Saumur incendié en 1067-1068 ?  

  

1) Le récit traditionnel

Alfred RICHARD, Histoire des Comtes de Poitou ( 778-1204 ), 2 vol., 1903, p. 299-301.

 Geoffroy le Barbu, battu par son frère et incarcéré, trouve des défenseurs, notamment Hardouin de Trèves, et surtout Gui-Geoffroy, comte du Poitou et duc d'Aquitaine.
 Alors que Foulques le Réchin détruit le château de Trèves et fait aveugler le seigneur rebelle, Gui-Geoffroy se met en marche très vite, sans prendre le temps de rassembler ses grands vassaux. Il se porte sur Saumur, s'en empare et détruit par le feu la majeure partie de la ville, le quartier de Nantilly échappant seul au désastre.
 Telle est la version acceptée par tous les historiens locaux jusqu'à O. Guillot.
   

2) Des silences surprenants

 Cependant, tous les annalistes angevins demeurent muets sur cet événement qui aurait dû frapper les esprits. De même les chroniqueurs. De même les chartes, désormais plus nombreuses.
  

3) Une source unique

Jean VERDON, La chronique de Saint-Maixent ( 751-1140 ), 1979.

 Pas la moindre allusion, en dehors d'une source unique, la Chronique de Saint-Maixent, vaste compilation de matériaux divers établie vers 1126 et complétée en 1141. Ce texte est assez peu sûr en ce qui regarde l'Anjou, nous y avions déjà relevé une date improbable concernant la fondation de Saint-Florent du Château.
   

4) Relecture du texte

Castrum Salmurum
cum ecclesia
de toto suburbio ejusdem castri

 Voici la traduction littérale du passage en cause :

 « Par un jugement de Dieu, qui juge toutes choses avec justice, Gui, comte de Poitou a brûlé Saumur par un horrible incendie avec l'église de Saint-Florent et de Saint-Jean-Baptiste et de Saint-Pierre-Apôtre ; et il ne resta rien qui ne fut totalement incendié de tout le faubourg de ce château et des maisons existant à l'extérieur et à l'intérieur du mur ».

5) Remarques critiques

 - Ce ne sont pas l'église de Saint-Florent du Château, l'église de Saint-Pierre et la chapelle Saint-Jean qui sont détruites, mais une seule église ( cum ecclesia ), celle du château, qui était consacrée à la Sainte-Trinité, aux apôtres Pierre et Paul, à Saint-Florent, à Saint-Jean l'Evangéliste et à la Vierge Marie. Elle est identifiable, malgré les approximations.

- Le faubourg du château désigne manifestement la petite agglomération installée sur le sommet de la colline avec quelques maisons à l'intérieur et à l'extérieur de la première enceinte, le mur du Boile.
   

6) Une datation incertaine

 Le compilateur place le fait sous l'année 1067 ; cependant, son récit oblige à le repousser en 1068, qu'il a oublié d'inscrire.
 Pour le jour précis, Marchegay (p. 404) et Verdon (p. 139) ont lu : « V° kalendas junii », ce qui donnerait le 27 mai ; Halphen ( p. 150), à partir d'un autre manuscrit : « V° Kalendas julii », soit le 28 juin.
 Cette question de date est bien secondaire, mais elle conforte notre méfiance.
  

7) Une escarmouche tout au plus

 Au total, la thèse d'une destruction de grande ampleur me paraît insoutenable. Tout au plus, peut-on admettre un raid rapide dont l'ampleur et les résultats ont été exagérés par le chroniqueur, qui reconnaît lui-même que Gui-Geoffroy ne pouvait lancer de grandes opérations contre Saumur, car il était pressé d'aller mater la ville de Luçon.
 Louis Halphen ( p. 150, n. 5 ) vient au secours de mon interprétation : il pense même que Foulques le Réchin a repoussé l'attaque du comte de Poitiers.
  

8) A propos de l'église Saint-Pierre

 Le rejet de la Chronique de Saint-Maixent comporte une autre conséquence. Jusqu'ici on admettait l'existence d'une première église Saint-Pierre et d'un quartier alentour, qui auraient été ravagés par l'incendie. Cette interprétation constitue un contresens, même en admettant le mot-à-mot de la chronique.
 Il faut donc avouer qu'on ne sait rien sur l'existence de l'église Saint-Pierre et de son quartier avant le XIIe siècle. Vraisemblablement, pas d'église et seulement quelques maisons.
  

 

 Encore une fois, l'importance croissante du château et de la place fortifiée est amplement prouvée, mais sur la ville elle-même et son extension au XIe siècle, nous ne savons pas grand chose.