Carrières militaires sous la Révolution et l'Empire


  Ce dossier n'a pas l'ambition d'être exhaustif ; les biographies sont réduites à des faits caractéristiques et insistent sur les personnages les moins connus. Pour des compléments, voir le Célestin Port et Alain Fougeray dans Archives d'Anjou, n° 12, 2008, p. 133-157.

1) Traits communs

- Des chefs sortis du rang. Aucun n'a acheté son grade , comme sous l'Ancien Régime. Un seul est passé par une école militaire. Partis du bas de la hiérarchie, ils doivent leur promotion à leurs talents de meneurs d'hommes et, souvent, à un passage par les gardes nationales, où les avancements sont plus rapides.

- D'origine modeste en général. Ils sont souvent issus des milieux des maîtres artisans ou de la petite bourgeoisie. Dire qu'ils sortent du peuple est trop simplificateur, car ils sont fils de cadres et ont reçu une instruction solide.

- Quelques anciens ecclésiastiques, personnages aventureux libérés par les bouleversements religieux.

- Une adhésion enthousiaste aux idées nouvelles. Pour eux, il n'y a pas de discontinuité entre la Révolution et l'Empire.

- Souvent bas-officiers sous l'Ancien Régime. Ceux-là réussissent les plus belles carrières, car ils sont élus à des postes dirigeants dans le cadre des gardes nationales et des bataillons de volontaires.

- Célibataires en général. Les militaires ne se marient pas ou tardivement.

 

2) Les soldats de l'Ancien Régime

- Amiral Aristide Aubert Dupetit-Thouars. Né à Boumois, orphelin très jeune, il est élevé au château de Saumur par son oncle, le lieutenant de roi. Noble, élève du collège de La Flèche et de l'Ecole militaire, il sert dans l'infanterie, puis, par passion, il s'engage dans la marine lors de la guerre d'Indépendance américaine. Il vend tous ses biens, afin de partir sur les traces de l'expédition de La Pérouse. Il lance même une souscription publique, présentant l'entreprise comme une affaire commerciale. Pierre Caron de Beaumarchais y participe en prenant deux actions pour un total de cent livres.

Expédition sur les traces de La Pérouse. Actions souscrites par Beaumarchais

Stèle de Saint-Martin de la Place

 

 L'amiral constitue une figure un peu à part dans cette galerie de portraits. A noter la signature habituelle " Dupetit ".

 

 

  Stèle érigée en 1931 devant l'église de Saint-Martin-de-la-Place, oeuvre d'Alfred Benon.

 

 

Sur la famille, la bataille d'Aboukir, la statue, voir place Dupetit-Thouars.

- Nicolas Beaurepaire. Fils d'un marchand épicier de Coulommiers, il atteint le grade de capitaine de Carabiniers, avant de commander le 1er bataillon de Volontaires de Maine-et-Loire.
 Voir Nicolas Beaurepaire et Saumur

- Gabriel-Jacques Lérivint ( ou L'Erivint ), né à Metz, fils d'un bas-officier, sort du rang et se retire à Saumur comme capitaine de Carabiniers. En juillet 1792, il prend le commandement d'une des deux légions de la garde nationale du district. Il s'engage ensuite comme lieutenant-colonel dans le 11 ème régiment de cavalerie, il fait les campagnes de l'armée de Sambre et Meuse et, après des emplois administratifs, en 1803, il se retire comme général à Saumur, où il habite sur l'emplacement de l'actuelle banque de France et où il décède le 14 juin 1823 [ en mars 2012, la mise en vente de souvenirs de la famille révèle la qualité des objets en sa possession ou dans sa demeure ].

- Jacques Vilmet présente un profil comparable. Il vient aussi des provinces du Nord-Est, grandes pourvoyeuses en soldats. Né à Monthermé ( dans les Ardennes ). il atteint le grade d'adjudant-général dans le corps des Carabiniers. Il commande la garde nationale saumuroise lors des premières opérations contre la Vendée. Gravement blessé, il se retire à Saint-Cyr-en-Bourg, dont il est nommé maire en 1800.

- Charles Boisard, lieutenant de gendarmerie à Saumur, prend, en 1789, le commandement de la compagnie du gouvernement. Il s'occupe aussi de l'achat de céréales. Ensuite, il commande un régiment de Dragons et se retire en 1797.

- Jean Barrangé, né à Saumur, brigadier dans le régiment de Carabiniers, fait ensuite toutes les campagnes jusqu'en 1809, où il prend sa retraite comme capitaine et baron.

- Louis Lemoine marque la transition, car il fait deux carrières bien séparées. Fils d'un marchand de Saumur, il s'engage dans le régiment de Brie-Infanterie. Le 13 mars 1791, Louis Lemoine, dit " Bel Humeur ", âgé de 25 ans, quitte l'armée par un congé absolu ( conservé aux A.M.S., ancienne cote D III 19 ). Vers le mois de septembre, il s'engage dans le 1er bataillon de volontaires de Maine-et-Loire, où ses camarades l'élisent commandant en second, sous les ordres de Beaurepaire ( dont il raconte la mort sous deux versions différentes ). Considéré comme un général jacobin, il participe à la reprise de Lyon, à la répression de Quiberon, puis au coup d'Etat antiroyaliste du 18 fructidor. Apogée de sa carrière, il commande une division lors de la campagne d'Italie et il s'entoure de Saumurois, comme Fardeau et Caffé. Au cours de cette guerre de mouvement, racontée avec verve par Urbain Fardeau, il remporte un succès inespéré à Terni, en décembre 1798.

 Le Directoire lui envoie une lettre de félicitations, que Lemoine tient en main dans le portrait ci-contre,

 

ainsi que des armes d'honneur, signées par Boutet, directeur de la manufacture nationale de Versailles.

( Ensemble légué à Saumur par Lemoine et conservé au Château-Musée )

 Portrait de Louis Lemoine
Armes d'honneur de Lemoine

 Le général de division demeure ensuite sans affectation pendant de longues années. Alain Decaux ( La Conspiration du général Malet, 1951, p. 70 ) raconte que Lemoine aurait dénoncé le complot républicain de 1812, afin de réintégrer le service actif. Il obtient effectivement des emplois de commandant de place. En 1830, il présente à Louis-Philippe la garde nationale saumuroise venue recevoir son drapeau.

- Joseph-Etienne Chaillou de La Guérinière ( d'après des documents aimablement communiqués par Guillaume des Mazery ). Né le 6 août 1754 à Moutiers-sous-Argenton, près de Thouars, dans une famille de notables ruraux, il a lui aussi servi comme militaire sous l'Ancien Régime - sans grand éclat, puisqu'au bout de 15 mois au régiment d'Auvergne, il obtient son congé absolu comme simple soldat.

Congé absolu de Chaillou, cliché Guillaume des Mazery

 Installé à Saumur, fort d'une petite expérience, il y devient lieutenant, puis commandant de bataillon, dans la garde nationale ; il fait partie de la délégation du Maine-et-Loire envoyée à la Fête de la Fédération. Les officiers municipaux et les cadres de la garde se portent garants du courage et des « principes révolutionnaires » de Chaillou, présenté comme un ancien « cultivateur ». Ce dernier obtient le grade de sous-lieutenant dans le 23e régiment de Cavalerie. Passé dans la Légion germanique minée par les désertions, il y est élu lieutenant-colonel. A la bataille de Saumur du 9 juin 1793, il attaque l'armée vendéenne à la tête de ses cuirassiers ; Dommaigné, chef de la cavalerie vendéenne est tué ; lui- même est blessé par trois coups de feu. Guéri, la Légion germanique s'étant liquéfiée, il est nommé chef d'escadrons au 11e Hussards et enfin, chef de brigade, commandant la place d'armes de La Rochelle. Il meurt à Angers, des suites d'une chute dans l'escalier de son auberge, le 3 frimaire an XI ( 24 novembre 1802 ).

 

3) Le rouge et le noir

 Hommes d'Eglise, les trois personnages suivants ont finalement choisi le métier des armes.

- François Bontemps avait concilié les deux fonctions en devenant aumônier militaire. Voir site sur sa biographie et François Bontemps et Saumur.

- François Carpantier, fils d'un pâtissier de Nantilly, avait atteint le grade de sergent dans le régiment d'Aquitaine. Devenu prêtre, il est vicaire à Saint-Lambert-des-Levées, quand débute la Révolution, qui l'enthousiasme. Curé constitutionnel d'Ambillou pendant peu de temps, il s'engage parmi les volontaires du Maine-et-Loire. Il est adjudant-général ( colonel d'Etat-Major ) à Saumur en novembre 1793 et, le même mois, nommé général de brigade. Il participe aux opérations de répression contre la Vendée. Désarmé comme terroriste en l'an III, il est réintégré dans l'armée des Alpes. Il prend sa retraite en 1809 et se retire à Saumur, rue du Champ-de-Mars, n° 193 ( rue Saint-Nicolas ).

- Urbain Fardeau, né à Varennes dans une famille de notables ruraux. Il est successivement professeur de rhétorique, précepteur, vicaire à Vivy, élève chirurgien à l'hôpital militaire, secrétaire-interprète auprès du général Lemoine en Italie, chirurgien-major dans les campagnes napoléoniennes.

 Un exploit de Fardeau ( dessin de Lafitte ) Portrait d'Urbain Fardeau 
  Notre chirurgien aime se battre à l'occasion. Par exemple, accompagné d'un seul hussard, il capture une colonne de 600 Autrichiens, en jouant d'audace et en leur faisant croire qu'ils sont cernés.  Urbain Fardeau, dessiné par Georges Gasser, d'après un tableau de l'Hôtel de Ville.

Autres précisions sur Fardeau.

 

4) Les engagés dans les bataillons de volontaires

 En 1791-1792, de nombreux jeunes Saumurois s'enrôlent dans les bataillons de volontaires. Nés dans les années 1766-1776, souvent dans la bonne bourgeoisie, ils s'engagent pour une campagne d'un an. Un bon nombre reste sous les drapeaux.

- Auguste Challopin, fils d'un notaire, chef d'escadrons dans les dragons, est très populaire dans la ville, où il est surnommé " Challopin le Beau ". Il est tué à la fin de la bataille d'Austerlitz : selon Fardeau, son cheval, trop fougueux, est blessé, s'emballe et l'entraîne au milieu des cosaques. Le Conseil Municipal projette en 1806 de lui élever une colonne sur la nouvelle rue du Pont-Fouchard.

- Constant-Marie Juteau, architecte, lieutenant intrépide est tué à la bataille d'Eylau (1807).

- Jacques-Charles Lérivint, fils du général, engagé très jeune, chef d'escadron de la Garde, marié à Nancy, est tué en 1812, au cours d'une reconnaissance devant Moscou.

- Jean-Louis Hersan, fils d'une marchande de pommes et ouvrier menuisier, fait toutes les campagnes de la Révolution et de l'Empire, est blessé à de nombreuses reprises et finit sous la Restauration comme lieutenant-colonel.

- Julien et Dominique Peffaut La Tour, fils d'un médecin, quittent le service avec le grade de lieutenant.

- René-Philippe Loir-Mongazon est fait prisonnier à deux reprises ; il finit capitaine et se retire à Saumur, où il tient un bureau de tabac.

- Deux frères Duchâtel, fils d'un président à l'Election, se sont engagés. L'un devient colonel. L'autre, Louis-Claude, stoppe de brillantes études, finit général. Placé en demi-solde, il se retire dans le Saumurois, où il est particulièrement surveillé ( A.D.M.L., 1 M 6/27 ). Il devient général de division sous Louis-Philippe.

- Jean Gauchais, fils d'un négociant saumurois, affecté au 72 ème régiment lors de la levée en masse de 1793, fait toutes les campagnes jusqu'en 1814 et reprend du service, comme lieutenant-colonel, pendant les Cent-Jours. Infatigable adversaire de la Restauration, il joue un rôle majeur dans les conspirations de Berton.

- Autre volontaire à classer à part, mais à ne pas oublier, le jeune tambour Etienne Bougouin, né en 1781 et tué en Suisse en 1798.
 

 D'une façon plus générale, les anciens soldats sont très nombreux dans la société saumuroise pendant la première moitié du XIXe siècle. Le 12 août 1857, Napoléon III crée la médaille de Sainte-Hélêne, qui est décernée aux militaires ayant servi entre 1792 et 1815. La ville de Saumur en recense alors 94, dont 5 sont recueillis à l'hospice de l'Hôtel-Dieu. Pour quelques uns, le diplôme arrive trop tard et est délivré à titre posthume ( A.M.S., 3 K 5 ).