Le Boile et son mur   

 

 Le Boile du Château formait une curieuse enclave dans la ville. Ses habitants appartenaient à la paroisse de Varrains ( qui était l'héritière du prieuré du Château ). Il formait une seigneurie unique relevant du château de Bagneux ( dont un plan est conservé ).
 Selon Bernard de Haumont, il portait deux noms  : « le boile du chasteau et autrefois la done » ( p. 4, texte collationné sur l'original ).

1) Le mot "Boile"

 Les dictionnaires spécialisés sont à peu près unanimes, La Curne de Sainte-Palaye, Godefroy, Moisy, Von Wartburg et Greimas : "Boile", "Boele" et "Baile" sont un même mot désignant au départ une palissade de pieux, formant des lices entourant une fortification ( du latin baculum, le bâton ). Progressivement, le terme s'est étendu à l'espace qu'il protégeait. Le boile devient synonyme de basse-cour ; c'est un espace fortifié autour d'une forteresse médiévale, comprenant les communs, les locaux de basse justice et parfois la chapelle.
 Les châteaux de Montsoreau et de Montreuil-Bellay sont eux-aussi entourés par des "boeles".

2) La Done

 J'ai longtemps cherché avant de découvrir une explication très simple : la "done" est une variante de "dot" et de "douaire". Or, à huit reprises au moins, Saumur est constitué en douaire ou en dot pour une dame de haut rang. La "done" comportait évidemment le château, sa basse-cour et les revenus de la châtellenie.

3) Une vue verticale éloquente ( photo I.G.N., des années 1970 )

Vue du quartier du Boile avant sa destruction

 Le tracé du mur entourant le Boile est particulièrement lisible sur le côté gauche ( vers l'ouest ) ; les parties sombres au pied des terrasses correspondent à d'anciens fossés. Plus à gauche, la Grande-Rue épouse les sinuosités du rempart, ce qui révèle qu'à l'origine, elle était une " rue des lices " longeant la palissade.

4) Les appareillages du mur

 Gustave d'Espinay a examiné avec compétence les vestiges de cette enceinte, à une époque où subsistaient d'importants tronçons ( Congrès archéologique de France, Angers, 1871, p. 202-203 ; Notices archéologiques..., p. 17-20 ).
 Dans ses parties les plus anciennes, le mur est revêtu de pierres grossièrement cubiques, disposées en strates irrégulières et séparées par de larges joints d'environ 5 cm ; l'intérieur est un blocage de moellons de tuffeau, de silex provenant de la forêt de Fontevraud, de mortier de chaux et de terre. Large à la base d'environ 1,60 m, ce mur de forme pyramidale se rétrécit rapidement vers le sommet. D'Espinay date ces maçonneries du XIe siècle.
Ailleurs, dans les jardins surplombant la rue Fourier, un moyen appareil très régulier, avec des joints de 3 cm, remonterait plutôt au XIIe siècle.
 Exceptionnellement, dans le jardin du Foyer des Jeunes Travailleurs, sur le bastion nord-ouest du Château, un revêtement en moellons de silex recherche un effet décoratif...

 Aucune tour n'épaule ce rempart, pas même aux angles. Seulement des contreforts plats, assez rapprochés, mais souvent plus récents. Personne n'a encore remarqué que trois de ces contreforts apparaissent en contrebas du pont-levis sur la miniature des frères de Limbourg, ce qui autoriserait à conclure que le mur du Boile contournait l'actuel donjon.

5) Essais de datation

 Le remplacement de lices en bois par ce grand mur long d'un kilomètre ne s'est pas fait en un jour. D'Espinay pensait pouvoir attribuer les premiers travaux aux comtes de Blois.
 Les archéologues discutent sur la réalité des donjons de pierre construits par Foulques Nerra. Il est certain en tout cas que ce comte a encore édifié un château de terre et de bois dans le monastère du Mont-Glonne vers 1032-1037.
C'est plutôt à son fils, Geoffroy Martel, investi très jeune de la place de Saumur, que j'attribuerais la paternité du mur. Les chroniqueurs, sans plus de précision, nous disent qu'il a renforcé le castrum. Devenu comte et guerroyant contre les Poitevins, en l'année 1058, il se replie avec son armée et s'enferme dans Saumur, où le comte de Poitiers vient l'assiéger. Une armée, même réduite, mais avec chevaux, armes et bagages, pouvait difficilement tenir dans l'espace restreint du donjon. Je suppose qu'elle s'est abritée derrière le mur du Boile, qui offrait une protection commode.
 Une charte de 1054 parle de l'abbaye de Saint-Florent, située « près des remparts du château appelé Saumur » ( A.D.M.L., H 3467, n° 3 ). La chronique de Saint-Maixent ( mais je la juge suspecte ) cite, elle aussi le mur de la ville. Dans les deux cas, les termes employés, menia et murum, évoquent une muraille de pierre plutôt qu'une enceinte de terre.

6) Plan illustré des vestiges, d'après le cadastre napoléonien et G. d'Espinay

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D'après G. d'Espinay, Notices archéologiques

7) Des travaux continuels

 Deux portes surveillent les entrées. La porte de la Barre, située près de l'église du prieuré, et donc l'ancienne porte occidentale du monastère, et la porte Marcouard, placée au bas de la montée du château ; Bernard de Haumont avait identifié la glissière d'une herse avant sa destruction partielle. Je suppose qu'elle porte le nom de Marcouard de Saumur, qui en était le seigneur et qui apparaît dans les textes de 1067 à 1100. Les récits de la prise du château en 1026 évoquent l'existence d'une porte orientale plus faible du côté des moulins ; on n'en entend plus parler au cours des siècles suivants.
 Le mur du Boile est sans cesse rafistolé pendant les trois siècles où il constitue la seule enceinte du castrum. C'est à lui que fait allusion Guillaume Guiard dans son évocation de la fête de la " nompareille " :

« Ala sainz Loïs à Saumur,
Qui lors iert fermé de biau mur.
Son frère Alfons o lui mena,
Qu'à chevalier i ordena. »

Recueil des Historiens des Gaules..., XXII, p. 181.

 On ne peut suivre Célestin Port qui voyait dans ce texte une preuve de l'existence de la nouvelle enceinte urbaine - qui n'est bâtie qu'au XIVe siècle. Cet aimable " ménestrel de bouche " court manifestement la rime ; rédigeant sous Philippe le Bel d'après des chroniques antérieures, il n'est pas sûr qu'il soit venu à Saumue et il ne présente aucune garantie historique.

8) Saumur, forteresse atypique

 Le château-type de l'époque romane se présente comme une haute tour entourée par une chemise minuscule, ce qui répond bien à sa fonction de réduit défensif et en même temps à une orgueilleuse affirmation de puissance ( donjon = dominium ).

Au contraire, Saumur fait partie de ces vastes enceintes multifonctions, encore peu étudiées ( cf. Jean Mesqui, Châteaux et enceintes de la France médiévale,1991, t. 1, p. 32 ). Le rôle le plus évident de Saumur pendant deux siècles sera d'abriter des armées et de servir de base arrière aux offensives contre les Poitevins, les nouveaux ennemis héréditaires. Comme au château ducal de Caen, la tour maîtresse n'apparaît qu'après l'enceinte. Les ressemblances sont aussi frappantes avec le château royal d'Angers, qui, lui, n'a jamais eu d'authentique donjon, mais dont l'enceinte ( bâtie au XIIIe siècle ) fait 945 m de pourtour ; le mur du Boile atteint 900 m dans sa partie connue et dépasse 1050 m, en estimant la traversée du donjon.

 Pour ce mur du Boile, il faut proscrire la dénomination d'enceinte urbaine. L'enclos est inconstructible, à l'exception de quelques maisons pour les chevaliers et de quelques salles liées aux fonctions seigneuriales. A Saumur, la " maison du XVe " sera longtemps seule au milieu de l'enclos et ensuite rejointe par la prison royale. Toutefois, s'il n'est pas habité, le Boile est cultivé, je relève des locations de tènements.

 Le mur du Boile est donc un épais mur de protection, sans chemin de ronde et sans tours d'angle, à mi-chemin entre la clôture de propriété et l'enceinte médiévale. Au dernier tiers du XIVe siècle apparaît la première grande enceinte urbaine, beaucoup plus perfectionnée, mais qui se raccroche à ses murs au-dessus de l'actuelle avenue Peton. Le mur du Boile perd alors toute utilité, en laissant des souvenirs juridiques.

 

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