Le poids des deux grandes abbayes voisines  

   

1) Saint-Florent dans la ville de Saumur

  Pour les possessions, je résume des faits expliqués ailleurs.
 L'abbaye possède une immense prairie qui commence par la prée du Breil et se poursuit par " les Chardonnets ", vaste ensemble de pacages s'étirant jusqu'au pont Fouchard et bordant le faubourg Saint-Nicolas. Parmi ces terres situées aux portes de la ville se trouvent des pâturages très convoités, les Pascua, que quatorze seigneurs de la région avaient restitués à l'abbaye en 1127, à la suite d'une menace d'excommunication lancée par le pape Callixte II ( Josèphe CHARTROU, L'Anjou de 1109 à 1151. Foulque de Jérusalem et Geoffroi Plantegenet, [1928], pièce n° 37 et Livre Rouge, n° 61 ). L'affaire semble d'importance, puisque le pape, l'évêque d'Angers et le comte interviennent et qu'en 1158, le roi Henri II vole à son tour au secours des moines.
 La majeure partie des terrains des faubourgs de Nantilly et de Saint-Nicolas appartiennent au monastère et les religieux titulaires d'offices abbatiaux y perçoivent des droits sur de nombreuses maisons. Il me paraît sûr que plus de la moitié du territoire actuel de Saumur appartient à l'abbaye.
 Au XIIe siècle, le réseau des prieurés et du domaine qui l'entoure forme un cercle autour de la ville :
- prieurés de Boumois, de Saint-Lambert, d'Offard ( mais une partie de l'île a été accaparée par Brient de Martigné ) ;
- prieurés du Château, de Saint-Vincent, de Nantilly ( prolongé par le fief de Varrains, couvert de vignes ) ;
- prieurés de Distré et de Verrie, auxquels il faut adjoindre l'éphémère prieuré de Saint-Jacques-du-Bois, situé à l'ouest de l'église de Saint-Hilaire.

 A ces biens s'ajoutent des droits : la propriété des eaux de la Loire et du Thouet donne des droits éminents sur toutes les îles et permet de prélever des taxes sur la pêche, la navigation, les moulins, les bacs, et finalement sur le grand pont.
 L'abbaye perçoit la moitié des bénéfices des foires de mai, elle est exemptée de nombreux péages et d'une partie des vinages.
 L'abbé est un grand baron qui reçoit l'hommage de vassaux, par exemple le sire de Pocé. Sur ses terres, il est seigneur haut-justicier, c'est-à-dire qu'avec l'assistance de ses prévôts et de ses voyers, il peut prononcer la peine de mort, ce qu'il rappelle par les fourches patibulaires à trois piliers ( la potence ) érigées au-dessus de l'abbaye, sur la hauteur des Justicions ( gibet encore porté sur la carte de Cassini ).
   

2) Premiers heurts

 Après avoir joué un rôle moteur dans l'éveil de la région, l'abbaye de Saint-Florent freine désormais les évolutions.
 Il est clair qu'en construisant le premier pont de bois, les bourgeois et les chevaliers sont allés contre la volonté des moines. Par la suite, ces moines préfèrent élever des églises aux voûtes élégantes plutôt que les arches du pont, comme ils l'avaient promis. Bourgeois et moines n'ont plus les mêmes valeurs...

A gauche, l'ancien moulin de l'abbaye

 Au début du XIIIe siècle, l'abbé Michel fait construire le moulin à deux grandes roues situé au-dessous de l'abbaye. Afin d'améliorer le rendement, il relève le niveau du Thouet et inonde les prairies jusqu'au pont Fouchard. L'Historia ( p. 314 ) admet que ces travaux ont été exécutés « contre la volonté de tous les Saumurois ». Il va s'ensuivre un conflit à rebondissements.
   

3) L'abbé de Saint-Florent, curé primitif

Joseph AVRIL, Le gouvernement des évêques et la vie religieuse dans le diocèse d'Angers ( 1148-1240 ), 1981.

 

 

 

 La structure ecclésiastique de Saumur semble simple. La ville ne forme qu'une seule paroisse, dont Notre-Dame de Nantilly est l'église " mère et matrice " ; les nouvelles églises, Saint-Pierre et Saint-Nicolas, ne sont que des "fillettes", dépourvues de fonts baptismaux et de cimetières, mais elles rêvent d'en avoir, et elles en auront au XVe siècle, s'affirmant progressivement comme des paroisses autonomes.
 L'abbé de Saint-Florent exerce une tutelle religieuse sur la ville. avec le titre de " curé primitif ". Dans la pratique, il délègue ses pouvoirs à l'un de ses moines, le prieur-curé de Nantilly, habitant auprès de l'église, à l'entrée droite de la rue de l'Ermitage. Ce dernier nomme un vicaire ( appelé aussi recteur ), qui exerce les fonctions presbytérales, assisté dans chacune des églises par des chapelains et par des desservants.

 Cette structure, très hiérarchique, est sans cesse remise en cause ( et cela jusqu'à la Révolution ). Le clergé de Saint-Pierre est le plus turbulent. Par exemple, vers 1178-1183, son desservant cherche à conserver toutes les offrandes faites à son église ( Livre Rouge, n° 68 ). En 1233, un curé de Saint-Pierre autoproclamé finit par remettre sa charge à Nantilly, cédant aux pressions de l'évêque d'Angers.
 Mais l'évêque d'Angers, souvent tenu à l'écart, prend aussi des initiatives ; en 1189, il veut placer un collège de chanoines à la tête de Nantilly ; cette décision, approuvée par une bulle pontificale, remet en cause les droits de Saint-Florent, qui riposte en obtenant du pape une nouvelle bulle révoquant la précédente. En 1263-1266, une tentative comparable est réitérée ; une bulle d'Urbain IV, obtenue par mensonge, est annulée par le pape Clément IV ( A.D.M.L., H 1837, n° 31 ).
   

4) Fontevraud, l'abbaye des Plantagenêts

Jean-Marc BIENVENU, L'étonnant fondateur de Fontevraud, Robert d'Arbrissel, 1981, p. 89. 

 Les religieux de Saint-Florent maintiennent fermement leur domination sur la ville. Dans les dernières années du XIe siècle, ils voient sans plaisir Robert d'Arbrissel et ses disciples hirsutes s'installer dans la clairière de Fontevraud. Choqués par les manières des ermites ou pressentant déjà une concurrence, Pierre de Saumur, moine de Saint-Florent et prieur-curé de Nantilly, rédige un texte s'en prenant à la mixité de la nouvelle communauté et reprochant à Robert d'Arbrissel de ne pas renvoyer les femmes mariées à leur époux, ... quand celui-ci le souhaite. [ Ce manuscrit sera détruit au XVIIe siècle, à la demande des abbesses de Fontevraud. ]
 Dès 1101-1108, une contestation s'élève entre les abbayes à propos de dîmes situées à Rest-sous-Montsoreau, lieu que Fontevraud vient d'enlever à la tutelle de Saint-Florent.

 Les Plantagenêts ont mené deux politiques religieuses contraires : dans leurs domaines britanniques, ils brisent les tentatives d'indépendance ecclésiastique ; au contraire, en Anjou, ils renforcent les grandes abbayes, Saint-Florent d'abord, puis surtout Fontevraud.
 Mathide d'Anjou en devient la seconde abbesse ; fille du comte Foulques V, soeur de Geoffroy Plantagenêt et tante d'Henri II, elle obtient d'immenses faveurs, notamment dans la ville de Saumur.
   

5) Fontevraud dans Saumur

Sources principales : 
J. Chartrou, pièce n° 5 ;
Grand Cartulaire de Fontevraud, éd. J.-M. Bienvenu, 2000, n° 414 ;
Actes de Henri II, n° 30, 413, 417 et 516 ;
B.N.F., ms. lat. 5480, Cartulaire de Fontevraud par R. de Gaignières, t. 1, p. 73 et 76 ;
Trésor des Chartes, t. 1, n° 368 et 599, t. 2, n° 2042 ( confirmation par saint Louis en 1230 ).

- Dès les années 1109-1115, Foulques V donne à l'abbaye « l'eau de la Vienne que j'ai à Saumur pour y faire une écluse et un moulin » [ je suppose qu'il s'agit du bras de la Poissonnerie ].
- Peu après ( 1115-1116 ), Joscelin Roinard loue à l'abbaye une maison sur la place du Marché ( la place de la Bilange ).
- Donation ou confirmation en 1152 d'un lot de dix-sept maisons, situées surtout entre l'église Saint-Pierre et l'entrée du Boile ( aujourd'hui la montée du Fort ) ; l'une d'entre elles est le four banal, dans laquelle l'abbaye peut placer dix hommes, libres de toute redevance. Dans la " maison du pesage ", implantée sur la place de la Bilange, est installée la balance publique et légale qui lui donne son nom. Fontevraud en partage les revenus avec l'hôpital Saint-Jean d'Angers.
- Dans les années 1165-1173, Henri II accorde à Fontevraud le droit de minage, c'est-à-dire un monopole de mesurage correspondant au vingtième des céréales mises en vente. Ce droit est perçu en nature ; la salle souterraine découverte sous la place Saint-Pierre pourrait bien être l'entrepôt de la " maison du minage ".
- L'abbaye prélève aussi « la moitié de la coutume sur la cire, le poivre, le cumin et les autres produits qu'on vend à la livre ou au poids, à Saumur, à la foire de Saint-Florent ».
- Richard Coeur de Lion ajoute 60 livres angevines ( une fortune ), à percevoir chaque année sur le tonlieu par eau de Saumur.
- A son tour, Jean sans Terre ajoute 25 livres angevines à percevoir sur les revenus de la ville, quand deux de ses nièces prennent l'habit à Fontevraud.
- Plus tard, Fontevraud prend possession de l'eau du Thouet jusqu'au pont Fouchard, ainsi que du bras de la Croix Verte et d'une part de ce quartier.

 Il va de soi que ces biens et ces droits sont gérés avec parcimonie et à bon escient par les dames de haute noblesse qui dirigent désormais le monastère. Dans la pratique, un moine fontevriste de Saint-Jean de l'Habit est placé à demeure dans la ville, avec le titre de " prieur du Minage ", mais on ne connaît pas de lieu de culte à ce curieux prieuré. En 1223 et en 1228, je rencontre Hardouin de Danzé, prieur du Minage, qui est un des grands personnages de la ville.
   

6) La noblesse évincée

 Fontevraud empiète progressivement sur le domaine de Saint-Florent. En tout cas, ces deux puissantes abbayes encerclent la ville et ne peuvent que s'agrandir sans cesse ; leurs biens, dits de mainmorte, ne sont jamais ni partagés ni vendus.
 Elles font le vide dans leur aire d'influence. Les chevaliers, encore nombreux au XIe siècle, se font désormais rares dans les environs immédiats de Saumur. Alors qu'ailleurs la noblesse se structure en caste dominante, ici, l'abbesse et l'abbé sont les seigneurs des zones rurales. Les plus proches barons importants n'apparaissent qu'à Montsoreau, Brézé ou Milly.
   

[ Vaut-il mieux être sous la coupe de nobliaux, souvent rapaces et capricieux, mais à la puissance éphémère ? Ou sous la tutelle d'une abbaye, à la seigneurie moins contraignante, n'exigeant pas le service d'ost et en principe éducatrice et charitable, mais à l'administration tatillonne et procédurière ? En tout cas, les paysans du Saumurois en prennent pour six siècles...

 Cela dit, je ne porterais pas la même appréciation sur le rôle local des deux abbayes. Saint-Florent a beaucoup fait pour Saumur : la fondation de la ville, les églises, le premier pont en pierre ( bon gré, mal gré ), quelques écoles, ainsi qu'une documentation historique irremplaçable. Je cherche en vain le moindre bienfait qu'aurait pu rendre Fontevraud en contrepartie d'une lourde ponction financière. Même pas offrir un établissement honorable aux jeunes filles de la ville destinées au couvent : l'abbaye ne les jugeait pas d'extraction assez haute pour devenir dames de choeur. L'abbesse attise même les guerres de religion ; elle accorde de rares aumônes en rechignant ; elle ne prend pas en charge les enfants abandonnés sur le territoire de sa seigneurie... Dignes successeurs de l'orgueilleuse abbaye, les présidents de la Région l'ont restaurée à grands frais et en ont fait leur danseuse. ]