La renaissance du collège

 

1) Une solide tradition enseignante

  Sur la demande de Duplessis-Mornay, Henri IV, en mars 1593, accorde les lettres d'érection d'un collège " garny de professeurs ès trois langues ". Ce collège protestant se renforce progressivement : un cycle d'enseignement philosophique y fonctionne à partir de 1603, puis, quand il comporte un enseignement structuré de la théologie, il prend le titre d'Académie. Après un long déclin, à partir de 1660, l'Académie est brutalement fermée en 1685.

 Un minuscule " collège royal ", catholique, remontant à l'époque d'Henri III, vivote, perché sur la colline du château. En 1624, il est repris par les pères de l'Oratoire, puis transféré dans deux anciennes hôtelleries situées entre les actuelles rue Saint-Nicolas et rue Daillé. Devenu collège de plein exercice, il débute au niveau de la sixième et s'achève sur un enseignement de la philosophie réparti sur deux années. De quelque 200 élèves au début du XVIIIe siècle, l'établissement chute à 40 en 1784. Les Oratoriens l'abandonnent alors. Voir l'historique détaillé du collège des Oratoriens.
 Un vicaire de Saint-Nicolas, Joseph-Pierre Blondeau, tente de le relancer en 1785, sur la demande des autorités municipales. Sans succès. En avril 1793, les cinq régents et la vingtaine d'élèves abandonnent des locaux en très mauvais état. Ils s'installent dans l'ancien pensionnat des Ursulines ( donc sur l'emplacement du Lycée Duplessis-Mornay ). Les derniers rescapés, sous la direction de Sylvain Pinvert, passent dans le couvent de la Visitation, où ils se dispersent au mois de décembre.

 Quand sont créées les Ecoles Centrales, en 1796, en principe une par département, la municipalité demande l'ouverture à Saumur d'une école centrale supplémentaire. Elle propose de l'installer dans les anciens bâtiments des Ursulines ou des Récollets. Mais elle n'obtient aucune réponse… La bourgeoisie locale, en particulier, les professions juridiques et libérales ou les cadres administratifs, de plus en plus nombreux, souhaitent un bon niveau d'études pour leur progéniture mâle, qu'ils doivent envoyer à La Flèche ou à Angers.

2) D'abord un collège privé

 Une étape décisive se produit le 12 novembre 1800 : l'ancien principal du collège royal, l'abbé Blondeau, associé à deux autres ecclésiastiques assermentés, Pierre Lalande et René Hobbé, ouvre un nouveau collège. Dans un prospectus imprimé, il présente l'établissement sous un jour attrayant : l'étude du latin y sera simplifiée,Le couvent des Capucins vers 1750 chaque pensionnaire disposera d'une chambre individuelle, mais les parents devront verser une pension annuelle de 450 francs, somme énorme qui dépasse le salaire annuel d'un ouvrier qualifié.

 Les fondateurs bénéficient de l'appui du sous-préfet Delabarbe, qui les installe dans l'ancien couvent des Capucins, devenu sa propriété ( je ne sais s'il leur demande un loyer ). Le domaine, situé dans l'île d'Offard, offre une grande chapelle et un vaste jardin, mais les bâtiments sont peu spacieux. Ils s'avèrent insuffisants , car le nouveau collège passe en un an d'une cinquantaine d'élèves à cent-cinquante.

 

3) La loi Fourcroy de 1802

 La loi Fourcroy du 11 floréal an X ( 1er mai 1802 ) ferme les écoles centrales et les remplace par deux types d'établissements secondaires. Les lycées, gérés par l'Etat, soumis à une discipline militaire, sont tenus par des proviseurs et des professeurs ; le lycée d'Angers est unique dans le département. Les écoles secondaires ont un statut moins élevé, annonçant plutôt les écoles primaires supérieures ; elles sont tenues par des principaux et des régents, sans engagement financier de l'Etat, mais sous l'étroit contrôle du recteur. Un arrêté des Consuls du 13 frimaire an XI ( 4 décembre 1802 ) transforme l'établissement de Saumur en " Ecole secondaire ". On peut considérer cette date comme celle de la création administrative du Lycée.
 Mais ces écoles secondaires peuvent être prises en charge par les communes. C'est ce qui se produit peu après à Saumur, où les 150 élèves sont à l'étroit dans les locaux des Capucins.

4) Le collège communal

 Les autorités locales, c'est-à-dire le maire et le sous-préfet, épaulés par le Conseil d'Arrondissement et par le préfet de Maine-et-Loire, prennent en mains l'essor de l'établissement. Elles estiment que les locaux de l'ancien collège royal, resserrés dans les vieux quartiers et en triste état, ne conviennent pas ( il est d'ailleurs prévu de les aliéner, afin de permettre l'achèvement de la percée centrale ). Elles jettent leur dévolu sur le vaste domaine des Ursulines, étagé sur trois niveaux et dominé par un clos de vigne. Le 13 août 1803, un décret des Consuls autorise le transfert à la ville de l'ancien couvent, encore propriété nationale, et le 1er brumaire an XII 24 octobre 1803 ), la rentrée des élèves et des professeurs de l'Ecole secondaire s'effectue dans les bâtiments des Ursulines. C'est la véritable date de naissance du Lycée Duplessis-Mornay. L'année 1804 a été avancée lors des fêtes du Centenaire par un principal manifestement brouillé avec le calendrier révolutionnaire.

  Le changement de locaux s'accompagne aussi d'un changement de titre ; l'Ecole secondaire devient le "collège communal de Garçons " - appellation qui devient constante à partir de 1810. Un nouveau principal est imposé par le maire de Saumur : Louis-Guillaume Papin, fils d'un boulanger de Baugé, ancien élève du collège de La Flèche, est devenu professeur d'histoire à l'Ecole Centrale d'Angers. Ardemment révolutionnaire dans sa jeunesse, il avait changé son prénom discrédité pour celui de " Cérutti ", le rédacteur des discours de Mirabeau. Il avait effectué trois campagnes militaires en Vendée. Ensuite, désabusé, il écrit une pièce de théâtre à succès, " Les Détenues au Calvaire d'Angers ou la générosité récompensée par l'amour ", dans laquelle il s'apitoie sur les victimes de la Terreur. Le sous-préfet Delabarbe estime Papin incapable d'acte d'autorité. Il impose la présence d'un adjoint, un saumurois, Julien Delaroche, qui s'était engagé dans les bataillons de volontaires en 1792 et avait combattu à Fleurus et qui, ensuite, était devenu professeur de rhétorique au collège de La Flèche. Effectivement, Louis-Guillaume Papin démissionne au bout d'un an et, par arrêté préfectoral du 17 août 1804, Delaroche est nommé principal, mais il doit en même temps occuper la chaire de rhétorique.

5) Des débuts modestes

 De 180 élèves à la rentrée de 1803 ( dont 90 pensionnaires ), le " Collège communal de Garçons " passe à 230 en 1806. Cette flambée peut faire illusion. Dans la réalité, le gros des effectifs se situe dans les classes élémentaires, déjà appelées le " petit collège " ; la ville n'offrant alors aucune classe primaire digne de ce nom, le collège en tient lieu, offrant aux enfants de commerçants et de maîtres artisans une solide formation de base et quelques rudiments de latin. D'après l'affiche ci-dessous ( A.M.S., M IV 203(1) ), l'école primaire est officiellement ouverte le 1er mars 1814.

A.M.S., M IV 203(1)

 Dans les classes supérieures, les effectifs sont très maigres : en 1812, la rhétorique ne compte que 9 élèves et le collège ne produit guère qu'un bachelier par an. Le grec est facultatif et la philosophie n'est pas encore enseignée. Les ambitions sont très inférieures à celles du collège royal d'Ancien Régime, bien que des exercices littéraires publics en 1806, 1807 et 1808 mettent en lumière le savoir des collégiens devant une foule de spectateurs et de parents enorgueillis.
 Le contrôle du recteur d'académie, alors à Angers, est tatillon. Les cahiers de textes remontent jusqu'à lui ( quelques uns sont conservés ). La première leçon de syntaxe latine au cours élémentaire s'intitule " Napoleo imperator et rex - Napoléon, empereur et roi "...

6) Une existence spartiate

  Les pensionnaires sont tenus de fournir un trousseau décrit en ces termes :


« Chaque élève doit apporter en entrant un couvert et un gobelet ; un habit de drap bleu, pour sortir ; deux pantalons de drap bleu ; un chapeau ; trois paires de draps ; douze chemises ; douze mouchoirs de poche ; six serviettes ; six paires de bas ; deux cols noirs ; quatre bonnets de nuit ou serre-têtes ; un peigne d'ivoire. Tous ces effets doivent être marqués au numéro indiqué pour chaque élève ».


 Les locaux n'ont pas changé depuis le temps des Ursulines, tels qu'on les voit sur ce plan de la fin du XVIIIe siècle.

Le couvent des Ursulines à la fin du XVIIIe

  Les bâtiments, qui s'étendent surtout le long de l'actuelle rue Duruy et autour de la cour d'honneur, ont été transformés en Hôpital militaire ambulant sous la Révolution. Aucune réparation importante n'y est signalée, à part des travaux de consolidation des terrasses en 1812. Leur état ne doit pas être brillant. Tout a été détruit dans la reconstruction commencée en 1874 ; il n'en reste pas la moindre trace. [ L'architecte Roffay a repris le bâtiment depuis ses fondations. A y regarder de plus près, il subsiste la cloche du campanile : elle provient du bronze de l'ancienne cloche des Ursulines et a été refondue en octobre 1826 par les entreprises saumuroises Mabileau et Blandin. ]
 Sur la vie quotidienne dans l'établissement, nous sommes assez mal renseignés, car les archives du Lycée ont été brûlées dans un grand feu de joie allumé sur l'esplanade, lors de la construction du nouvel internat. Nous ne disposons que de quelques éléments provenant de l'inspection académique. Le principal administre souverainement les finances dans le cadre d'une dotation globale ; il gère la pension au mieux de ses intérêts, sans contrôle sérieux de la ville. Les internes se plaignent, comme toujours, de la mauvaise qualité de la nourriture. Il est vrai que la pension coûte le montant élevé de 400 francs par an, sans compter la rétribution universitaire. Le principal doit réaliser d'énormes profits. Cependant, la discipline semble bien plus douce que dans les énormes lycées des préfectures ; les grands élèves ne marchent nullement au pas, cadencé par des battements de tambour. Ils semblent même assez souvent "sécher" les cours et les études.
 Bien plus à plaindre sont les régents, que le principal rémunère au prix qu'il veut, mais toujours très bas. Dans d'humbles suppliques, ces "petits choses" racontent leur misère. Ils ne peuvent vivre qu'en multipliant les leçons particulières et parfois les petits cours donnés dans des pensionnats privés.
 Sans que cela soit une règle, l'établissement est alternativement dirigé par un laïque ou par un ecclésiastique, toujours un ancien membre du clergé constitutionnel. Selon les principes du Concordat, l'enseignement religieux occupe une grande place. Le collège est doté d'un aumônier, un personnage important qui dispose d'une chapelle à partir de 1816.

7) Des crises fréquentes

 Le principal Delaroche est nommé professeur de rhétorique au Lycée d'Angers en 1809. Après son départ, de nouveaux chefs d'établissement se succèdent à un rythme rapide. L'abbé Chalopin ferme son collège de Doué, envoie ses élèves à Saumur et y devient principal pour une année. En décembre 1813, dans une lettre au recteur, le principal Jean-François Laurent reconnaît que son collège va mal, en raison, selon lui, de la concurrence déloyale d'institutions particulières. La plus redoutable est l'école privée que le curé Forest a ouverte dans le presbytère de Saint-Pierre en 1806, en violation du monopole universitaire. A la rentrée d'octobre 1814, l'abbé Lalande, alors curé de Villebernier, vient reprendre une fois encore la direction d'un collège qui est considéré comme en perdition.

 Suite du récit en : Un collège somnolent ( 1815-1873 ) et Le réveil du collège.

8) Sources

· François Uzureau, " Le Collège de Saumur ( 1624-1916 ) ", Andegaviana, 1917, p. 168-196.
· A. M..S., 1 R 13, 1 R 15, M IV 203(1).
· A. D. M..L., 2 M 120, 34 T 23, 407 T 3, 416 T 1 (2), 416 T 23.