Karolus, monogramme de Charles le Chauve, imité par un scribe de Saint-Florent (A.D.M.L., H 1836)

 

 

Chapitre 3 :

 Deux siècles contrastés : morne XIe, brillant XIIe
       ( 1026-1203 )


  

   

 La formule de Paul Valéry qualifiant l'Histoire de « petite science conjecturale » s'applique bien aux siècles précédents, mais désormais, nous sommes mieux assuré de nos affirmations, qui s'appuient sur des sources plus fournies et sur des chroniques assez fiables.
 Le titre adopté ne vise pas qu'au facile effet de contraste. Le XIe siècle voit, à coup sûr, l'épanouissement de l'abbaye de Saint-Florent le Jeune ( chap. 4 ), mais n'est guère favorable à Saumur, alors que le siècle suivant voit l'incontestable décollage de la ville.

 

LES TROUBLES DU XIe SIÈCLE

       

1) Cinquante ans de conflits

 

 

 

 

Dossier 1 : Les nouveaux maîtres

 La prise de Saumur par Foulques Nerra est suivie par un demi-siècle de conflits brutaux. La ville et ses environs constituent un précieux butin pour les vainqueurs, qui procèdent à la distribution des dépouilles. Le petit-fils de Foulques Nerra le reconnaît :

 « A l'époque où le comte Foulques prit Saumur, un vaste transfert de biens toucha les habitants de ce lieu. Le comte, et, en fait, son fils Geoffroy  «(1) qui reçut la ville par don de son père, dépouillèrent les uns au profit des autres, selon leur bon plaisir » ê(2).

 Les seigneurs dévoués à Eudes de Blois sont dépossédés. L'abbaye de Saint-Florent, le plus grand propriétaire de la région, est spoliée d'une bonne part de ses terres et de ses droits. A leur place font irruption une poignée de fidèles des comtes d'Anjou, les Bourreau x, les Mange-Breton x, la famille Roinard x qui domine Saumur pendant plus d'un siècle, ou bien les Marcouard x, seigneurs éponymes ´(3) du Coudray.
 Le rattachement définitif de Saumur à l'Anjou ne ramène pas durablement la paix. Par exemple, en 1035, au cours d'obscurs combats, Othon, comte de Vermandois, enlève les ossements de saint Florent «(4) et les transfère, presque au complet, à Roye ( aujourd'hui dans le département de la Somme ).

  Saumur n'est plus menacé par les Tourangeaux, mais désormais par les Poitevins, avec lesquels les Angevins entretiennent des relations orageuses. Geoffroy Martel ayant répudié son épouse Agnès de Bourgogne, le fils d'un précédent mariage de cette dernière, Guillaume VII Aigret, comte de Poitiers, veut reprendre Saumur, que sa mère avait reçu en douaire. Il attaque le comte d'Anjou en 1058 ; il l'enferme dans Saumur et l'y assiège, en entourant la place de retranchements. Mais, frappé par la dysenterie, il décède au cours des opérations «(5).
   

2) Cinquante ans de malheurs

 Outre ces guerres locales, d'autres indices révèlent la dureté des temps. Des famines, signalées en 1042-1044, puis en 1085, sont suivies par une pénurie de sel en 1109. La population tremble de peur quand passe la comète de Halley en 1066 «(6).

 Pour les humbles, cette période d'insécurité se traduit par une aggravation de leur condition. Alors que l'esclavage était en train de disparaître, des paysans libres deviennent serfs volontaires : au prix de leur liberté ( d'ailleurs fort relative ), ils sont assurés de recevoir une terre, ils sont dispensés de service militaire et ils se sentent mieux protégés. Ainsi, Renoul le pêcheur, réduit à la misère, offre deux de ses enfants à saint Florent ê(7). Ces enfants deviennent des serfs du saint patron de l'abbaye ; ils appartiennent à une catégorie particulière, et restent au monastère ; ils y deviennent souvent des ministériaux, des serviteurs chargés d'une fonction précise, parfois importante. L'opposition liberté/servitude est donc un peu simpliste «(8).
 Dans ces périodes difficiles, les liens familiaux se resserrent : les actes sont garantis par tous les membres de la famille, renforcés souvent par des parents collatéraux &(9).
   

3) La guerre de succession

 

Récit et explications par O. Guillot, dans Landais, p. 59-60.
 
 
 
 
 

Dossier 2 : Saumur incendié en 1067-1068 ?

 En 1062 meurt Adélaïde la Teutonne, qui, veuve du comte Geoffroy Martel, tenait Saumur en douaire ; son neveu, Geoffroy le Barbu, qui guettait ce moment, met aussitôt la main sur la cité et, grâce à des donations, se fait accepter par l'abbaye de Saint-Florent ( voir la charte avec sa croix ).

 Un violent conflit, dont l'enjeu est le titre comtal, l'oppose à son frère cadet, Foulques le Réchin ( le Rechigné,  le Grincheux ). Dans les premiers mois de l'année 1067, ce dernier se rend maître de Saumur avec la complicité de seigneurs locaux ; il y installe sa capitale provisoire ( alors qu'Angers semble fidèle à Geoffroy le Barbu ) ; il y rend la justice et surtout il y reçoit des appuis de poids : Robert le Bourguignon, un cousin germain du roi de France ; l'abbaye de Saint-Florent ( à condition de restituer les biens confisqués par son grand-père en 1026, en particulier l'ancienne abbaye, qui devient le prieuré du Château ). Enfin, le cardinal Etienne, légat du Pape, venu à Saint-Florent en compagnie de nombreux évêques, lui décerne le titre de comte dans une notice établie le 11 mars 1067.
 Cette guerre cruelle entre deux frères ennemis ( qu'on a pu comparer aux Atrides ) met en évidence la place désormais importante que tient Saumur, devenu la deuxième capitale de l'Anjou.

 Elle manifeste surtout l'omnipotence du clergé, qui fait et défait les comtes, qui impose la paix de Dieu. Cependant, la trêve de Dieu, interdiction de combattre les jours de fêtes religieuses, n'est jamais citée dans le Saumurois.
 Seule grande abbaye de la région [ Fontevraud n'existe pas encore ], Saint-Florent est le lieu des délibérations et des décisions essentielles. L'Eglise s'est affranchie de la tutelle des laïcs.

 

L'EXPANSION DE LA VILLE

    

4) La tutelle bénéfique des Plantagenêts

Dossier 3 : La nouvelle hiérarchie judiciaire

 

 

 

 

 

Jean-Marc BIENVENU, « Aliénor d'Aquitaine et Fontevraud »,
« Henri II Plantegenet et Fontevraud »,
Cahiers de Civilisation médiévale, 1986, XXIX et 1994, 1-2.

 Geoffroy ( 1128-1151 ) et Henri II (1151-1189 ) Plantagenêt, bâtisseurs du vaste ensemble anglo-angevin ´(10) et personnages d'envergure, ont beaucoup fait pour le Saumurois. Pendant un demi-siècle, la région connaît une période de paix relative et des conditions propices à sa croissance. Des services comtaux plus cohérents, et toujours issus de la fonction judiciaire, se mettent en place ( voir la nouvelle structure judiciaire au dossier 3 ).
 En conséquence, les pouvoirs des petits seigneurs locaux sont bridés. Ces derniers s'agitent, et, entraînés par les Berlay x de Montreuil, ils se révoltent, en 1124, puis en 1149-1151, où la région est quadrillée par de nouvelles forteresses comtales et où le château de Montreuil est rasé, à l'exception de quelques pans de murs qui rappelleront son châtiment.

 Une autre cause de l'essor de la région pourrait être l'attachement particulier que lui porte Henri II Plantagenêt. Le roi séjourne à Saumur et y tient sa cour à maintes reprises ; il y prend des décisions capitales pour l'avenir : au moins dix chartes sont promulguées à Saumur ou à proximité, dans la prée de Saint-Florent &(11). [ Il est surprenant que le souvenir populaire ne lui ait pas voué un culte égal à celui du " bon Roi René ". ]
 Enfin, la reine Aliénor d'Aquitaine, devenue veuve, séjourne souvent dans l'abbaye de Fontevraud et y organise le cimetière des rois.
    

5) Saumur place commerciale

Dossier 4 : Foires et marchés

 De nombreuses routes convergent vers les gués et les bacs de Saumur, quatre grandes routes au sud de la Loire et quatre au nord. Cela suffit à expliquer le succès du marché du samedi et l'essor des deux foires annuelles. Les faits sont bien établis, mais des problèmes de localisation méritent des développements.
    

6) Le grand pont de Saumur

Dossier 5 : La Vienne coulait-elle à Saumur ?


Dossier 6 : Interrogations sur le pont

 

Dossier 7 : Texte complet de la charte d'Henri II Plantagenêt, version avec annotations

 Les foires ne peuvent s'imposer que si la traversée du fleuve est durablement améliorée. Traversée d'un fleuve ou de deux fleuves ? Un vieux problème d'historiographie locale doit être, une fois encore, abordé ( dossier 5 )...

 En 1162, le roi Henri II Plantagenêt constate l'achèvement d'un nouveau pont, construit peu auparavant. Même s'il s'agit d'un ouvrage léger et tout en bois, le fait est d'importance, car c'est la seconde traversée de la Loire en Anjou. L'affluence commerciale qui en résulte a sûrement dynamisé la ville et a fixé la forme étirée de son plan.
 En outre, une reconstruction complète dans les années 1265-1278 met en place de nouveaux ponts de pierre, qui sont encore en assez bon état à la fin du Moyen-Age.
[ Texte de la charte de 1162 et abondants compléments dans les dossiers 5 et 5 ]

7) L'extension de la ville

 L'ouverture de la ligne de ponts n'a pas fait naître la fonction commerciale de Saumur, qui lui est antérieure, mais qui a tiré profit d'un passage plus aisé et de péages fort bas. Les marchandises qui traversaient sur les bacs voisins se sont vraisemblablement détournées vers Saumur. Il est sûr en tout cas que la cité de Montsoreau est désormais stagnante et que le bac des Tuffeaux ne fait pas naître d'agglomération.

 A l'inverse, une multitude d'indices permettent d'affirmer que la ville de Saumur connaît une extension spectaculaire au cours du XIIe siècle, et cela selon deux axes opposés.
 Désormais, une longue façade bâtie domine la rive sud du fleuve. Au centre, le quartier Saint Pierre est le type même du faubourg castral, né à l'entrée de l'enceinte du Boile et rejoignant la Loire : la construction du pont est venue renforcer son rôle de liaison. L'église Saint-Pierre est citée en 1122 [ encore une fois, je ne crois guère à l'existence d'une église précédente qui aurait été incendiée en 1068 ]. A deux reprises également à cette époque sont évoqués des chanoines de Saint-Pierre, ce qui atteste de l'importance de cette église.
 A descendre le fleuve, entre les deux centres d'affaires, la Bilange et les halles du Chardonnet, pousse un quartier consacré au négoce et placé sous la tutelle de saint Nicolas, le patron des mariniers et des commerçants. En 1146, l'apparition de l'église Saint-Nicolas de la Rive ê(12) est probante et sa localisation prouve que le " faubourg des Bilanges " est déjà constitué autour de ses trois rues anciennes.
 A remonter la Loire, des habitants de Fenet apparaissent à plusieurs reprises, sans qu'on puisse apprécier la densité de ce quartier, réduit à une rue unique et construite souvent sur un seul côté. Mais elle est surplombée par des habitations troglodytiques citées sous le nom de "roches".

 Dans le sens contraire et s'étirant suivant l'axe de la traversée, l'habitat se densifie dans l'île d'Offard, déjà baptisée " quartier des Ponts ", et peut-être dans l'île Neuve.
 A l'autre extrémité, des maisons bordent les trois voies reliant Nantilly au nouveau centre, les rues des Hautes et Basses Perrières et la rue de la Chouetterie.

 Ces indices sont, à vrai dire, ténus, mais ils sont confirmés par des implantations ecclésiastiques, qui caractérisent une importante cité. Depuis le début du XIIe siècle, existe pour les malades un Hôtel-Dieu situé à l'emplacement de l'hôpital de la rue Seigneur, mais s'ouvrant sur l'actuelle rue Pascal ; il est tenu par des frères de Saint Augustin &(13). A l'écart de la ville, près du pont Fouchard, un lazaret accueille les lépreux, sa chapelle Saint-Lazare est citée dans la bulle d'Urbain III de 1186.
 Des ordres militaires installent des commanderies à la fin de notre période : les Templiers qui disparaissent très vite ê(14) et les Frères de l'Hôpital Saint-Jean de Jérusalem ( plus tard, ordre de Malte ), qui aiment s'implanter à l'entrée des ponts et qui construisent la chapelle Saint-Jean.
 Enfin la meilleure preuve de l'expansion de la ville est la construction ou la reconstruction d'églises aux vastes proportions.
   

8) Les grands chantiers des églises

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 8 : Du roman au gothique ( 1100-1220 ), [survol illustré ]

 Ces monuments sont présentés individuellement dans la partie topographique : Notre-Dame de NantillySaint-Pierre  - Saint-Nicolas et la chapelle Saint-Jean.
 En permanence, un important chantier religieux est en cours dans la région. Pendant ce même siècle est reconstruite en entier l'abbaye de Saint-Florent. Sans oublier quelques réalisations plus modestes et trop souvent oubliées : la première église de Bagneux, le choeur de Saint-Lambert ou la chapelle du prieuré d'Offard.

 Cependant, nous ne savons rien de précis, ni sur les organisateurs de ces nombreux travaux ( l'abbé de Saint-Florent, curé primitif de Saumur, a forcément joué un rôle ), ni sur les architectes et leurs compagnons, ni sur les dates précises des réalisations. Le tuffeau, matériau désormais unique, à l'exception des soubassements en grès et en silex, provient du sous-sol de la ville, surtout des carrières s'ouvrant sur les deux rues des Perrières. La maison de Dieu est désormais toujours en pierre : les habitants vivent sans doute en grand nombre dans des demeures en bois et en torchis, mais le tuffeau est d'emploi si aisé qu'on constate l'existence plutôt fournie d'une architecture civile en pierre.

 L'histoire comparative permet seule d'évoquer les grandes étapes artistiques de ces constructions religieuses, pour l'essentiel achevées en 1220 ( voir dossier 8 ). Au cours des trois siècles suivants, les grands travaux seront désormais consacrés aux bâtiments civils ou aux fortifications.

 

L'EXPANSION DE LA PÉRIPHÉRIE

   

9) La mise en valeur de la Vallée

Dossier 9 : Les étapes de la conquête de la Vallée

Ouvrage de référence : Roger DION, Histoire des levées de la Loire, 1961, surtout p. 110-112, 123-126.

 Ce même XIIe siècle marque une étape décisive dans la conquête de l'immense marécage qui s'étale entre la Loire et l'Authion. Depuis la préhistoire, quelques groupes humains se sont installés sur les montils, les buttes s'élevant au-dessus des crues ordinaires.
 A partir de l'an mil, des habitants en nombre croissant défrichent et cultivent le Val d'Anjou, tout en protégeant leurs villages par des turcies ´(15).

 Vers 1166-1168, le roi Henri II vient sur place constater « les maux et les dommages causés par la Loire ». Sans le dire explicitement, il ordonne d'édifier une levée ´(16) continue le long de la Loire angevine et tourangelle.
 Les résultats sont spectaculaires : à la fin du Moyen Age, la Vallée saumuroise est devenue un immense jardin entretenu par une population exceptionnellement nombreuse, ainsi que l'atteste la démographie de Saint-Lambert des Levées.
   

10) Vitalité des coteaux suburbains

Dossier 10 : Naissance d'un vignoble spéculatif

 Même si la transformation est moins impressionnante, de l'autre côté de la Loire, les coteaux entourant la ville présentent des signes incontestables de prospérité à partir du XIIe siècle.
 Le fait majeur est le développement d'un vignoble spécialisé, sous l'impulsion des moines de Saint-Florent et des bourgeois de la ville. Les premières exportations lointaines apparaissent. Cette nouveauté grosse de promesses appelle d'amples développements ( dossier 10 ).
 D'autres cultures apparaissent aussi : l'avoine, citée en Anjou à partir de 1129 ; le lin et le chanvre, souvent présents. Les grandes forêts ont disparu des environs immédiats de la ville.

 Les terres sont désormais mises en valeur par des petits tenanciers libres. Des colliberts sont évoqués pour la dernière fois en 1148 ; le servage disparaît peu après, rapidement sur les terres des seigneurs laïques, plus lentement dans les domaines des abbayes, qui traitaient mieux leurs serfs, mais ne se pressent guère de les libérer. En tout cas, les terres saumuroises sont en avance. En Touraine, un serf apparaît encore en 1294 &(17). Et la Franche-Comté en comptait toujours à la veille de la Révolution.

  Le réseau actuel de nos villages et de nos hameaux est dès lors en place [ Saint-Lambert-des-Levées et le village de Saint-Florent sont étudiés ailleurs ]. Dampierre est déjà une paroisse, qui passe sous le patronat de l'abbaye d'Airvault vers 1102-1104. Non loin, deux moines habitent le prieuré de Saint-Vincent.
 Curieusement, la région de Bagneux, la plus anciennement peuplée, semble stagner. Le nom apparaît seulement en 1087, l'église paroissiale en 1123 ê(18). Le village se réduit à quelques maisons dépendant de la seigneurie de Brézé.
 L'ancien village de Pocé vivote ; son seigneur, qui possède également la Mimerolle, est un vavasseur qui dépend de l'abbé de Saint-Florent. Non loin, Verrie n'est cité qu'à cause de son prieuré. Les rives du Thouet, si actives à la Préhistoire, ne semblent plus guère recherchées.

 

SEIGNEURIES ET BOURGEOISIES

   

11) Des tutelles pesantes

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier 11 : Le poids des deux grandes abbayes

 Dans quelle mesure ce décollage, d'ailleurs inégal, est-il freiné par les taxes multiples qui frappent les vignes et les vins, les marchés et les foires ou les marchandises circulant sur les voies conduisant à la ville ?

 Effectivement, les péages sont partout. Si l'on s'en tient à l'axe fluvial, vers l'amont, des tonlieux sur la circulation par terre et par eau sont perçus à Montsoreau, puis à Candes. Vers l'aval, à Saint-Maur, la taxe prélevée sur la voie d'eau revient à l'abbaye, alors que le comte d'Anjou met à contribution le trafic routier. A Saumur même, un double péage pèse sur le pont : sur le tablier, Saint-Florent prend des droits sur les marchands étrangers à la ville ; sur l'eau, des agents du comte taxent les bateaux ( les moines de Marmoutier ont obtenu l'exemption du quart de ce tonlieu ).
 Les sommes réclamées sont toutefois minimes. Des historiens, comme Robert Fossier, estiment que ces péages, sûrement exaspérants et souvent injustifiés - car ne correspondant à aucun service -, n'ont guère paralysé le commerce. [ Nos péages modernes, bien plus lourds en proportion, n'ont pas freiné l'essor des autoroutes. Tout dépend des mentalités : on s'en accommode ou non. ]

 Plus sclérosante est la pression progressive exercée par les deux grandes abbayes qui encadrent la ville dossier 11 ). Nous avons déjà présenté l'importance de " Saint-Florent de Saumur " «(19) et nous y reviendrons au chapitre 4.
 Vers 1099 apparaît la communauté de Fontevraud, constituée en abbaye en 1101 : abandonnant l'esprit de renoncement prôné par Robert d'Arbrissel, elle devient une puissance montante dans la région et opère d'importantes ponctions financières sur la ville de Saumur.
   

12) Affirmation d'une bourgeoisie urbaine


 Si la noblesse terrienne décline, étouffée sous la masse des deux grandes abbayes, une bourgeoisie ´(20) urbaine s'affirme et obtient un statut particulier. Voici quelques étapes significatives :

- En 1062, Geoffroy le Barbu proclame que tous, bourgeois et paysans ( burgenses et ruricolas ), lui doivent le service d'ost et de chevauchée ( le service militaire ), que nul rachat n'en sera permis, mais il ajoute : « sauf pour ceux qui pourront par de l'argent fournir les vivres à l'armée » ; cette exemption a sûrement été obtenue par des marchands influents de Saumur ( A.D.M.L., H 1840 n° 7, abolition des mauvaises coutumes sur les domaines de Saint-Florent ).
- En 1138, les " hommes de Saumur " rachètent le droit de banvin ( explications au dossier 10 ).
- "Bourgeois et chevaliers" s'associent pour construire le premier pont de bois, un peu avant 1162.
- Puis, à partir de 1264, "les bourgeois " choisiront un délégué qui contrôlera la construction des arches de pierre.
 Il existe donc bien des organisations locales de notables qui collectent des fonds. Prennent-elles la forme de confréries pieuses, à l'imitation de celles qui pourvoient à l'entretien de l'Hôtel-Dieu et du lazaret ?
 Quelle est leur marge d'autonomie ? Les historiens libéraux du XIXe siècle, comme Coulon, ont cru que dès cette époque, les Saumurois, ou plutôt les couches dirigeantes de la ville, avaient conquis une autonomie municipale, à l'instar des communes du Nord. Il n'en est rien. Le prévôt et ses agents, le commandant du château et ses chevaliers, l'abbesse et l'abbé maintiennent les Saumurois sous une stricte tutelle ; dans l'Anjou, le Maine et la Touraine, les communes jurées ont toutes été brisées, au Mans par exemple.
 Même étroitement contrôlées par les autorités seigneuriales, ces organisations locales apportent le sentiment d'appartenir à une communauté urbaine. Saumur n'est plus un agrégat de quartiers aux coutumes diverses, mais « bourgeois et habitants, tant riches que pauvres » ê (21) ont des porte-parole auprès des autorités.

 Les villages périphériques sont encore moins structurés. Un procès tranché en 1246 en apporte la preuve : les habitants de Saint-Lambert, Saint-Martin et Villebernier avaient demandé à être exemptés des péages sur les ponts de Saumur, ainsi que l'étaient les habitants de la ville ; le bailli du roi en Anjou et au Maine, considérant que la multitude des paroissiens ne pouvait comparaître aux audiences, charge un de ses lieutenants de convoquer la communauté des habitants ( universitas ), qui éliront quelques mandataires ayant pouvoir pour les représenter au procès ( Livre Rouge, fol. 74, v° ). Il n'existe donc pas encore de structure permanente de paroisse, ce sont les agents royaux qui provoquent l'élection de délégués, et cela pour un objet bien circonscrit.

 Parfois, le seigneur désigne un chef de village, un "maire", une sorte d'intendant, qui est souvent le meunier. Je n'en ai trouvé que deux : Mainard, maire de Distré vers 1050, et Hervé, maire de Meigné-sur-Dive en 1060.

 

LA PLACE FORTE

   

13) Le maintien de la fonction défensive

Dossier 12 : Le Boile et son mur ( plans et photos )

 Les conflits permanents qui marquent le XIe siècle ( cf. paragraphe 1 ) expliquent le renforcement de la place de Saumur.
 Le mur du Boile entoure la colline du château. Les pans de murs subsistant et des plans anciens m'ont permis de le cartographier avec précision, tout en demeurant plus évasif sur son histoire ( dossier 12 ).

 Curieusement, alors que c'est le coeur du pouvoir local, nos renseignements sur le sommet de la colline se ramènent à quelques éléments, dont voici le résumé provisoire :

1) Un prieuré regroupant quatre moines a succédé à l'abbaye de Saint-Florent du Château et aux chanoines installés par Geoffroy Martel, qui sont accusés par l'Historia d'avoir bouleversé les lieux. L'espace du prieuré est progressivement réduit. Les comtes d'Anjou ont d'abord accaparé son jardin. Au terme de cette évolution, quand le prieur ne réside plus, l'établissement se réduit à l'église, à un petit cloître sur la façade de cette dernière et à un logement jouxtant la porte de la Barre.

2) Cet espace forme une cour particulière protégée par l'ancienne enceinte des comtes de Blois. La porte de la Barre en garde l'accès ê(22).

3) La grande salle d'apparat, l'aula, dans laquelle les hauts seigneurs rendent la justice, président leur cour ou donnent des fêtes, est le seul témoin local du pouvoir ( qui est nomade ) et l'orgueil des résidences comtales. L'aula de Saumur est citée après 1082 : Foulques le Réchin y préside un plaid, siégeant sur des degrés de pierre ê(23).
 Par comparaison avec les aulas des châteaux comtaux de Tours et d'Angers, d'après un premier repérage archéologique qui a révélé d'élégantes arcatures, je situe cette grande salle le long du mur sud de la caserne Feuquières &(24). Elle est souvent dénommée " la salle du baile " et Macé Darne l'évoque à plusieurs reprises, en la localisant hors du donjon.

4) Surplombant le site, apparaît un puissant donjon aux murs épais de 2,90 m et très élevé ( peut-être 25 mètres - le mot " donjon ", dérivant de " dominium ", est bien plus expressif que la formule " tour maîtresse ", actuellement imposée aux archéologues ) &(25). La nouvelle tour est flanquée de trois contreforts au nord-est et au sud-ouest, de quatre sur ses flancs nord-ouest et sud-est ; ceux qui sont situés face à la Loire atteignant une épaisseur d'un mètre trente. Les textes sont muets sur cette construction. Emmanuel Litoux la fait plutôt remonter vers le milieu du XIe siècle et en attribuerait la paternité à Geoffroy Martel, qui, selon les chroniqueurs, a renforcé son domaine du Saumurois. Si l'on veut examiner des dates plus tardives, il faut recourir à des analogies. Par sa forme, la tour est proche du donjon de Moncontour, dont l'histoire est mal connue. A l'inverse, le destin du château de Montrichard, dépendant aussi des comtes d'Anjou, peut donner des pistes ; une tour de bois y a longtemps fait office de donjon ; entre 1110 et 1128, Foulques le Jeune la remplace par la tour actuelle. Or, ce même Foulques le Jeune guerroie souvent dans le Saumurois contre ses vassaux révoltés, notamment en 1109 et en 1124. Connaissant les soudaines rébellions des seigneurs de Montreuil et de Doué, il doit disposer d'un appui solide, qu'une minuscule garnison peut tenir en permanence. Il doit aussi faire mieux que ses vassaux : les châteaux du Moyen Age ont un rôle psychologique tout aussi important que leurs capacités défensives.
 Le donjon est donc bâti au plus tard dans le premier quart du XIIe siècle ; il existe sûrement en 1151, lorsque Geoffroy le Bel mate Giraud II Berlay et, selon une chronique, le fait jeter dans la prison du bas de l'oppidum de Saumur ( il s'agit probablement de l'actuelle salle souterraine, qui était sans ouvertures, les seigneurs habitant au premier étage ). Cette tour maîtresse avait été emmottée ; dans les fouilles des années 2004-2007, Emmanuel Litoux a constaté l'existence de remblais de terre sur son côté sud.

Extrait des Très Riches Heures du Duc de Berry5) Quand une armée est réunie ou une fête donnée, une cuisine géante permet de sustenter les participants rassemblés à l'intérieur de l'enclos du Boile. Cette cuisine de type monastique, carrée à sa base, apparaît avec cinq cheminées visibles sur la miniature des " Très Riches Heures " ; elle est aussi citée en 1437 par la redevance d'un muid de vin due au prieur du château ê(26). Il est tentant d'associer cette cuisine à celles, très comparables, des abbayes de Fontevraud et de Saint-Florent, qui sont édifiées vers 1160-1200 ( d'après Michel Melot, bien que cette datation ne fasse pas l'unanimité ).

 Avec ces nouveaux aménagements, la place de Saumur est revigorée et peut tenir un siège, ce qui ne va pas tarder.
    

 

 Des données sûres et des éléments conjecturaux sont rassemblés dans le
Dossier 13 : plan de Saumur vers 1203
Dossier 14 : Même plan au format zoom

 Henri II doit sans cesse faire face aux révoltes de ses fils et aux intrigues de son épouse, Aliénor. En 1175, il « renforça ses châteaux d'Anjou par des gardes et des vivres », nous dit Benoît de Peterborough. Depuis l'hiver de 1188, le vieux roi, malade, séjourne dans la région, aux prises avec Richard Coeur de Lion ; le 2 juillet 1189, à Saumur, il entame une négociation, mais il meurt peu après à Chinon ( voir récit plus détaillé au chapitre 5 ).
 Dans les luttes confuses qui suivent, Saumur est une place recherchée. Le sénéchal d'Anjou, Robert de Turneham, tient la ville et est fidèle à Richard Coeur de Lion. Après la mort de ce dernier (1199), le sénéchal, désemparé et conseillé par la reine Aliénor, remet Saumur à Jean sans Terre, qui aussitôt la donne en douaire à sa nouvelle épouse, Isabelle d'Angoulême.

 Le domaine des Plantagenêts se décompose et va tomber comme un fruit mûr.