Approches démographiques ( 1790-1836 )  


1) Deux recensements de référence

  Deux dénombrements nominatifs nous fournissent des données d'encadrement relativement solides.

- Le recensement de février 1790 aboutit au résultat officiel de 11 831 habitants, en incluant dans Saumur l'Ile Neuve et la Croix Verte. Un examen minutieux de ce document révèle des cas d'exagération manifeste. J'ai proposé de ramener la population de l'agglomération aux alentours de 11 400 personnes. Alors qu'il faut minorer les chiffres officiels de ce recensement, la statistique nationale les arrondit à 12 500 habitants, un total manifestement impossible ( Chiffres du Bureau de Statistique publiés par François LEBRUN, Paroisses et communes de France. Maine-et-Loire, P. 1974 ).

- A l'autre extrémité, le premier recensement de bonne renommée est celui de 1836, qui dresse une liste nominative des habitants « parfaitement organisée et programmée » ( J. Dupâquier ). Il aboutit à un total de 11 925, selon la minute ( A.M.S., 1 F 27 ), de 11 934, selon le registre nominatif ( A.M.S., 1 F 27 ) et de 12 020, selon les résultats rectifiés par le Bureau de Statistique. Ce premier recensement sérieux est cependant peu utilisable pour les recherches locales, car il ne précise pas l'adresse des habitants. En nous gardant de chicaner sur les légères variantes, nous aboutissons avec certitude à ce constat : la population de Saumur a stagné et a même un peu baissé au cours de cette période de 46 ans.

2) Les données intermédiaires

 Sur l'intervalle entre 1790 et 1836, les "recensements" opérés présentent une médiocre crédibilité. Il s'agit rarement de dénombrements nominatifs, mais souvent de comptages par quartiers ou d'évaluations établies selon des méthodes empiriques. Voyons ce qu'on peut tirer des résultats enregistrés.

- Dans la période 1793-1795, de nombreuses enquêtes démographiques sont opérées ( A.M.S., 1 F 14 ) : elles concernent certaines sections, ou les jeunes hommes en âge de porter les armes, ou les indigents , ou les réfugiés. Aucun recensement général n'est disponible.

- Le 13 pluviôse an VI ( 1er février 1798 ), l'administration municipale estime la population de Saumur entre 10 et 11 000 âmes, et non à 12 500 comme l'affirment toujours les administrations supérieures ( A.M.S., 1 D 6 ). Cette évaluation présente quelque vraisemblance ; elle est toutefois formulée dans le but d'obtenir une réduction de la contribution personnelle.

- 1801-1802. L'état récapitulatif de la population en l'an IX ( A.M.S., 1 F 16 ) conclut à 9 285 habitants, dont 117 défenseurs de la Patrie. Impossible de savoir comment ce nombre a été calculé. Sur une nouvelle demande assez sèche du sous-préfet, le maire Cochon envoie une nouvelle estimation, qui s'élève cette fois à 9 585 ( A.M.S., 1 F 15 ). Peu après, en l'an X, un recensement très minutieux est opéré ( A.M.S., 1 F 24 ). Il n'énumère par rues que les habitants des deux sexes au-dessus de l'âge de 12 ans, aboutissant à un total de 7 401. Ce nombre élevé permettrait d'évaluer la population totale au-dessus de 10 000 habitants.

- 1806. Le total retenu officiellement est de 9 936. Il repose sur un énorme registre alphabétique ( A.M.S., 1 F 25 ), à partir d'un comptage individuel, « le meilleur de l'époque napoléonienne », selon Dupâquier. Malgré cela, la numérotation continue des habitants comporte des cases vides à la fin de chaque lettre. Il en ressort que ce dénombrement compte moins de 10 000 noms recensés, sans qu'on puisse être plus précis.

- 1809. Une étrange comptabilité ( A.M.S., 1 F 15 ) donne 9 970 habitants, dont 249 bourgeois et 155 marchands.

- 1811-1812. Il n'y eut pas de recensement en 1811, comme on l'affirme souvent. En 1812, la ville de Saumur se lance dans une énorme entreprise de dénombrement par rues. Un registre partiel ( A.M.S., 1 F 26 ) nous est parvenu. Ses buts sont d'abord fiscaux, car il recense les portes et les fenêtres. Aucune synthèse n'est possible à partir de ce document.

- 1821-1822. La Statistique générale de la France donne 8 454 habitants pour 1820, nombre stupéfiant qui appelle des contrôles et qui résulte en réalité d'une erreur de transcription. Vérification faite, un dénombrement a bien eu lieu en 1821, mais son registre est perdu. Il concluait à 10 454 habitants ( et non 8 454 ) au 1er février 1822, résultat vivement contesté par les employés de la régie. Le sous-préfet de Carrère opère des vérifications et, dans une lettre du 4 février 1822, il confirme qu'il a constaté un grand nombre d'inexactitudes ( A.M.S., 1 F 17 ). Ces contrôles suggèrent que le résultat est minoré. En effet, les manipulations des recensements se produisent dans les deux sens : gonflement pour le prestige en 1790, sous-estimation pour des raisons fiscales par la suite ( il faut rester au-dessous des paliers de 10 000 et de 12 000 habitants ).

- 1826 : 10 314 habitants. Ce résultat ne vient pas d'un nouveau recensement, mais d'une projection effectuée par les services municipaux. Ces derniers comptent pour l'année 1822, 1 442 naissances et 1 424 décès ( ces nombres sont en principe établis à partir de l'état civil, mais ils appellent des rectifications en raison du flot des enfants abandonnés ). Plus difficiles encore à estimer sont les flux migratoires ; les édiles affirment compter, pour 1822, 217 sorties et 59 entrées. C'est en raison de ce déficit énorme qu'ils aboutissent à un résultat à la baisse, en extrapolant pour les années suivantes. Inutile de s'appesantir sur ce nombre qui ne vaut pas cher. Il faut cependant prendre en considération l'important déficit migratoire.

- 1831 : 10 652 habitants, dont 86 militaires. Ce résultat résulte d'un dénombrement systématique, opéré par zones cantonales et comptant à part la population non agglomérée du Petit Puy et de Beaulieu. Le registre est perdu. Si l'on admet comme fiable le recensement de 1836 qui donne environ 12 000 habitants à Saumur, il faut conclure à une nette sous-estimation du résultat de 1831.

3) Lignes générales

 Les nombres précédents, improvisés à l'échelle locale et bizarrement rectifiés au niveau national, sont d'un maniement délicat. Un fait général ressort de toutes les listes nominatives : une majorité écrasante de femmes, explicable par le nombre élevé des domestiques.
 Si l'on cherche une autre piste à partir du nombre des naissances enregistrées et qu'on lui applique un coefficient multiplicateur, on n'aboutit pas à des résultats plus sûrs. Au cours de la période 1801-1810, une moyenne de 317 naissances est enregistrée. Si on lui applique le coefficient 31 ( correspondant au taux de natalité national de 32 ‰ ), on aboutit à 9 827 habitants. Cependant, rien ne permet d'affirmer que Saumur s'aligne sur les paramètres narionaux. De plus, le grand nombre d'enfants abandonnés originaires de communes voisines gonfle le nombre des naissances...

 Une seule certitude peut être posée : la population de la ville a subi une nette dépression au cours de la période ; elle est vraisemblablement tombée aux environs de 10 000 habitants dans les années 1800-1820. Trois explications possibles : les morts des guerres ( difficiles à évaluer ; nous avons avancé le total de 700 ) ; une baisse probable de la natalité ; un exode certain de la ville vers les campagnes périphériques. Ce dernier phénomène est observé dans toutes les grandes villes de France. Il ressort aussi de la comparaison entre Saumur et ses quatre communes associées aujourd'hui, alors totalement rurales. Selon les chiffres officiels, les cinq communes totalisent 14 651 habitants en 1790 et 15 519 en 1836. L'accroissement n'est pas considérable, mais il est purement rural : il correspond à + 24 % pour les quatre communes périphériques. Bagneux bat tous les records en passant de 140 habitants en 1790 à 309 en 1836. Le déficit migratoire depuis la ville de Saumur vers les communes périphériques paraît le facteur le plus important. Ces départs sont en partie causés par la mise en place de l'octroi, qui rend la vie plus chère en ville.

 Replaçons ces données dans la longue durée. Le tassement de la population urbaine est certain. Saumur demeure au-dessous de son niveau du milieu du XVIIe siècle, mais on est loin de l'ampleur du désastre que nous avons relevé pour les années 1685-1720 ( voir explications au chapitre 18 ). Loin aussi des spectaculaires clochers de mortalité qui ponctuent la démographie de Saint-Lambert-des-Levées. Nous entrons dans la démographie moderne aux poussées plus modérées.

 A partir de 1820, une lente remontée de la population se produit, en raison de la paix et d'un relatif décollage économique. Les résultats de 1836 et des recensements suivants n'ont de cohérence qu'en admettant une légère reprise antérieure. Cela dans le contexte d'une démographie sans grand dynamisme.
 La suite de l'histoire démographique est donnée au chapitre 35. L'agglomération saumuroise n'a pas tout à fait doublé sa population de 1790 à nos jours.

 

RÉCIT LIEUX INDEX MÉTHODE