Chapitre 28 :

  Saumur sous Napoléon Bonaparte
   ( 1800-1814 )

  

  

   Installé tambour battant à Paris, le nouveau régime du Consulat tarde à se mettre en place dans le Saumurois. La structure de l'arrondissement n'est définitivement fixée que par un arrêté du 27 brumaire an X ( 18 novembre 1801 ).
 Le premier sous-préfet nommé est Jean-Baptiste Delorme, député de M. et L. au Conseil des Cinq-Cents, mais ce dernier refuse la charge, préférant le poste plus paisible de conservateur des Eaux et Forêts pour trois départements.

 

LA RÉORGANISATION CONSULAIRE

    

1) Les nouveaux dirigeants 

   Jean-Pierre Delabarbe est de fait le premier sous-préfet de Saumur. Nommé par arrêté du Premier Consul le 12 prairial an VIII ( 1er juin 1800 ), il est alors secrétaire général de l'Orne et il est installé seulement douze jours plus tard, devenant ainsi l'homme fort de la ville et de la région.
 Né dans la Manche actuelle en 1751, après des études juridiques, il est en 1787 le directeur des domaines de la Généralité de Tours. Pendant la Révolution, il se consacre à des activités financières dans la région, occupant notamment le poste de maître particulier des Eaux et Forêts à Baugé. Il fait aussi des affaires pour lui-même, achetant à Saumur l'ancien couvent des Capucins, où il habite. Père de quatre enfants, il donne en mariage sa fille Virginie au chirurgien Pierre Caffé ( qui jouera un rôle clef dans l'affaire Berton ).
 Par son langage et ses manières, il apparaît comme un homme de la Révolution. Dans ses premiers rapports, il s'adresse à ses supérieurs en les qualifiant de " citoyens " et en les tutoyant. Il annonce la fête de la Concorde du 14 juillet 1800 par une affiche au patriotisme exalté ê (1). Ostensiblement anticlérical, il déteste l'ancien clergé réfractaire et entretient des relations houleuses avec le curé Forest. Sa personnalité indépendante l'empêche d'obtenir le poste de préfet qu'il ambitionnait et que son intense activité lui méritait. Il envoie une masse considérable de rapports, qu'il rédige sur un ton de franchise abrupte et qui constituent la pâture de l'historien.
 Très puissant, il intervient souvent dans les affaires municipales, car les limites des domaines sont mal définies et car le maire est isolé.

 Le maire de Saumur est désormais nommé par le Premier Consul. Sa charge est très lourde, car elle s'étend sur un champ plus vaste qu'aujourd'hui, en particulier en matière de surveillance policière et de passeports ; il n'est assisté que par deux adjoints ; il ne perçoit pas la moindre indemnité et les enquêtes se préoccupent de savoir s'il dispose d'une fortune suffisante.
 Le 3 floréal an VIII ( 23 avril 1800 ), un arrêté du Premier Consul procède aux nominations suivantes : maire, Jean-Etienne Cigongne, ancien député aux Etats Généraux, déjà élu maire en novembre 1791 et ayant refusé, s'occupant ensuite du ravitaillement et du Tribunal de Commerce ; adjoints, David, ancien agent national et Pierre-Henri-Joseph Sailland-Vachon, ancien commandant de la cavalerie du district. Tous les trois partisans modérés des idées nouvelles, ils semblent les hommes de la situation, mais ils refusent les postes, se disant trop occupés.
 Le sous-préfet Delabarbe avance alors deux noms : Jean-André Delafargue, ancien procureur du Roi à la Sénéchaussée, principal défenseur du projet d'un département du Pays saumurois, pour l'heure installé dans la ville comme avocat ; Jean-Baptiste Ducamp, commissaire des poudres et salpêtres et président de la Société populaire avant sa régénération.
 D'après le sous-préfet, c'est le parti conservateur et clérical qui arrache le choix d'un autre notable, Philippe-Félix Cochon, nommé le 19 messidor an VIII ( 8 juillet 1800 ) et installé par Cailleau vingt jours plus tard. Né en 1744, Cochon a occupé le poste de directeur des Messageries de 1778 à 1798. Il Signature de Philippe-Félix Cochondispose d'une immense fortune estimée à 150 000 francs. Il avait été nommé membre du Conseil provisoire d'administration royaliste par les Vendéens et avait été poursuivi pour ce fait ê (2). Delabarbe écrit qu'il est « bourbonien » et qu'il n'a pas voté en faveur du Consulat à vie et de l'établissement de l'Empire ê (3).
 A cause de ses opinions, le nouveau maire est plutôt isolé parmi les notables locaux. Il ne confie aucune tâche à ses deux adjoints, le négociant Berthelot-Pineau et le procureur Sébille père, tous deux anciens membres des municipalités précédentes. Le choix de ce nouveau maire répond peut-être à un souci d'équilibre. En tout cas, les relations entre Cochon et Delabarbe sont constamment tendues.
 

2) La restructuration consulaire

 

  Dossier 1 : L'octroi

Dossier 2 : La renaissance du collège



Dossier 3 : Le Concordat à Saumur

  Le remodelage du pays par le Premier Consul est d'une importance considérable. Pour s'en tenir seulement à Saumur, ces décisions interviennent surtout dans trois domaines, qui font l'objet d'une étude détaillée :

1) le rétablissement des finances municipales par l'octroi, institué le 5 octobre 1800. La commune éponge rapidement ses dettes et dispose désormais de moyens financiers ;

2) la renaissance du collège, qui s'opère en plusieurs étapes ;

3) la mise en place du Concordat, qui, localement, est une entreprise très délicate.

 Ces trois mesures, pleinement opérationnelles en 1803, marquent la vie de la cité pour plus d'un siècle.
 

 3) Une administration sous-équipée

  Chassée du presbytère, la sous-préfecture se réfugie dans la sacristie de Saint-Pierre, puis aux Capucins, dans le bâtiment appartenant à Delabarbe. Elle erre ensuite dans diverses maisons de la ville. Elle se fixe à demeure, rue Beaurepaire, seulement en 1822, par l'acquisition de la propriété Bineau-Sébille. Cependant, le préfet estime que les services administratifs locaux sont bien structurés.
 Le tribunal n'est pas mieux loti. Il quitte l'enclos de la tour Grenetière pour revenir s'implanter dans la grande salle de l'Hôtel de Ville. Le secrétariat de la mairie est exilé dans des galetas.
 La maison d'arrêt est au contraire au large. En voici le plan dressé le 24 floréal an XII ( 14 mai 1804 ). Il est orienté vers le sud et établi au niveau du premier étage. On reconnaît la tour Grenetière ( à droite ), puis l'actuelle crèche Chauvet ( la rue des Payens n'est pas encore percée ) et la tour du Bourg réservée aux femmes. 

Plan de la prison en l'an XII

 Quatre préaux s'étendent en avant jusqu'à la place de l'Arche-Dorée. La règle du cloisonnement entre les détenus explique leur spécialisation. Le préau de gauche, devant la tour du Bourg, est affecté aux " femmes de mauvaise vie, voleuses, etc. ". Viennent ensuite " les criminels condamnés ", puis " les prévenus et les condamnés de police correctionnelle ". Enfin, le dernier préau au pied de la tour Grenetière est réservé aux " prévenus de crimes ". Les locaux sont vastes pour la faible population, formée surtout de petits délinquants : en 1804, une soixantaine d'individus, « dont un sixième du sexe » ; en 1810, vingt à vingt-deux détenus. Mais les lieux sont vétustes, présentent peu de sûreté et sont dépourvus d'ateliers. Dans l'immédiat, le préfet envisage de transférer cette maison d'arrêt dans l'ancienne prison royale, sur la montée du château.

 Pour l'instant, Saumur ne présente aucun des édifices caractéristiques d'une sous-préfecture digne de ce nom. Plusieurs rapports envisagent l'achat d'un bel immeuble situé en centre ville pour y installer, soit la Mairie, soit le Tribunal. Je suppose qu'il s'agit de l'hôtel Blancler. Mais le prix demandé est jugé trop lourd.

 

LA SOMNOLENCE DE LA VIE PUBLIQUE

  

 4) La période des tensions

  Les milieux dirigeants sont loin d'être homogènes. Dans le dossier consacré au Concordat, nous avons évoqué le conflit entre l'abbé Forest et le sous-préfet. Ce dernier entretient aussi des rapports orageux avec le maire royaliste Cochon. Le préfet demande même à Esnault, président du Tribunal, de s'interposer comme médiateur entre les deux hommes. Puis, il envoie le sous-préfet de Segré enquêter à Saumur.
 Nous ne disposons que des plaintes de Delabarbe, qui écrit beaucoup : le maire ne répond pas à ses courriers ; quand il aliène les terrains de l'ancien collège, il ne procède pas par voie d'adjudications, mais il en profite pour favoriser ses amis. Le premier reproche est parfaitement exact et lui coûte sa place ; en 1808, Cochon n'est pas reconduit à la mairie.

 Par ailleurs, les complots royalistes montés par Cadoudal poussent des ramifications dans la ville. Le 30 juillet 1801, est arrêté à Saumur Eugène de Beauvau, ou plutôt l'aventurier qui se fait passer pour tel & (5). En compagnie du comte Dumas de Ligné, il se livrerait à des entreprises « d'embauchage ». Je n'ai rien trouvé de précis sur cette affaire.
 

5) La fin des débats politiques

   Le 24 nivôse an XI ( 14 janvier 1803 ), dix-neuf personnalités de la ville créent une " Société d'amis des arts ", un club de lecture ouvert de huit heures du matin à dix heures du soir et abonné aux périodiques relatifs « à l'histoire naturelle, aux sciences, arts et belles-lettres » ê (6). Tentative probable de reconstitution de la Société du Grand Jardin, fondée en 1780 ( Idées nouvelles, § 7 ), mais sur un mode plus austère : « la société exclut toute espèce de jeux de cartes et de hasard ». De même, « quoique l'intention de la société ne soit pas de s'occuper de politique, elle pourra avoir un journal consacré à cette partie ». Est-ce dernier article qui a soulevé des difficultés ? Ou bien le fait que ce salon de lecture ne regroupe que des notables de la tradition révolutionnaire, comme Cailleau ou Bodin ? En tout cas, faute de participants, la Société d'amis des arts se dissout un an plus tard, le 12 nivôse an XII.

 Le climat est défavorable aux associations. L'ancienne loge maçonnique Saint-Louis de la Gloire, fondée à l'Orient de Saumur en 1745, reconstituée en 1781, est rétablie sous l'appellation de " Saint-Napoléon de la Gloire ", le 16 ème jour du 10 ème mois de l'an de la V\ L\ 5807, c'est-à-dire le 16 décembre 1807 ê (7). D'anciens membres de l'Union de famille se reconstituent également, puis rejoignent en partie Saint-Napoléon de la Gloire. Le tableau de cette dernière loge, imprimé en janvier 1809, énumère plus de soixante noms, sous la houlette du vénérable Pierre-René Esnault, le président du Tribunal. On note aussi le retour de Riffault de Sautret, l'inlassable versificateur. Tous les plus importants négociants de la ville sont présents, dont Pierre-Auguste Mayaud et son frère, Noël-Henry Mayaud-Lagarde. Peu de liens idéologiques rassemblent ces « frères » ; le carriérisme est le motif le plus probable de ces initiations. La loge est contrôlée de près par les autorités, qui en encouragent plutôt l'existence. Le préfet Nardon écrivait en 1805 : « on y assure que l'Empereur et les principaux membres de la famille impériale sont chefs de ces associations, ce qui y attire beaucoup de monde ». La loge manifeste peu d'activité. Des dissensions apparaissent avec les anciens de l'Union de famille, qui finalement quittent Saint-Napoléon et passent directement à l'Orient de Paris. Quelques royalistes notoires sont présents, ce qui explique un ralliement aux Bourbons exceptionnellement rapide : dès le 7 juin 1814, la loge demande à reprendre son premier titre de " Saint-Louis de la Gloire ".

 Le contrôle de la population et de ses opinions est strict, mais il est peu choquant, car il ne s'opère pas par la voie policière, mais par les organes administratifs ( maire, sous-préfet, sénateur ). Le sous-préfet est au centre de ce dispositif ; il harcèle les maires par des demandes de renseignements, en particulier sur les émigrés rentrés et sur les anciens chouans. En 1811, il demande aux libraires le catalogue complet des livres qu'ils mettent en vente.
 

6) L'atonie de la vie municipale

  Dans ce climat, l'activité du Conseil municipal est particulièrement terne. Il ne se réunit pas du 28 juillet 1800 au 27 octobre 1804, et par la suite, environ cinq fois par an & (9). Toute réunion supplémentaire doit être autorisée par le sous-préfet. Sa mise en place suit un dispositif caricatural : les citoyens élisent des notabilités communales, obligatoirement parmi les cent plus imposés du canton ; parmi elles, le préfet choisit les conseillers municipaux. Dans une lettre confidentielle au préfet, Delabarbe se dit choqué par ce système réservant les grandes magistratures aux plus imposés. Il précise que d'anciens chefs vendéens et d'anciens émigrés figurent sur la liste. Il ajoute, un peu imprudemment, qu'avec ce système, les chefs de la Révolution n'auraient pu être élus.
 Les élections, difficilement compréhensibles, connaissent peu de succès de foule et peinent à réunir des majorités suffisantes ê (10). Seules les opérations préparatoires au Conseil d'Arrondissement et aux fonctions de juge de paix sont plus disputées.
 En tout cas, sont mis en place trente conseillers municipaux, en supplément du maire et de ses deux adjoints. Toutes les grosses fortunes de la ville sont présentes, quelles que soient leurs opinions. En 1812, quatre places sont vacantes, sans que le préfet se soucie de les pourvoir.

 Dans ce contexte, le maire n'est pas harcelé par son Conseil municipal, mais il a constamment le sous-préfet sur le dos et parvient difficilement à s'affirmer.
 A Cochon succède Pierre-Henri-Joseph Sailland-Vachon, nommé le 18 mars 1808. Ancien juge à la Sénéchaussée, il sert sans états d'âme tous les régimes, commande la cavalerie du district sous la Révolution, devient maire de Varrains en 1800 et, plus tard, se rallie à la Restauration. Il apparaît comme un bon administrateur, établissant de solides rapports sur les grands travaux projetés par la ville. Mais, vers 1810, l'administration locale se dérègle ; le sous-préfet Delabarbe tombe gravement malade et le maire assure ses fonctions par intérim, à partir du début de 1810, avant de devenir sous-préfet en titre le 26 décembre 1811 ( à noter ce curieux cursus honorum ). Pendant cette période provisoire, Sailland-Vachon doit renoncer à une partie de ses fonctions de maire. Mais ses deux adjoints ne sont guère vaillants, l'un est malade, l'autre paralysé ê (11). Charles-Thibault Persac, un ancien percepteur, est nommé adjoint le 23 avril 1810, mais ses affaires l'obligent à beaucoup voyager. C'est Honoré Hanry, un simple conseiller municipal, qui expédie les affaires courantes. Finalement, Persac est nommé maire le 10 avril 1813 ; il n'a guère le temps de s'affirmer.

 

UN PAYS EN GUERRE

  

7) Le culte du chef

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 4 : Napoléon à Saumur

  La forte tradition bonapartiste de Saumur et du Saumurois, tout au long du XIXe siècle, permet d'avancer que le pouvoir de Napoléon a été bien accueilli localement. Ce fait est abondamment attesté dans les milieux militaires. Chez les civils, à l'instar du sous-préfet Delabarbe, les tenants de la tradition révolutionnaire voient dans Bonaparte, même dans Napoléon, un fils des idées de 1789 et un propagateur de la Grande Nation. Seuls, les royalistes affirmés gardent leurs distances, mais ils se réduisent à quelques familles influentes.
 Apporter des preuves péremptoires de l'état d'esprit local n'est pas chose facile. Lors des plébiscites, personne ne répond " non " à Saumur, mais, ce qui pourrait être plus significatif, le nombre des " oui " passe de 350 en 1799 à 483 en 1802. Cependant, ce dernier résultat ( A.D.M.L., 3 M 219 ) ne représente que 26 % des inscrits et approximativement la moitié de la moyenne nationale. [ Dans le Landais, p. 270, ayant présenté les Saumurois comme « se déplaçant en petit nombre pour approuver les plébiscites », je suis pris à partie dans le bulletin S.L.S.A.S., n° 158, 2009, p. 128-130, je maintiens cette appréciation qui repose sur des recherches approfondies. Les résultats des autres plébiscites n'ont même pas été conservés dans les archives municipales. ]

 Une colonne de la Grande Armée se rendant en Espagne traverse Saumur du 24 septembre au 7 octobre 1808, à raison d'une moyenne de 2 000 hommes par jour. Ils défilent sous un arc de triomphe dressé à l'entrée du pont Cessart. Des fêtes et des banquets sont donnés tous les soirs en l'honneur des officiers, qui passent des nuits blanches ê (12). Plus grandiose encore est l'entrée de l'Empereur dans la ville, le 12 août 1808. Même si l'épisode ne brille pas par son originalité, il doit être décrit ( dossier 4 ).
 Intensément bonapartistes les Saumurois ? Sans doute, mais un autre fait donne à réfléchir : dans cette même année 1808, pour la commémoration du 2 décembre, cinquante-trois gardes nationaux sont portés absents et condamnés à un franc d'amende.
 La société d'agrément nommée " le Petit Caporal ", implantée à la Croix Verte, aurait été fondée en 1813, en hommage évident à l'Empereur. Elle est la plus ancienne société de Saumur encore en activité. Cependant, son existence n'est bien documentée qu'à partir de 1840 & (13). Cette survivance correspond à un solide courant bonapartiste. Il n'est pas obligatoire de trouver dans cette désignation une référence directe au passage de Napoléon.
 

8) Une société militarisée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 5 : Carrières militaires sous la Révolution et l'Empire

   La guerre, qui dure de 1792 à 1814, à part une courte trêve, ainsi que la conscription de plus en plus large entraînent obligatoirement une transformation de la société, qui s'imprègne d'esprit militaire, à un point qu'on a peine à imaginer aujourd'hui.
 A partir de 1796 ( dissolution de l'armée de l'Ouest ), les troupes sont pourtant faiblement présentes dans la ville, car elles se battent au loin. Des unités sont installées dans les locaux de l'Ecole de cavalerie pour de courtes périodes ; elles sont, soit au complet, soit représentées par leurs services généraux. Pendant l'été 1801, c'est le 19 ème régiment de Chasseurs ; il fait niveler le monticule de terre subsistant de l'autel de la Patrie, car il gêne ses manoeuvres. En 1803, c'est le 1er régiment de Hussards, « entièrement dévoué au Premier Consul, ainsi que son nouveau chef, le commandant Rouvillon », selon un rapport du général Gouvion. Sous l'Empire, viennent le 7 ème Hussards, le 28 ème Dragons ( 1805 ), le 26 ème régiment de Chasseurs à cheval ( 1807-1813 : le gros de ses effectifs est envoyé vers la Prusse en mars 1807, car la Vendée est tranquille ; lors de la visite de Napoléon en août 1808, la caserne du Chardonnet ne contient plus que 11 officiers, 133 hommes, 106 chevaux et 72 conscrits prêts à rejoindre ).
 En décembre 1813, le 17 ème Dragons est en dépôt ; son médecin-major se plaint du « mal vénérien » qui ravage le corps ; une prostituée surnommée « la belle en cuisse » rassemble d'autres filles dans sa maison et débauche les jeunes gens & (14). En avril 1814, s'installent deux brigades de chasseurs à cheval de la Garde impériale, puis, dans le cadre des licenciements, le 26 ème Dragons.
 L'énumération ci-dessus est peut-être incomplète, tant les changements sont rapides. Il est sûr, à l'inverse, que les bâtiments de l'Ecole sont en triste état. Ils ont été envahis par les crues de la Loire ; les toitures, endommagées par l'ouragan du 28 décembre 1803, n'ont pas été rétablies. La ville assure quelques travaux urgents, qu'elle tente de se faire rembourser par l'ordonnateur de la 26 ème Région militaire.

 Malgré sa dégradation progressive, le château est devenu une étroite prison pour des marins anglais, qui y dorment dans des hamacs. Au printemps 1799, ils sont au nombre de 500, gardés par trois compagnies. Parmi eux, 80 Chinois, capturés au préalable par un vaisseau anglais, deviennent un objet de curiosité locale & (15). Les pourparlers préparant la Paix d'Amiens entraînent la libération progressive des Anglais. Les dix derniers matelots sont renvoyés en octobre 1801, sous la garde de parlementaires.

 La loi Jourdan de 1798 régit la conscription ; les opérations sont organisées au niveau cantonal ; les jeunes gens de la commune sont répartis dans les cantons de Saumur N.E., Saumur N.O. et Saumur Sud. C'est pourquoi il est difficile de donner des nombres précis pour la ville seule. Au total, 3 à 400 conscrits sont contrôlés chaque année ; ils sont de petite taille, en moyenne 1,624 m ; ils sont tout de même un peu au-dessus de la moyenne départementale ( 1,612 m en 1807 ). Leur état physique est également meilleur : 31,07 % sont réformés dans les trois cantons, contre 46,44 % dans le canton de Longué et 53,61 % dans le canton de Noyant ê (16). Les conscrits déclarés aptes au service ne sont pas tous levés ; la moitié d'entre eux est prise au début de l'Empire, les 2/3 vers la fin. Pour la ville elle-même, cela correspond à une quarantaine d'appels chaque année vers 1806, à une cinquantaine vers 1814 ( les classes sont moins nombreuses, mais les pourcentages plus sévères ). Le recensement de 1801 avait estimé que 117 défenseurs de la Patrie étaient sous les drapeaux ; ce nombre a sûrement augmenté par la suite ( la durée du service est théoriquement de cinq ans ).
 Forte dans le Massif Central et dans le S.O. de la France, la résistance au service militaire se situe entre 20 et 29 % des requis dans le Maine-et-Loire & (17). Dans ce département, elle est plus vive dans les Mauges, dans la Vallée et, en général, dans les campagnes. A Saumur, elle apparaît comme faible, avec 13 réfractaires et 6 déserteurs de 1806 à 1810. Réfractaires et déserteurs mènent une vie de proscrit. Ils sont soupçonnés de se cacher parmi les équipages des bateaux de Loire, qui sont systématiquement contrôlés ( lettre du préfet Hély d'Oissel du 21 novembre 1811 ).

 Dans la réalité, la résistance la plus vive vient des milieux aisés. Alors qu'ils s'engageaient en masse dans les années 1791-1792, les enfants de la bourgeoisie recourent désormais aux dispositions [ choquantes ] qui leur permettent d'échapper à la conscription par l'argent. D'après un contrôle du 11 juin 1800 portant sur 192 jeunes gens nés dans les années 1776-1778, 23 d'entre eux ont versé 300 francs, afin d'être dispensés ê (18). On y reconnaît les familles influentes de la ville : Boislève, Desmé, Dovalle, Dupuis, Mayaud, et Jean-Baptiste Cailleau, fils du maire - qui a déjà donné un fils à la Patrie - et futur maire lui-même. En outre, ceux qui ont pris le risque du conseil de révision peuvent encore fournir un remplaçant : Pierre-Antoine Blancler et Alexandre Vilneau échappent ainsi à la réquisition. Un véritable système d'assurance contre le service militaire se met en place, et ses tarifs flambent ê (19). En 1803, la fourniture d'un remplaçant coûte 1 200 francs à Charles-Thibault Persac ( plus tard maire ). En 1807, Bernard de La Roche promet à René Saillant, de Saumur, 300 francs s'il échappe, et 3 500 francs au cas où il serait pris, soit une fortune payable à la fin du service. Désormais, les pauvres fournissent l'essentiel de la chair à canon. Sauf s'ils se marient très jeunes, ce qui apparaît parfois & (20).

 Ceux qui se sont engagés ou qui ont pris goût à la vie des camps peuvent réussir de brillantes et rapides carrières. Le dossier 5 présente une vingtaine de cas. Ceux qui ont le mieux réussi étaient bas-officiers sous l'Ancien Régime et ont été élus à des postes élevés dans la garde nationale au début de la Révolution.

 Une question ne peut être éludée : combien de militaires de Saumur ont été tués dans les guerres de la Révolution et de l'Empire ? Impossible d'apporter une réponse précise, l'état civil est trop incomplet : il comporte par exemple un bordereau de décès pour un soldat mort dans un hôpital polonais, mais il est ensuite muet sur la campagne de Russie, certainement très meurtrière.
 Nous avons déjà cité une liste énumérant 84 morts pour la Patrie établie en mai 1796. Le rythme des décès s'est accentué sous Napoléon, notamment au cours des années 1812-1814. L'application mathématique des proportions nationales donnerait plus de 700 morts. Encore une fois, ce nombre est une estimation et non une statistique. Il est malgré tout intéressant de le mettre en relation avec le nombre de 420 morts que nous avons retenu pour la guerre 14-18, mais sur quatre années seulement. Ce sont là les deux grandes hécatombes de notre histoire.

 

SAUMUR SOUS L'EMPIRE

   

 9) Les nouveaux milieux dirigeants

  Sous l'Empire, les rapports sociaux, dépourvus de la couche de vernis de l'Ancien Régime, apparaissent comme particulièrement contrastés, exclusivement fondés sur le pouvoir et la fortune.
 Le plus grand train de vie de la région est mené par le sénateur Louis-Nicolas Lemercier. Ancien lieutenant criminel à Saintes, élu député du Tiers de cette sénéchaussée, ce dernier ne se fait guère remarquer dans les assemblées. Signature de LemercierCependant, il préside le Conseil des Anciens au moment du 18 brumaire et il joue un « rôle décisif » ( G. Lefebvre ) dans la réussite du coup d'Etat. Bonaparte le récompense en le nommant parmi les 63 premiers membres du " Sénat conservateur ". Le travail n'est pas harassant : deux séances par mois. Plus tard, Napoléon Bonaparte lui accorde la sénatorerie d'Angers et le nomme comte d'Empire. « Chaque sénatorerie sera dotée d'une maison et d'un revenu annuel en domaines nationaux de vingt à vingt-cinq mille francs ». Ces sénateurs privilégiés sont tenus de résider au moins trois mois par an sur leur domaine, d'y donner des réceptions et de rédiger des rapports. Louis-Nicolas Lemercier s'installe dans l'ancienne abbaye de Saint-Florent le 17 mai 1805 ( les travaux d'aménagement ne sont pas encore terminés ). Il y mène une vie luxueuse et signale les noms des maires trop tièdes. En quoi mérite-t-il de donner son nom à une rue de Saint-Hilaire-Saint-Florent, alors qu'il a surtout ravagé les lieux « (21) ?
 Sur les aménagements et les destructions, voir l'historique de l'abbaye de Saint-Florent.

 La nouvelle noblesse d'Empire est localement peu fournie. Trois militaires sont anoblis : François Bontemps, qui ne porte pas son titre de baron d'Abaumont, par ailleurs attribué au général Boye ; Jean Barrangé, nommé baron ; Joseph Lérivint, fait chevalier de l'Empire en 1810. Dans le monde civil : Jean-François Merlet, avocat à Saumur, très actif lors des Etats Généraux, puis député à la Législative, est devenu préfet de la Vendée et fait baron ; Abel-Ferdinand Aubert du Petit-Thouars, sous-préfet de Chinon, devient chevalier d'Empire.

 La carrière du père Grandet, décrite par Balzac, est classiquement citée :

« En 1789, un maître tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter... Lorsque la République française mit en vente dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clergé; ... il eut pour un morceau de pain, légalement sinon légitimement, les plus beaux vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies... Il fut nommé membre de l'administration du district de Saumur, ... devint maire, administra sagement, vendangea mieux encore. »

 Derrière ce personnage, certains ont cru voir se profiler Jean Nivelleau, Henry-Joseph de Savary ou Dupuis Charlemagne, personnages à la fois fortunés et avares & (22). Sur des points essentiels, ils ne répondent pas au portrait de Balzac. Il n'y a pas de cas à Saumur d'ascensions aussi fulgurantes ( un ancien maître tonnelier devenu maire ). Le père Grandet n'existe pas. Ceux qui gonflent leur fortune grâce aux biens nationaux ou qui accèdent à des fonctions de premier plan appartiennent déjà à des milieux favorisés en 1789, brassant des affaires ou exerçant une profession libérale. Cette recherche d'un modèle du père Grandet est un jeu littéraire plutôt vain, le romancier à l'imagination fertile a bien pu synthétiser plusieurs portraits ou même tout inventer.
 Sur les catégories dominantes dans la ville, la différence majeure est autre. Vers 1789, le haut du pavé est tenu par des hommes de loi liés aux tribunaux ; à la fin de l'Empire, ce sont des hommes d'affaires ou des administrateurs.
  

 10) La réalisation du cadastre

 Décidé par un décret de 1807, l'établissement du cadastre débute en M. et L. l'année suivante. A Saumur, il est achevé dès 1812, à Saint-Hilaire-Saint-Florent en 1811, à Saint-Lambert-des-Levées en 1812, à Bagneux en 1813 « (23).  Ces plans, complétés par les états de section, constituent un remarquable inventaire des propriétés au début du XIXe siècle. Même si ce cadastre est un document fiscal et non une carte, il remplace le plan établi par Prieur-Duperray, une soixantaine d'années plus tôt. Il est possible de le consulter sur le site des Archives départementales.
  

 11) La lente reprise des grands travaux

  Stoppés par les bouleversements révolutionnaires, les grands aménagements urbains prévus par de Voglie reprennent lentement sous l'Empire.
- L'entrepreneur Cailleau fait avancer le nouveau quai de Loire, qui atteint la hauteur de l'actuel hôtel Dupuis Charlemagne en 1812. La nouvelle route surélevée de Saint-Florent est en chantier.
- La percée centrale ( rues Franklin-Roosevelt et d'Orléans ) est enfin entreprise. Les bâtiments et les terrains de l'ancien collège sont vendus en 1805-1806. Les maisons condamnées sur le flanc occidental de la percée sont aussitôt abattues ( voir plans et photos de ces travaux ). En 1808-1809, l'ingénieur Charles-Marie Normand dresse les élévations des belles façades régulières , qui sont construites à partir du débouché de la rue Beaurepaire ê (24). Les constructions n'avancent pas bien vite ; la parfaite homogénéité du départ disparaît ; les derniers bâtiments, en style varié, n'atteignent le débouché de la rue Saint-Nicolas que vers 1825 et sont réalisés encore plus tard sur l'autre côté.
- Afin de faciliter la circulation, la porte du Bourg, qui étranglait la sortie de la Grande-rue, est démolie en 1812. Sans doute faut-il le regretter, car c'était la dernière porte monumentale de la ville.
- L'aménagement du nouveau cimetière est entrepris en 1810, mais, là-aussi, les travaux, conduits par Antoine Calderon, s'éternisent.
- Finalement, le seul grand chantier local mené à bien en trois ans est la reconstruction partielle et l'aménagement du château. Le décret du 3 mars 1810 crée huit prisons d'Etat destinées à recevoir « les personnes détenues, sans qu'il soit convenable, ni de les faire traduire devant les tribunaux, ni de les faire mettre en liberté », façon élégante d'évoquer les lettres de cachet. Classé parmi ces prisons d'Etat, le château est remodelé sous la direction de l'ingénieur Normand. Plans et explications dans l'historique du château.
 

 12) De l'aigle à l'ogre

  Dans certaines régions, l'empereur est rejeté à l'époque de ses désastres militaires et accusé de dévorer les enfants de France. Est-ce le cas à Saumur ? Un renforcement du contrôle policier est perceptible à partir de 1811 ; on enquête sur le sermon d'un vicaire de Saint-Pierre dénonçant la guerre et les misères du temps. La haute police recherche ( en vain ) à Saumur des complices locaux du général Malet. En janvier 1814, les royalistes angevins projettent un soulèvement ; dans leurs rangs se trouve le baron Charles de Romans, maire de Martigné-Briand.

 Cependant, à Saumur, personne ne bouge. Le régime impérial s'écroule dans l'indifférence. Le 12 avril 1814, le lendemain de l'abdication de Napoléon, le sous-préfet Sailland-Vachon se rallie à la Restauration et fait chanter un Te Deum dans l'église Saint-Pierre. La loge Saint-Napoléon de la Gloire change aussitôt de nom. Plus décent, le Conseil Municipal attend un mois pour se réunir « spontanément » et faire « parvenir aux pieds du trône l'hommage de sa fidélité, de son respect et de son amour » ê (25).