Foires et marchés   

 

1) Le marché hebdomadaire

 Le marché hebdomadaire du samedi a près de mille ans d'existence et est profondément ancré dans les habitudes des habitants de la périphérie. Echange classique des produits de deux campagnes complémentaires, au nord et au sud, avec des fabrications urbaines, sa fonction est évidente ; sa localisation l'est moins.
 Son premier emplacement doit se situer devant l'entrée de l'enceinte du Boile, sur l'élargissement actuel de la place Saint-Pierre, au pied des maisons à pans de bois ; là s'est tenu pendant plus longtemps le marché au blé. La place du marché était bordée par la maison du minage, où les moniales de Fontevraud prélevaient une taxe sur le commerce des grains. Second argument en faveur de cet emplacement : une " rue du Vieux-Marché " ( 1382 ), dont le tracé correspondait à l'actuelle rue Dacier, conduisait vers ce carrefour.
 Au milieu du XIIe siècle au plus tard, le marché est implanté là où il est resté, sur le vaste terrain vague de la Bilange [ c'est-à-dire de la Balance, à cause de la grande bascule légale à deux plateaux installée dans la maison du pesage ].
    

2) Deux foires annuelles

 L'existence d'une première foire est évoquée en 1062 ( Livre Rouge, fol. 29, v° ). Elle se tient à la Saint-Florent, le 22 mai, tout en commençant la veille et se prolongeant le lendemain. Plus tard apparaît une seconde foire qui se tient à la mi-août. Ces créations sont décidées par les comtes d'Anjou, qui se déclarent gardiens de la foire et assurent la protection des marchands et des acheteurs. Parmi ces derniers apparaissent, par exemple, les moines de Marmoutier, qui, en 1108, viennent acquérir des fourrures et des couvertures.
 Les revenus de ces foires sont recherchés. Le premier janvier 1152, l'abbé de Saint-Florent, Mathieu de Loudun, affirme que jadis le revenu de la foire de mai revenait en totalité à son église, mais que les prévôts de Saumur s'étaient mis à garder à peu près tout : il obtient le partage par moitié de ces revenus ( A.D.M.L., H 2109 ).
 Un office de garde des foires de Saumur est cité vers 1237 ( Recueil des Historiens des Gaules, XXIV, p. 135 ). Selon C. Port, ces foires se tenaient primitivement sur la place de la Bilange ; ce qui est logique, mais il n'indique pas sa source que j'ai recherchée en vain.
   

3) La construction des halles

 

 

 

 

 

Roger de Hoveden, Recueil des Historiens des Gaules, t. XVII, p. 487 ; Benoît de Peterborough, éd. Stubbs, 1867, t. 2, p. 61 ( D'autres chroniqueurs placent cette fête à Chinon ).

 Toujours est-il que sous Henri II Plantagenêt les foires ont été transférées vers une halle nouvellement construite.
 C'est du moins ce qu'affirme le célèbre récit de la cour plénière ( citation du texte ) tenue à Saumur en 1241. Joinville avait alors 17 ans et y tenait l'office d'écuyer tranchant. Source excellente, car il est à la fois naïf et doué d'une excellente mémoire, il a gardé un souvenir ébloui de ce bâtiment qu'il déclare immense : « je croi que de trop loin il n'en soit nuls si grans ». D'après lui, il y eut bien trois mille chevaliers qui y mangèrent assis [ nombre qu'il faut ramener à deux mille, car, d'après les comptes conservés de la fête, c'est le total des pains du roi qui y furent distribués ]. Il faudrait aussi tenir compte des tonnelles qui ont été installées autour des halles...
 « Et les hales sont faites à la guise des cloistres de ces moinnes blans ». Des arcades gothiques, sobrement décorées selon le style cistercien, entourent une cour centrale, sur au moins trois côtés, le quatrième étant occupé par des locaux de service. C'est pourquoi, sur les plans, j'ai figuré un vaste quadrilatère, entourant une cour et un préau central, clairement cité par Joinville.
 Toujours selon Joinville, les halles de Saumur n'avaient pas qu'une fonction utilitaire : le roi Henri II les aurait construites « pour ses grans festes tenir ». Des chroniqueurs ( Roger de Hoveden, Benoît de Peterborough ) nous rapportent qu'à la Noël 1188, qui tombait un dimanche, le roi, vieilli, tint une fête solennelle à Saumur, en présence de nombreux barons. Ce ne pouvait être que sous ces halles.
   

4) Place Saint-Pierre ?

 

JOLY-LETERME, « Substructions du XIe au XIIe siècle, près de la place Saint-Pierre à Saumur », Mémoires de la Soc. Nat. d'Agriculture, Sciences et Arts d'Angers, XXVI-1884, paru en 1885, p. 20-23.

 Une tradition locale ( du Commandant Rolle à Marie Bardisa ) situe ces halles sur la place Saint-Pierre. Un appui à cette thèse a été apporté par la découverte, en 1878, d'une grande salle au décor soigné, dans les caves d'un immeuble démoli sur le flanc sud de la place.
 Cependant, le rapport de Joly-Leterme ne signale pas d'ouvertures et présente la salle comme souterraine, et même s'il ne s'agissait que d'une aile du bâtiment - ou de son sous-sol - on est encore loin des proportions évoquées par Joinville, proportions grandioses qui ne pouvaient guère se déployer dans un quartier bâti et devant une église.
[ Cette salle était située sur le carrefour du marché au blé ; il est plus probable qu'elle ait quelque rapport avec les grains. L'absence de chapiteaux exclut toute destination religieuse. Ne pas confondre avec la " galerie marchande " qui formait le rez-de-chaussée du Palais-Royal ; ce petit marché permanent était situé sur l'autre côté, le flanc nord de la place Saint-Pierre. ]
   

5) Près du Chardonnet ? les sources

 A l'inverse, des sources nombreuses et continues situent les halles près du Chardonnet. Voici les principales :

- En 1276 ( avant que Joinville rédige son récit ), Charles 1er évoque le projet que lui soumet le Saumurois Pierre Dorée, garde des foires d'Anjou, de reconstruire à neuf de vieilles halles, sises près des « halas nostras de Saumur, sitas juxta abbatiam de Sancto Florentio » ( A. de Boüard, Actes et Lettres de Charles 1er, roi de Sicile, concernant la France ( 1257-1284 ), 1926, n° 1011 ). Ce projet prouve que les foires étaient toujours très fréquentées : Dorée espère que cet agrandissement rapportera 60 livres tournois supplémentaires par an ; la lettre situe les halles " près de l'abbaye de Saint-Florent ", car le vaste domaine des religieux s'étend sans discontinuité jusqu'au Chardonnet compris.
- Un acte de 1292, émanant de l'abbé de Saint-Florent, accorde aux bourgeois de Saumur un droit de pacage sur « les Chardonnetz assis entre ladicte abbaye et les halles de Saumur » ( A.D.M.L., H 2939 ).
- Les dénominations les plus anciennes de la rue Saint-Nicolas le confirment : " le pavé comme l'en va aux halles " (1452), " rue tendant de la Porte de la Billange aux Halles " (1542).
- En 1623, les religieux de Saint-Florent placent les halles entre les Chardonnets et les récentes fortifications de la Bilange ( A.D.M.L., H 2112 ). Donc vers l'actuel manège des Ecuyers.
- F. Bernard de Haumont ( fin XVIIe siècle, éd. Allier, p. 53 ) : « ... les grandes halles, dont il ne reste plus que quelques mazures ( quelques bâtiments tombant en ruine ) et qui occupoient tout le territoire où on faisoit autrefois le manège et celui qui est à la main droite de l'espace qui va jusques aux murs de la dernière maison du faubourg... ». Malgré sa confusion ce texte d'un témoin oculaire fixe les halles à la sortie du faubourg Saint-Nicolas.
- J.-Fr. Bodin enfin, après avoir avoué ses incertitudes dans la première version de ses " Recherches ", écrit dans la réédition de 1847 ( p. 393 ) : « Les anciennes halles de Saumur... étaient situées entre la Grande rue Saint-Nicolas, le Chardonnet et la rue Beaurepaire. On en voit encore des restes, ce sont des murs en tuf blanc taillé, qui servent maintenant de clôtures à des cours, à des jardins. » Toute trace a malheureusement disparu.
    

6) Près du Chardonnet ?  les arguments logiques

 Ce rassemblement autour du roi des grands barons du royaume et de la petite noblesse locale entraîne la venue de plusieurs milliers de chevaux. Seul un vaste espace découvert peut les accueillir, en l'occurrence le Chardonnet. Une cour plénière accompagnée d'une fête de chevalerie ne peut se tenir sur l'espace exigu d'une place de centre-ville, pas plus que des foires très achalandées.
  

  

 Au terme de cette longue démonstration, je place donc les halles dans le quadrilatère formé actuellement par le Chardonnet et les rues Chanzy, Beaurepaire et Saint-Nicolas.
  Jusqu'à la Révolution, ce lieu demeure un espace public. Les bâtiments délabrés des halles accueillent toujours les foires déclinantes, et servent de marché au vin et de manège d'équitation. Ils se transforment parfois en salle de réunion : les Réformés ( qui doivent s'assembler hors les murs ) viennent y écoutent les premiers prêches en 1562 et s'y associent en église.
 Finalement, la partie ouest est remplacée par le manège, la carrière et les petites écuries de la nouvelle Ecole de Cavalerie. La partie est, vers le centre-ville, avait longtemps servi de "tuerie générale", c'est-à-dire de grand abattoir.