Napoléon à Saumur ( vendredi 12 août 1808 )

 

1) Sur la route de Bayonne à Saint-Cloud

  Au cours de l'entrevue de Bayonne, Napoléon a obligé Charles IV à renoncer à son trône d'Espagne, sur lequel il place son frère Joseph. Accompagné par l'impératrice Joséphine, il rentre vers Saint-Cloud par petites étapes, à partir du 21 juillet 1808, visitant de nombreuses villes, en particulier Bordeaux, Napoléon-Vendée ( la Roche-sur-Yon ), Nantes, Angers, puis Tours, Blois et Châteaudun. Fin juillet, il a promis de faire un crochet par le centre de Saumur, à partir de la route de la levée.

2) Les préparatifs

 L'empereur et son cortège doivent donc entrer par le pont de la Croix Verte, suivre l'ancienne traversée plutôt croulante, prendre à droite l'actuelle rue Paul-Bert, et, par la rue Nationale, déboucher sur le pont Cessart. Où accueillir le souverain ? Le vieil hôtel de Ville paraît trop petit et trop médiéval. Répondant mieux aux goûts du jour et parfaitement situé sur la place de la Bilange, l'hôtel Blancler, privé et loué par appartements, est réquisitionné par le maire Sailland-Vachon ; tous ses occupants sont priés de coucher ailleurs. Ils auraient reçu un dédommagement de 240 francs ( selon un document privé ). On s'affaire aux préparatifs durant quinze jours. Les pièces du premier étage sont richement ornées ; un trône domine le salon du côté de la rue de la Petite-Bilange ; le balcon est surmonté par un grand baldaquin, décoré par des ornements du dais de Nantilly, que le curé César Minier a prêtés avec réticence.
 A l'entrée du pont Cessart, suivant les plans de l'historien Jean-François Bodin, l'ingénieur Charles-Marie Normand a érigé deux obélisques « de forme égyptienne », de 50 pieds de haut. Leurs faces du côté de la voie triomphale, « étaient décorées de médaillons qui retraçaient toutes les actions mémorables de S.M.
           Sur les boucliers placés du côté du pont, on lisait ces mots :
                    « A Napoléon le Grand - Nos bras et nos coeurs sont à lui ».
 L'axe de la percée centrale est mis en valeur. Les maisons encombrant l'actuelle rue Franklin-Roosevelt ( voir plans ) sont en partie détruites, mais rien n'est encore reconstruit. Les plaies béantes sont camouflées. Des poteaux portant des oriflammes marquent l'emplacement de la percée jusqu'au pont Fouchard.
 Outre la décoration, il ne faut pas oublier la sécurité. Les gardes de l'empereur fouillent de fond en comble et à deux reprises l'hôtel Blancler par crainte de quelque machine infernale. La garde nationale, commandée par le général Bontemps, est mobilisée au grand complet et a dû faire appel à des détachements des communes voisines ; elle est alignée sur deux files continues tout le long du parcours.
 La sonorisation est la partie faible de la festivité. Mis à part quelques tambours, la ville ne dispose d'aucune fanfare, ni civile ni militaire ; une « musique guerrière composée des artistes et amateurs de cette ville » est improvisée. Heureusement, des canons tonnent ! Saumur les a empruntés aux cités voisines, dont Montreuil-Bellay, car les pièces du château ont été prises par les Vendéens.

3) L'entrée par les ponts ( 12 août 1808 )

 Le dispositif est mis en place à partir de deux heures du matin. Cependant, Napoléon vient d'apprendre ses premiers revers militaires en Espagne et la capitulation de Bailèn, qui l'a mis en fureur. Après y avoir passé la nuit, il s'attarde pendant la matinée à la préfecture d'Angers, afin de donner des ordres et annule les visites prévues dans cette ville.
 Le cortège, attendu pour neuf ou dix heures du matin, n'approche de Saumur qu'à trois heures et demie de l'après-midi. Une garde d'honneur de trente-quatre jeunes gens à cheval l'a attendu aux environs des Rosiers. A la limite exacte de la commune, c'est-à-dire au départ de l'actuelle rue Bouju, le maire présente à Napoléon dans un bassin d'argent les clefs de la cité, qui sont du même métal. Selon lui : « cent vingt maires de l'arrondissement et cinquante mille âmes attendent en ville le bonheur d'acclamer Votre Majesté ». Il force un peu le nombre des maires, puisque l'arrondissement ne comprend que 84 communes, mais il est fort possible que 50 000 personnes se soient rassemblées. A ce point, les récits divergent. Selon J.-F. Bodin, Napoléon aurait répondu sèchement : « Je ne puis m'arrêter ». Les autorités locales ne peuvent cacher leur désappointement devant la perspective de voir le cortège filer vers Tours, en raison de l'heure avancée. Ils auraient fait en vain leurs énormes préparatifs... Le récit officiel gomme les réticences de Napoléon et lui fait dire assitôt : « Je vais les voir ». Finalement, bon prince et redevenu aimable, l'empereur entre dans la ville. Cependant; sa berline avance à vive allure, car il est pressé et car la route est aplanie, grâce à une couche de sable recouvrant les pavés. Les autorités locales, gênées par les voitures de la suite, arrivent à la place de la Bilange un quart d'heure après Napoléon, qui ne trouve pour l'accueillir que Normand, l'ingénieur des ponts et chaussées.

4) Les audiences dans l'hôtel Blancler

 Le cortège, sous les acclamations, le tintement des cloches et les coups de canon, entre dans l'hôtel Blancler. C'est alors que se déroulent des audiences, sur lesquelles les récits ne concordent pas exactement. Le sous-préfet Delabarbe, après coup, affirme avoir été reçu en premier. Puis le maire, en compagnie de l'ingénieur Normand.
 Assisté par deux magistrats locaux, les juges Esnault et Allain-Targé, Sailland-Vachon a soigneusement préparé les dossiers qu'il doit présenter à l'empereur et qui portent surtout sur l'urbanisme. Il a classé ses voeux dans l'ordre suivant :
- achèvement de la levée d'enceinte contre les eaux du Thouet du côté de Nantilly ;
- achèvement de la percée centrale en direction du pont Fouchard ;
- continuation des ponts et des quais ;
- réparation du château où l'on pourrait placer une garnison de vétérans ;
- création d'une Ecole de cavalerie ;
- cession de la maison des Cordeliers pour y installer le Palais de Justice.
 [ Ces projets présentés à l'empereur correspondent aux grandes entreprises menées à bien dans les trente années suivantes. ]
 Le maire et l'ingénieur Normand appuient-ils leur exposé sur le plan de Prieur-Duperray, dont une copie est actuellement aux Archives municipales ? Ce fait est évoqué par Bodin. Selon son récit, l'ingénieur Normand présenta à l'empereur « le projet du nouveau pont que l'on construit actuellement. Il n'y avait point de table dans l'appartement pour étendre ce plan ; Napoléon le déroula, le posa sur le plancher, s'agenouilla dessus à un bout, l'ingénieur étant à l'autre, et, dans cette position, il se fit expliquer toutes les parties du projet. » Bodin publie son récit en 1823 ; quand il évoque  le « nouveau pont qu'on construit actuellement », il pense forcément au pont Napoléon, en réalité encore à l'étude ( la première pierre est posée le 15 juillet 1825 ). Ce pont est déjà tracé sur le plan de Prieur-Duperray et le plan est présenté comme étant de grandes dimensions. Ces éléments rendent l'hypothèse très vraisemblable. A condition de ne pas aller plus loin, de ne pas imaginer Napoléon corrigeant le projet au crayon ou - pire - traçant la percée à coups de sabre ! L'entrevue a dû être assez brève, car l'empereur s'est en outre fait présenter, dans la cohue, les autorités locales, dont le curé de Saint-Pierre, Jean-René Forest, qui lui aurait répondu avec ironie. Ces présentations officielles devaient être faites par le préfet de M. et L., mais l'empereur l'avait dispensé de l'accompagner dans l'est de son département, ce qui scandalise le sous-préfet. En outre, sans pratiquer le bain de foule, Napoléon est apparu à deux reprises au balcon. Il a près de lui le maréchal Berthier, major général de la Grande Armée et vice-connétable de l'Empire. Berthier était déjà à Saumur en juin 1793, lors de la prise de la ville par l'Armée catholique et royale ; jeune général, il commandait le secteur du Coteau, par où la place a été attaquée. Napoléon l'interroge sur cet épisode historique, et, du balcon, Berthier lui montre par où les Vendéens sont entrés. A côté, l'impératrice salue les spectateurs à trois reprises depuis son appartement particulier.

 5) Le départ

  « Il est resté une heure au milieu de nous » écrit le sous-préfet. Les Affiches d'Angers ajoutent : « c'était un père au milieu de sa famille, c'était pour nous une divinité ! Moments délicieux, que vous êtes passés rapidement.
 Leurs Majestés ont repris le chemin de Tours, escortées de la garde d'honneur... Chaque commune a rivalisé en témoignages de dévouement et en décoration. »
 A Saumur, un souper de cent couverts réunit ensuite les autorités participantes, dans la halle située sous la Comédie ; « on but à la gloire et à la prospérité de nos armées, et à la paix générale qui doit être le fruit de leurs victoires ». Le coût total des dépenses atteint le montant élevé de 9 164 francs.
  Dans l'enthousiasme, la place de la Bilange est rebaptisée " place Napoléon " et la nouvelle voie en projet, depuis la place jusqu'au pont Fouchard, " rue Joséphine ". Avec bons sens, quinze ans plus tard, Bodin regrette ces changements de nom : « Cette nouvelle rue n'est pas encore à moitié bâtie, et déjà elle est à son troisième nom ; tel est l'inconvénient de décerner ce genre d'honneur à des personnages vivans ».
  De même, la maison Blancler est parfois encore nommée " Hôtel Napoléon ". Des légendes apparaissent vite. Ainsi celle qui raconte que le village du Chapeau serait ainsi baptisé parce que l'empereur y aurait oublié son bicorne. Cette dénomination est en réalité beaucoup plus ancienne. A l'inverse, la société du " Petit Caporal " pourraît tirer son nom du passage de l'empereur.

6) Les retombées possibles

 L'empereur a écouté avec attention les requêtes présentées par le maire de Saumur, mais il n'a pris ni communiqué aucune décision, contrairement à ce qu'affirment d'aventureux auteurs locaux. Les comptes rendus officiels n'auraient pas manqué de le signaler. Cependant, les deux secrétaires, Méneval et le baron Fain, étaient présents à Saumur et prenaient des notes en permanence.
 Peu après, l'ancien couvent des Cordeliers est vendu par l'Etat à la ville dans le but d'y installer des tribunaux ( mais le nouveau palais de Justice n'est achevé qu'en 1832 ). Le château est déclaré prison d'Etat le 3 mars 1810, avec sept autres forteresses, et d'importants travaux y sont conduits pendant trois ans par l'ingénieur Normand. Ce grand chantier ne correspond pas exactement aux voeux des Saumurois, qui souhaitaient une caserne. Ces deux éléments peuvent constituer des retombées de la visite impériale. Il est également possible que ces décisions auraient été prises sans le passage de l'empereur.
 Sur le reste, on ne voit rien. Napoléon crée une école de cavalerie, mais il l'implante à Saint-Germain-en-Laye : l'Ecole d'instruction des Troupes à cheval est une création de Louis XVIII. La levée d'enceinte face au Thouet n'a été réalisée qu'en 1832. Quant à la percée centrale, elle ne doit rien à l'empereur ; la réalisation de l'actuelle rue Franklin-Roosevelt était en cours ( plans, expropriations, destructions ) ; les constructions nouvelles, payées par des particuliers, ne s'accélèrent pas et ne reçoivent aucune aide de l'Etat. Quant au pont, qui a porté le nom de Napoléon, il n'est commencé qu'en 1825. Il faut bien conclure que la visite de l'empereur est avant tout un épisode pittoresque dans la vie de la cité.

7) Sources et études

- Trois comptes rendus immédiats, assez comparables, celui du Conseil Municipal ( A.M.S., 1 D 9, fol. 70 et sq. ), celui du sous-préfet au préfet et celui des Affiches d'Angers, le journal de la préfecture.
- Sur les préparatifs, A.M.S., 3 K 1.
- J.-F. Bodin dirigeait la décoration de la ville et constitue un excellent témoin. Encore faut-il s'y retrouver dans ses diverses éditions. Dans le volume consacré à Saumur et paru en 1814, il ne parle pas de la visite de Napoléon et de Joséphine, car, écrit-il plus tard, « ces noms n'appartenaient pas encore à l'histoire ». Son premier récit paraît en 1823 dans le second tome du livre qu'il consacre à " Angers et le Bas-Anjou ", p. 468-471. Le compte rendu du passage à Saumur est curieusement placé dans les chapitres consacrés au château de Serrant, parce que l'empereur y a dîné. Modeste, il ne parle pas de ses travaux de décoration. Son texte est repris, avec deux légères variantes, dans la réédition de G. Montalant en 1847, t. II, p. 534-536. Dans la seconde édition portant sur la ville d'Angers, corrigée par les soins de Paul Godet en 1846, le même texte apparaît mot à mot, p. 555-556. A l'inverse, dans sa réédition de 1845 portant sur Saumur, Godet ajoute un récit plus développé, établi d'après les procès-verbaux de l'autorité municipale, p. 548-552. La décoration créée par Bodin y est longuement décrite, mais il faut noter des variantes avec le récit de ce dernier.
- Textes dans A.H., t. 7, p. 437-447 ( récit des Affiches d'Angers ) et t. 28, p. 244-246 ( procès-verbal de la Municipalité ).
- Léon Rolle, « Napoléon à Saumur », S.L.S.A.S., juillet 1922, p. 24-32.
- Robert Milliat, « L'Aigle à Saumur ( visite de Napoléon 1er - 12 août 1808 ), S.L.S.A.S., juillet 1937, p. 25-38.
- Maurice Gautier-Mellerio, « Au temps des équipages : un voyage de l'Empereur Napoléon 1 er à Saumur, 12 août 1808, d'après les mémoires du baron Fain, secrétaire du cabinet », S.L.S.A.S., n° 147, 1998, p. 37-43.
- Robert Ouvrard, dans site Internet, http://www.histoire-empire.org
- Articles de presse de Pierre-Louis Augereau, Courrier de l'Ouest des 1er, 2 et 3 décembre 2004 et de Vanina Le Gall, Nouvelle République du 2 décembre 2004.
- Alain Fougeray, « Napoléon en Maine-et-Loire », Archives d'Anjou, n° 9, 2005, p. 82-95.