Le temps des trois religions   

   

   

1) Le culte civique

  Dans les dernières années du Directoire, chaque décadi, le président de l'administration communale ( le maire ) se rend en cortège de l'Hôtel de Ville au Temple Nicolas ( Saint-Nicolas ) pour y célébrer une cérémonie civique. Il lit et commente les lois nouvelles ; il célèbre les mariages. La présence des fonctionnaires est obligatoire. Ceux qui se tiendraient mal peuvent être punis d'une journée d'emprisonnement.
 Dix fois par an, une fête plus solennelle est célébrée en fonction d'un calendrier national. Les registres municipaux les décrivent longuement, et même Blondé de Bagneux en organise quelques unes. Il oublie cependant les fêtes anniversaires du 9 thermidor et du 10 août, et par suite, est blâmé par l'administration centrale du Maine-et-Loire. Lors de la fête du 14 juillet, les citoyens promènent à travers les rues la pierre de la Bastille. En supplément, la mort du général Hoche est magnifiée par une célébration funèbre le 30 vendémiaire an VI ( 21 octobre 1797 ) ; un défilé va de la Mairie au Temple de l'Egalité ( ex-temple Nicolas ), en passant par la rue Beaurepaire.
 De toutes les villes du département, c'est Saumur qui est la plus fidèle aux cérémonies révolutionnaires ( Jean-Pierre DENIS, « Les fêtes révolutionnaires dans le département du Maine-et-Loire », Pratiques religieuses, mentalités et spiritualités dans l'Europe révolutionnaire ( 1770-1820 ), s.d. B. Plongeron, Turnhout, 1986, p. 394-404 ). La plus intéressante à étudier est la fête de la Jeunesse, car elle comporte un aspect militaire révélateur. Les citoyens de 21 ans s'y inscrivent sur le registre civique, afin de pouvoir ensuite participer aux assemblées primaires. Surtout, les jeunes gens de 16 ans accomplis reçoivent des armes et sont intégrés dans une compagnie particulière de la garde nationale, préfiguration évidente du service militaire. Au cours de l'après-midi, des courses à pied sont organisées sur le Champ de Mars ( le Chardonnet ). Saumur intra-muros et extra-muros célèbrent cette fête en commun de l'an IV à l'an VI. Le 10 germinal an IV ( 30 mars 1796 ), le relevé des défections parmi les jeunes gens dans leur 17 ème année constitue un intéressant baromètre ; pour Saumur intra-muros, sur 72 inscrits, 48 comparaissent, 3 sont excusés et 21 sont absents ( A.D.M.L., 1 L 417 ) ; la situation est plus grave pour le canton de Saumur extra-muros : sur 68 inscrits, 28 jeunes gens se présentent ; les défections sont particulièrement nombreuses à Lambert-des-Levées ( 16 sur 20 ) et à Villebernier ( 13 sur 18 ). On constate déjà l'allergie au service militaire qui caractérisera la Vallée pendant la période de l'Empire.  L'opposition est moins vive au sud de la Loire ( aucun absent sur 5 à Chacé, 2 sur 6 à Hilaire-Florent ). Le 10 germinal an VI, René Vilneau, le président de l'administration de Saumur extra-muros reconnaît un échec total, au point qu'aucun appel des jeunes gens n'a pu être fait.
 Contrairement à l'avis de J.-P. Denis, la fête de la Jeunesse est encore célébrée à Saumur le 10 germinal an VII ( 30 mars 1799 - A.M.S., R I 265(1) ). Mais elle a changé de nature. La loi Jourdan instituant un service militaire obligatoire vient d'être votée. La fête se déroule dans le temple de l'Egalité et les jeunes gens s'y livrent à un concours d'éloquence. Parmi les déclamations récompensées, celle d'un élève du cours Dusillon célèbre la puissance et la bonté de Dieu, qui fait renaître la nature au printemps ; ce texte, imprégné de Préromantisme, dans la lignée de la religion naturelle et du culte de l'Etre Suprême, peut aussi être mis en rapport avec la Théophilanthropie ( Archives des Saumurois n° 177 ). Le Directeur d'origine angevine Larévellière-Lépeaux cherche alors à faire naître une véritable église qui ferait pièce au renouveau catholique. Ce texte constituerait sa seule apparition locale, car dans les dernières années du siècle, les cultes civiques et les fêtes révolutionnaires déclinent, malgré les ordres du Directoire. Les rapports signalent l'absence des femmes et des filles dans les cortèges et l'insuffisance des effectifs de la garde nationale. L'ancienne religion reprend de l'influence ; en 1796, à plusieurs reprises, la municipalité signale que les magasins sont ouverts le décadi et fermés les jours correspondant à l'ancien dimanche.
 

2) Le renouveau de l'église constitutionnelle

Pour le cadre, voir Serge CHASSAGNE, dans Histoire du diocèse d'Angers, s.d. Fr. Lebrun, Beauchêne, 1981, p. 166-172.
E. QUERUAU-LAMÉRIE, Le Rétablissement du culte après la Terreur. Orthodoxes et constitutionnels ( 1795-1803 ), Germain et Grassin, 1902.

  L'église officielle, puissante à Saumur, s'était écroulée en deux étapes au cours de l'hiver 1793-1794. Un an plus tard, le décret du 3 ventôse an III ( 21 février 1795 ) autorise la tenue de cultes dans des lieux privés. L'abbé Grégoire tente alors de reconstituer l'église constitutionnelle, en Anjou autour de l'abbé Rangeard, à Saumur autour du curé de Nantilly, César Minier. Sébastien Hiett ( probablement "Hiet" écrit à l'angevine ) rend alors publique la tenue d'un culte catholique discret dans sa maison.
 Peu après, le décret du 11 prairial ( 30 mai 1795 ) décide la réouverture des églises disponibles en faveur des ministres du culte qui feraient acte de soumission aux lois de la République. Minier fait sa déclaration à la municipalité le 28 prairial et il baptise aussitôt 17 enfants ( A.M.S., M II 200 et 5 Z 43 ). Au total, dix prêtres reprennent le culte à Saumur et une centaine pour l'ensemble de la région.
 L'église de Nantilly est alors sans affectation permanente ; elle sert pour les assemblées primaires de la section de l'Unité et, sous le nom de Temple de la Raison, pour quelques fêtes civiques. Une pétition du 18 prairial an III ( 6 juin 1795 ), comportant un bon nombre de signatures ( environ 84, surtout des femmes ), réclame l'église pour les catholiques de la ville et l'obtient. Hiett reçoit les clefs. Le 8 messidor en III ( 27 juin 1795 ), Minier écrit à la municipalité qu'il va désigner des citoyens d'un civisme reconnu pour veiller à l'entretien des lieux. Autrement dit, il reconstitue une fabrique. Un autel de la Patrie, toujours en place, est démonté et réinstallé dans le fond du choeur, en accord avec ce même curé Minier ( A.M.S., 1 D 4, 27 brumaire an IV ). Au départ donc, la coexistence entre les deux cultes est pacifique.
  

3) L'anticléricalisme des pouvoirs locaux

  La municipalité, Cailleau en tête, applique les lois d'une manière aussi restrictive que possible. Le Maine-et-Loire connaît alors deux statuts différents ; au nom des traités de Pacification, la zone insurgée de l'ouest de l'Anjou bénéficie d'une totale liberté religieuse, y compris pour les prêtres réfractaires ; la partie est du département est soumise à la loi commune, le clergé non-jureur y est interdit de séjour sous peine de mort, le clergé constitutionnel n'a droit à aucune manifestation extérieure du culte et ne peut faire de prosélytisme. Cette disposition rappelée dans la loi du 7 vendémiaire an IV ( 29 septembre 1795 ) est reprise en termes stricts par la municipalité trois mois plus tard ( A.M.S., 1 D 4, p. 192-193, 13 ventôse an IV ( 3 janvier 1796 ) ),. Elle reproche aux ministres du culte catholique d'imprimer dans les faibles cerveaux des enfants « les principes et les préjugés de leur religion, avant que l'âge de la raison les ait mis dans le cas de discerner si c'est là le culte qu'ils préfèrent ». En conséquence, elle leur fait défense « de catéchiser les enfants ni de leur donner des leçons, sous prétexte de les instruire de la religion ».
 Le 30 floréal an VI, la dame Guiloiseau, qui avait jadis tenu une petite école et qui montre à lire aux enfants dans la section de la Liberté, conduit ses filles deux par deux, tenant un cierge à la main, jusqu'à l'église de Nantilly, où le curé Minier leur donne la communion. Manquement public à son devoir de laïcité, la municipalité la révoque ( A.M.S., R I 265(1) ).

 En octobre 1795, sont mises en place les nouvelles municipalités cantonales. Saumur extra-muros se voit attribuer Nantilly comme temple civique. Dans la réalité, les deux communes organisent souvent leurs fêtes en commun. Le 1er vendémiaire an V ( 22 septembre 1796 ), est célébré l'anniversaire de la fondation de la République. Dans l'église de Nantilly, est monté un nouvel autel de la Patrie formé d'une figure de femme entourée de drapeaux flottants. Cet imposant ensemble est placé « sous la coupole », c'est-à-dire à la croisée du transept, et se trouve masquer l'autel catholique en construction à l'entrée du choeur. Il doit être démonté le soir de la cérémonie, mais une pétition signée par 43 citoyens réclame son maintien en place, car « ils sont depuis longtemps affectés de ne point voir un autel à la Patrie dans le Temple de la Raison » ( textes sur l'autel de la Patrie, S.L.S.A.S., n° 140 bis, sept. 1991, p. 86-93 ). La municipalité de Saumur intra-muros fait droit à cette demande, car elle n'a pas les moyens de reconstruire l'autel ailleurs, que sa localisation correspondait à son emplacement primitif et que le curé Minier avait été prévenu... L'intention de narguer les pratiquants catholiques paraît fort probable.
 Ces derniers ripostent par une autre pétition rédigée par Renault, habitant place de l'Egalité, n° 9. Le 25 vendémiaire an V ( 16 octobre 1796 ), ils s'adressent sans intermédiaire à Paris aux citoyens Directeurs, qui font suivre au ministre de l'Intérieur, qui transmet à l'administration centrale du département ( A.N., F 19/445, n° 275 ). Cette querelle de sacristie se prolonge sur dix mois ; elle se termine par un modus vivendi qui mécontente les catholiques.
 A partir du 28 prairial an V ( 16 juin 1797 ), c'est Saint-Nicolas, abandonné par l'armée de l'Ouest, qui devient le lieu officiel des cérémonies civiques ( A.M.S., P I 234(1) ). Mais la municipalité de Saumur intra-muros remet le temple de l'Unité à la disposition de Saumur extra-muros ( A.M.S., 1 D 7, 5ème jour complémentaire de l'an VI ( 21 septembre 1798 ) ). Le conflit se poursuit donc. Les citoyens catholiques se disent à l'étroit dans Nantilly et réclament Saint-Pierre pour leur culte. Il leur est répondu que Nantilly est suffisamment spacieux et que la gendarmerie, désormais installée dans l'ancien presbytère, a besoin de l'église pour y entreposer son fourrage.

 Le récit de ces querelles subalternes a pu paraître un peu long. On voit pourtant se dessiner un conflit qui va durer un bon siècle. Les catholiques, soutenus par les notables, manifestent beaucoup d'aigreur dans la défense de leurs droits. La municipalité, soutenue par une majorité de citoyens, fait une application des lois aussi restrictive que possible. En agissant ainsi, elle manifeste peu de sens politique, car elle freine le renouveau d'une église constitutionnelle encadrée par de bons républicains. A terme, elle fait le jeu du clergé réfractaire, habituellement royaliste.
  

4) Le retour de prêtres réfractaires

  Mettant à profit les phases de tolérance religieuse, des prêtres réfractaires reviennent s'installer à Saumur. Certains prêtent le serment d'obéissance aux lois, d'autres refusent et regroupent des fidèles dans une petite église clandestine, sur laquelle on ne sait rien de précis.
 Lors du durcissement qui marque les deux dernières années du Directoire, Charles Mesnet et André Nacquefaire, anciens chapelains de Saumur, ainsi que Jean-Baptiste Refour, ancien vicaire, sont appréhendés et internés à l'île de Ré.
 Au lendemain du coup d'Etat du 18 brumaire, le retour des déportés est autorisé. Ils reviennent en particulier d'Espagne, au nombre de 183 pour le Maine-et-Loire, dont certains à Saumur. On atteint désormais la préparation du Concordat, qui n'est pas une mince opération et qui sera traité plus loin.