primaires y sont soigneusement préparées ; les listes électorales précisent pour chacun son âge et le montant de ses contributions ( A.M.S., 1 K 173 ). La municipalité fait preuve de largesse dans l'inscription des citoyens, mais 98 réfugiés de la Vendée ( ils sont encore nombreux ) sont radiés sur l'ordre du département. Joseph Lenoir de Pas-de-Loup, ancien officier des carabiniers de Monsieur, qui avait disparu de Saumur en 1793 pour rejoindre les Vendéens, est inscrit comme citoyen, mais il est déclaré inéligible, car il a bénéficié de la récente loi d'amnistie. Les votants disposent de deux urnes, un vase d'élection, dans lequel chaque billet ne peut porter qu'un seul nom, et un vase d'exclusion, pour lequel le bulletin peut porter jusqu'à quatre noms. Un citoyen élu contre lequel se serait déclarée une majorité absolue de voix d'exclusion serait éliminé ( le cas ne s'est pas produit ; ce système peut sembler ingénieux, mais sa mise en oeuvre est bien complexe ).
 Les sections votent séparément, chacune dans son temple, et en sens différent. Les sections de l'Unité ( Nantilly ) et de l'Egalité ( Saint-Nicolas ) sont conservatrices ; la section de la Fraternité ( Saint-Pierre et Fenet ) est indécise ; la section de la Liberté ( les Ponts ) affiche des positions révolutionnaires avancées.
 Le résultat final confirme la défaite de Guillemet ( 94 voix d'élection et 62 voix d'exclusion ) et surtout de Cailleau ( 56 voix d'élection et 67 voix d'exclusion ). Manifestement rejeté, Cailleau, maire depuis décembre 1791, est peut être victime de l'usure du pouvoir... En tout cas, le glissement politique est évident. Trois personnages peu marqués sont élus. Mais un autre vient tout droit de l'Ancien Régime : est élu au dernier rang, avec 118 voix d'élection et seulement 59 voix d'exclusion, Gilles Blondé de Bagneux, rebaptisé " Blondé-Bagneux ".
 Nous l'avons déjà souvent rencontré. Né en 1729, subdélégué de Saumur, maire par brevet de 1776 à 1789, Blondé de Bagneux accepte les premières étapes de la Révolution. Il préside l'assemblée départementale en juin 1790. Faute de renseignements plus précis, nous pouvons le ranger parmi les monarchistes constitutionnels. Déchu de toute fonction, il est nommé par les Vendéens membre du Comité provisoire d'administration de la ville. Prudent ou légaliste, Blondé de Bagneux n'assiste qu'à quelques séances et se garde bien de signer le moindre document. Après la reprise de Saumur, il est interrogé, puis remis en liberté, mais il se retrouve rangé parmi les suspects. Il est enfermé quelques mois à Amboise ; les habitants de Bagneux plaident en sa faveur et la municipalité de Saumur semble le protéger.
 Manifestement fort estimé, Blondé de Bagneux opère son grand retour. Il est élu au scrutin secret président de l'administration municipale de Saumur intra-muros, le 6 germinal an V ( 26 mars 1797 ). Avec les nouveaux élus, il prête serment de " Haine à la royauté " et certifié qu'il n'a pas émigré et qu'il n'est parent d'aucun émigré ( A.M.S., 1 D 5 ). Il est difficile d'analyser dans quelle mesure ce choix répond à des préférences politiques ou à la compétence de Blondé dans les affaires municipales. En tout cas, Cailleau, beau joueur, se félicite de cette alternance.
 

4) La crise municipale

 
 
 

  Blondé de Bagneux préside la fête de la Jeunesse et la fête des Epoux, puis, il disparaît des réunions, porté comme " malade ". Est-il en mauvaise santé ( il a 67 ans ) ou en conflit avec une partie des officiers ? Il est à remarquer qu'il est absent lorsque la municipalité félicite le Directoire exécutif pour sa lutte contre les royalistes le 18 fructidor - 4 septembre 1797 ( A.M.S., 1 D 6 ).
 Curieusement, Saumur se trouve englobé dans la purge qui suit : un arrêté du Directoire signé par l'angevin Larévellière-Lépeaux, le 21 brumaire an VI ( 11 novembre 1797 ), destitue Blondé de Bagneux et trois de ses collègues. Il les accuse de « partialité condamnable en faveur des émigrés et autres partisans du fanatisme et de la royauté » ( A.M.S., 1 D 6, fol. 75 ). Il nomme à leur place trois négociants et un homme de loi. Ceux-ci refusent la charge, peut-être pas pour des raisons politiques, mais plutôt parce que la ville se trouve dans une situation financière inextricable. Les trois officiers municipaux restants ont une tâche difficile. A leur tête, Ollivier fils, ancien membre du Comité révolutionnaire, prend le titre de président de l'administration municipale de Saumur intra-muros. Le 9 nivôse, un nouvel arrêté du Directoire, signé par Barras, nomme quatre nouveaux officiers. Un seul accepte, un parfait inconnu. La situation devient très confuse.
 

5) Le retour de Cailleau

 
 
 

  Finalement, les administrateurs en place cooptent trois officiers, des personnages expérimentés, dont l'ancien maire A.-J.-B. Cailleau. Cette nomination est confirmée par le Directoire et, le 27 pluviôse an VI ( 15 février 1798 ), Cailleau est réélu président. Il prête serment, en reconnaissant qu'il est beau-frère et oncle d'émigré.
 L'ancien maire fait sa rentrée par la petite porte, après avoir été délogé pendant près d'un an. Mais peu après, les assemblées primaires de germinal an VI entraînent une relative mobilisation ; 21, 3 % des inscrits viennent voter ( A.M.S., 1 K 174 ). Cailleau est réélu officier municipal le 8 germinal ( 28 mars 1798 ), dès le premier tour, avec 130 voix. Guillemet, ainsi que l'ancien député à la Convention Marie-François Dandenac l'Aîné et Ollivier fils font leur retour à la municipalité. Les électeurs désignés sont des hommes de 1793 ; Saumur redevient jacobin. Il faut ajouter que, par précaution, Blondé de Bagneux avait été déclaré inéligible.

 L'année suivante, le 2 pluviôse an VII ( 21 janvier 1799 ), un cortège civique célèbre « l'anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français ». Tous les fonctionnaires du canton de Saumur intra-muros viennent dans le temple de l'Egalité signer le serment suivant : « Je jure haine à la Royauté et à l'anarchie, je jure attachement et fidélité à la République et à la Constitution de l'an Trois » ( A.M.S., 1 K 175 ).
 Les élections qui suivent, au mois de mars, attirent peu de monde, mais elles confortent les dirigeants en place et la tendance dominante.