" Henri, roi d'Angleterre, et duc de Normandie et d'Aquitaine, et comte d'Anjou, aux archevêques, évêques et abbés, aux comtes, barons, justiciers, officiers, chevaliers, et à tous ses hommes et fidèles, salut.

 

Sachez que les bourgeois et chevaliers de Saumur, pour le salut de leurs âmes, ont, sous mon règne, construit le pont en bois de Saumur, sur la Loire. Or moi, venu à Saumur et content d'un si bon ouvrage, j'ai remercié ces chevaliers et ces bourgeois ; mais là, Froger Petit, alors abbé de Saumur, me supplia, en considération de la miséricorde divine, de ne pas permettre que l'abbaye du bienheureux Florent soit dépouillée ou amputée de ses droits. Comme je voulais entendre sa réclamation, il me dit, sous le témoignage d'hommes justes et sûrs, que le comte d'Anjou, Foulques le Hiérosolymitain (1) avait transféré l'abbaye de Saint-Florent, du château dans lequel elle avait été fondée au lieu où elle s'élève maintenant. Le même abbé affirmait aussi que Foulques, qui avait fortifié l'abbaye par ses immenses largesses, lui avait donné le droit de passage des bacs traversant la Loire à Saumur (2). Après avoir vérifié la véracité de ces affirmations, et puisque l'abbaye avait perdu son péage sur les bacs du fait du passage par le nouveau pont, je n'ai pas voulu qu'elle en souffre ou qu'elle perde un de ses droits. J'ai en conséquence donné à Dieu et à cette abbaye le passage de ce pont (3) et, en possession perpétuelle, toutes les coutumes que j'ai établies, ici même, sur le conseil de mes barons et de mes prud'hommes. Telles sont ces coutumes : les marchandises devront payer un péage au passage du pont ; sur une charge à dos d'âne, une obole ; pour un homme gagé pour porter une marchandise, une obole ; mais si quelqu'un porte son bien propre, il ne donnera rien ; si l'on ne croit pas que c'est son bien, qu'il donne sa parole, et il passera sans payer. Pour chaque âne, vache et bœuf conduit pour être vendu, une obole ; de même pour les porcs menés à la vente ; pour des cochons de lait, on donnera une obole pour la mère seulement, rien pour les porcelets. De même, pour toute portée d'animal encore à la mamelle, on ne donnera rien. Pour une paire de brebis, de béliers ou de chèvres, une obole. Pour la charge d'un cheval portant une marchandise, un denier. Pour la charge d'une jument, de même. Pour un cheval attelé à une charrette de marchandise, on paiera deux deniers ; si plusieurs chevaux tirent la charrette, chaque cheval supplémentaire devra un denier. Au contraire, les biens des moines, des chevaliers, des clercs, des moniales, des gens de leur fief, ou de quiconque n'est pas marchand ne donneront ici aucun péage. Si des Juifs franchissent le pont afin de vendre des objets reçus en gage, ils donneront un denier ; s'il n'est pas cru, le juif prêtera serment selon sa loi, et il passera sans payer. Parce que, ainsi que je l'ai déjà dit, les chevaliers et bourgeois de Saumur ont fait une œuvre si bonne et si utile, j'ai exempté de ce péage tous les habitants de la place, en sorte qu'ils ne paieront rien sur aucun de leurs biens en passant le pont, à l'aller comme au retour (4). Ceux-ci m'ont promis, à moi leur seigneur, que lorsqu'ils répartiront leurs aumônes sur leur testament, ils feront un legs destiné à construire le pont, selon leurs facultés et sur le conseil de leur prêtre et de leurs aumôniers ; de même leurs héritiers, et pour l'éternité. J'ai aussi envoyé devant le chapitre de Saint-Florent Pierre Vaslin, prévôt de Saumur, Michel Robert, Brient, fils d'Alon, Nicolas de Saint-Pern, Aymeri Achard, Païen Hardi, Gui de Bagneux et plusieurs autres, afin de savoir si le chapitre voulait et confirmait la prière de son abbé et l'accord que nous avions conclu. L'abbé revint du chapitre en compagnie de mes prud'hommes, qui me dirent que le chapitre demandait la même chose et cautionnait notre accord ; j'ai établi comment ce pont serait bâti pour l'éternité. Voici l'accord passé par moi avec l'abbé et le chapitre : la première année, j'ai dispensé les moines de commencer le pont en pierre, mais dans la deuxième année, ils construiront en pierre une arche de ce pont sur la Loire. Dans la troisième année, une autre ; et ainsi, chaque année, une arche de pierre, jusqu'à l'achèvement du pont. Si le pont se rompait ou s'affaiblissait, les moines, sans cesse, le reconstruiraient et le répareraient. [ De même, si des Juifs franchissent le pont avec un cheval à vendre ou une autre sorte de marchandise, ils paieront une coutume d'un denier ] (5). C'est pourquoi je confirme cet accord par ma présente charte, et je veux et ordonne que la dite abbaye ait et garde à perpétuité tous les revenus et toutes les coutumes du passage de ce pont, dans la paix, l'honneur, l'honnêteté, la tranquillité et la liberté.

Témoins : Jean Goslin, sénéchal d'Angers, Hugue de Cleers, sénéchal de la Flèche, Bellay de Montreuil (6), Guillaume, fils d'Hamon, Oger Savari, Joscelin Roinard (7), Mathieu de Baugé, Girard de Baugé, Vallet de Monceaux.

L'an de l'Incarnation du Seigneur M.C.LXII ; à Saumur, de la main de maître Etienne, chapelain. "

(1) Foulques Nerra, ancêtre d'Henri II Plantagenêt, avait fait trois, peut-être quatre pèlerinages à Jérusalem.

(2) Les six copies anciennes de la charte portent toutes : " transitum carreriarum Salmuri ", ce qu'on a longtemps interprété comme un monopole sur le transit des tuffeaux des carrières de Saumur ; cela justifierait mal la restitution du pont. Le mot "carreria" doit être pris dans son acception secondaire de "charrière", c'est-à-dire un grand bac transportant des charrettes. Les comtes de Blois avaient bien reconnu à l'abbaye la possession des eaux de la Loire à Saumur et la seigneurie sur les îles ; les témoins convoqués peuvent attester de l'ancienneté de ces droits coutumiers. Les moines ne présentent pas leurs diplômes émanant des rois carolingiens, car ils n'engagent pas les comtes d'Anjou. Ils jugent plus habile de remonter au célèbre ancêtre d'Henri Plantagenêt, Foulques Nerra - qui n'avait accordé aucun privilège à l'abbaye, mais avait , au contraire, incendié Saint-Florent du Château...

(3) Pas le pont lui-même dont la propriété demeure floue. Les chevaliers et les bourgeois semblent lésés, mais, à la différence de la charte, discrète sur ce point, l'"Historia Sancti Florentii" raconte que l'abbaye les remboursa des emprunts qu'ils avaient contractés à Tours.

(4) Cela pourrait expliquer l'absence de droits sur le vin, si lourdement taxé ailleurs.

(5) Passage rajouté en fin de rédaction ou déplacé par un copiste.

(6) Première apparition de la forme "Bellay", qui remplace "Berlai", le premier nom des seigneurs de Montreuil.

(7) Joscelin III Roinard, homme de confiance des Plantagenêts à Saumur, cité de 1120 à 1165, seul notable de la ville présent parmi les témoins, qui sont classés dans un ordre hiérarchique.