Les ambitions scolaires des années 1795-1796   

   

  

 « Article 16 - Les jeunes gens ne peuvent être inscrits sur le registre civique, s'ils ne prouvent qu'ils savent lire et écrire ». Cet article peu connu de la Constitution de l'an III révèle les ambitions scolaires des Thermidoriens, qui ajoutent prudemment : « Cet article n'aura d'exécution qu'à compter de l'an XII de la République ». On s'attend tout de même à un effort en faveur de l'instruction pour tous, si l'on veut que beaucoup de citoyens puissent voter en 1804.
  

1) Etat scolaire vers 1795-1798

 
Sources pour cette partie, A.M.S., R I 265(1 et 2)

   Dans la réalité, sur le rapport de Lakanal, la loi du 27 brumaire an III ( 17 novembre 1794 ) supprime l'obligation scolaire ( décidée en frimaire an II, mais mal mise en pratique ). Son ambition se limite à une école primaire publique pour 1 000 habitants et au recrutement de maîtres par des jurys d'instruction. A Saumur, un effort sérieux est tenté pour la mettre en pratique. Un état du 29 pluviôse an III ( 17 février 1795 ) nous renseigne sur son application. La ville compte alors 11 écoles. Les quotas sont respectés, puisque la population est alors estimée à 10 500 habitants. Les pouvoirs publics hébergent ces écoles dans les anciens presbytères disponibles ou dans des maisons d'émigrés et de condamnés. Au total, 524 élèves sont scolarisés ( 263 garçons et 261 filles ), au moins pendant quelque temps, soit une centaine de plus que l'année précédente.
 Cependant, le jury d'instruction publique, animé en particulier par le médecin Riffault, est consterné par le niveau des maîtres : « la plus part n'ont pas les connaissances suffisantes pour remplir une aussi intéressante profession ». Ailleurs, il les juge « ignorans, de mauvaise foi ou assez au-dessous de leurs devoirs ». Quatre maîtresses sont qualifiées de " faibles ". Tous les instituteurs sont nommés à titre provisoire, car le jury espère en trouver de plus compétents.
 Il en trouve quelques uns, alors que la loi du 3 brumaire an IV ( 5 octobre 1795 ) vient ruiner ces efforts. Désormais, l'école n'est gratuite que pour les enfants indigents ; les maîtres ne sont plus rétribués par les pouvoirs publics, mais seulement logés.
 Une inspection de messidor an VI permet de constater le recul. Il y a toujours 11 maîtres publics en exercice ; ils ne présentent rien de répréhensible en ce qui concerne l'éducation républicaine : les enfants apprennent à lire dans le texte de la constitution de l'an III. Mais les effectifs sont en baisse, se réduisant à une bonne centaine pour les garçons ( on n'a même pas pris la peine de recenser complètement les filles ! ). Payés par une rétribution des parents, les maîtres vivent dans la misère. Un rapport dit à mi-mot que des écoles libres d'inspiration catholique seraient apparues. Le jury d'instruction publique aboutit à cette conclusion que la première urgence est de créer une école centrale dans le département, afin de former des enseignants compétents.
 A l'échelon national, quand les Thermidoriens décident de créer à Paris une Ecole normale, aussi ambitieuse qu'éphémère, ils demandent à chaque district d'y envoyer un élève. A Saumur, plusieurs candidats se manifestent. L'instituteur Guiet, proposé par la municipalité, n'est pas retenu faute de connaissances suffisantes. Le 24 frimaire an III ( 14 décembre 1794 ), le district nomme Alexandre-Joseph Dusillion, un dessinateur et architecte employé par les Hospices militaires de l'Ouest, qui fera carrière ailleurs. Cependant, un autre ancien élève, Louis-Guillaume Papin, qui avait été nommé par le district du Montglonne, va s'installer à Saumur et y tenir une place considérable dans la vie intellectuele.
  

2) Le projet d'école centrale

 

  La Convention thermidorienne et le Directoire ont finalement développé un enseignement supérieur reproduisant les élites. Les grandes écoles naissent alors et dans chaque département est créée une école centrale. Celle d'Angers, regroupant 200 élèves sous la houlette d'enseignants remarquables ( dont le saumurois Villier, qui tient la chaire d'Histoire et Géographie ), connaît un vif éclat.
 Saisie par une pétition d'un grand nombre de citoyens, la municipalité de Saumur intra-muros, le 12 prairial an IV ( 31 mai 1796 ), sollicite la création d'une école centrale supplémentaire ( A.D.M.L., 1 L 922, publié dans S.L.S.A.S., oct. 1913, p. 43-48 ). La ville possédant un ancien collège a le droit d'ouvrir cet établissement, à la condition d'en payer les frais. Elle estime que l'école centrale serait mieux installée dans le bâtiment des Ursulines, plus adapté que l'ancien collège tout chamboulé par la Manutention militaire. Mais ses moyens ne lui permettent de rétribuer que six professeurs, dans les disciplines suivantes : dessin, langues, mathématiques, physique générale, grammaire et belles-lettres. L'enseignant de belles-lettres serait en même temps bibliothécaire. Pas de chaire d'histoire, mais par rapport aux programmes de jadis centrés sur les humanités et sur la philosophie, le renouvellement est considérable.
 Il serait demandé une rétribution annuelle de 25 livres à chaque élève, sauf aux indigents. L'administration municipale s'occuperait de négocier l'organisation d'un pensionnat. Malgré son réalisme, malgré l'appui de l'administration centrale du département, cet intéressant projet est resté sans suite.
 

3) De minuscules pensionnats

 A défaut d'une école centrale remplaçant son ancien collège, Saumur n'offre que quelques pensionnats aux effectifs minuscules. La citoyenne Ménager tient une « maison d'éducation pour les jeunes filles dans l'adolescence ». Pour les grands garçons, cinq établissements dispensent des cours d'humanités. Ils sont tenus par Randouin, Maugin, Sicard et Dusillon ( il pourrait s'agir en réalité de César-Auguste Dusillion ) ; Pierre Lalande, ancien prêtre et ancien régent au collège royal, assure un cycle complet. Ses élèves de Première étudient l'Iliade, la Henriade de Voltaire, le Lutrin de Boileau, la Jérusalem délivrée du Tasse, le Paradis perdu de Milton, le Télémaque de Fénelon et les deux premiers livres de l'Enéide, soit le programme classique, élargi par une intéressante ouverture sur les lettres européennes.
 L'abbé Lalande sera l'un des fondateurs du nouveau collège en 1800.