La Vienne coulait-elle à Saumur ?   

 

 

 Sur le ton de la confidence, de vieux Saumurois vous révèlent comme un secret de famille les prodigieux bouleversements qui ont transformé le paysage saumurois : jadis, la Vienne coulait devant Saumur, alors que la Loire empruntait le lit de l'Authion. A l'occasion d'une crue exceptionnelle, le réseau hydrographique actuel se serait mis en place [ comme quoi l'on n'est jamais trop critique en matière d'histoire orale ].
   

1) Un toponyme réel 

 Cette affirmation part d'un constat exact : le nom de "Vienne" apparaît assez souvent pour désigner le bras du fleuve séparant l'île d'Offard de la cité ancienne ; on le retrouve encore pour définir des lieux-dits situés sur la rive gauche du fleuve.
 Dès le XIIe siècle, il est cité à plusieurs reprises dans l'Historia. Au XIIIe, dans la Philippide, un poème célébrant les hauts faits de Philippe Auguste, Guillaume Le Breton écrit que « Saumur a placé ses remparts sur des fleuves, à l'endroit où la Vienne se mélange à la Loire dominante et perd à la fois son nom et sa couleur ferrugineuse ». En plus simple : la confluence de la Vienne se situait à Saumur.
  

2) La Vienne se jetant près d'Angers

 Ménage, Bernard de Haumont et La Sauvagère imaginent un réseau hydrographique, que J.-Fr. Bodin a systématisé et cartographié comme suit :

 Plan par J.-Fr. Bodin

 Autour de la ville de "Mur", trois rivières coulent parallèlement, le Thouet, qui rejoint le Louet et qui se termine vers Chalonnes, la Vienne, qui se mêle à la Loire aux Ponts-de-Cé, la Loire elle-même qui divague dans le lit de l'Authion.

Plan de Walckenaer En 1816, Walckenaer, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, trace un grand plan de la région, dont voici un extrait concernant le Saumurois.
 Selon lui, le Thouet se jette dans la Vienne près de l'abbaye de Saint-Florent, mais il prolonge sa route tout droit vers la Loire, car des textes affirment bien que le Thouet se jette dans la Loire ! Quel géographe a ainsi vu une rivière en traverser une autre et poursuivre son chemin impertubablement ?
 Plus près de nous, Victor Godard-Faultrier, puis Armand Parrot en 1869, se sont efforcés de donner une base scientifique à cette théorie.
   

3) Des notions confuses

 Toutes ces constructions ingénieuses ont été échafaudées à partir du mot "Vienne", mais elles résultent d'un examen incomplet des textes, car ce derniers parlent encore plus souvent de la présence de la Loire à Saumur.
Au XVIIe siècle encore, le mot "Vienne" est cité mécaniquement dans les actes, mais sa signification est fluctuante. Vers 1617 ( A.M.S., DD1, fol. 5 ), il désigne le bras de la Poissonnerie, le filet d'eau qui sépare l'île de la Saunerie de la porte de la Tonnelle. En 1674, son sens même est au coeur d'un procès ( A.D.M.L., H 3225 ) : un certain Matharel cherche à agrandir le domaine royal qu'il a reçu en gage, il prétend que la Vienne est un ruisseau minuscule coulant dans l'île d'Offard, alors que les moines de Saint-Florent maintiennent qu'il s'agit du grand bras du fleuve.
   

4) Approche géologique

Louis LAFFITTE, « Les déplacements du confluent de la Loire et de la Vienne », Annales de Géographie, 15 novembre 1897, p. 450-455.
L. GALLOUÉDEC, La Loire, étude de fleuve, 1910, p. 53-57.
Roger DION, Le Val de Loire, 1934, p. 240-242.
Yves BABONAUX, Le lit de la Loire, étude d'hydrodynamique fluviale, 1970, p. 198-199.
Charles-Alain SCHULÉ, « Préhistoire des eaux », L'Anjou, mai 1990, p. 5-7.
Carte géologique I.G.N., 1970.

  Les géologues admettent que la Vienne a l'antériorité du lit, elle coulait vers l'ouest dans la dépression tectonique du Val d'Anjou, alors que la Loire primitive prolongeait vers le nord l'axe de son cours supérieur. Au début de l'ère quaternaire, il y a quelque 5 millions d'années, le fleuve change de direction, capture la Vienne, tout en épousant son lit et rejoint l'immense golfe qui recouvrait notre région.
 Quant à l'Authion, ce n'est pas une authentique rivière, c'est un bras latéral qui coule dans la vallée de la Loire, mais dans une zone peu profonde ( 3 à 4 m ), alors que sur l'axe Saumur-Gennes, il faut descendre jusqu'à 12-13 m pour trouver la roche en place, ce qui prouve que la Loire a habituellement coulé sur le bord méridional de sa vallée.
 Une petite excursion au nord n'est pas impossible. Cependant tous les géographes l'excluent depuis les temps préhistoriques.
    

5) Arguments historiques

Célestin PORT, « La Loire et ses affluents : la Vienne, le Thouet et l'Authion », R.A., 1871, p. 81-96.
Pierre GOURDIN, « Le Cours de la Loire au Moyen Age », S.L.S.A.S., 1976, p. 52-59.

 Avec l'apparition des textes, la démonstration est plus serrée. Depuis Grégoire de Tours, de multiples documents prouvent que la Vienne se jetait à Candes ( mot signifiant " le confluent ", prononcé avec l'intonation gauloise - avec l'accentuation latine, on aurait eu Candé ).
 Célestin Port, complété par Pierre Gourdin, a produit une masse de documents prouvant que cette disposition est restée inchangée tout au long du Moyen Age. Je ne les reprends pas à nouveau.
    

6) L'explication par les eaux

 La cause est entendue. Il resterait cependant à expliquer la présence à Saumur de ce nom de "Vienne".
 Suivant la piste offerte par Guillaume Le Breton, beaucoup d'historiens admettent que les eaux sombres de la Loire se mélangeraient très lentement avec les eaux boueuses de la Vienne, le contraste entre les deux rives expliquant les deux dénominations saumuroises.
 Ce phénomène, évident du haut du panorama de Candes et bien connu des pêcheurs de Montsoreau, se maintient-il jusqu'à 13 km en aval ? Je ne discerne pas de couleurs différentes depuis les hauteurs de Saumur.
 Quelques auteurs anciens font intervenir un chapelet d'îles très serrées et une longue prée d'Offard remontant très loin vers l'amont, ce qui aurait retardé le mélange des eaux. Le lit mineur du fleuve évoluant sans cesse, c'est possible, mais non prouvé...
   

7) Le mot "Vienne"

 Ces explications se raccrochent à la rivière et ne tiennent pas compte des nombreuses apparitions du mot "Vienne" ailleurs qu'à Saumur.
1) C'est le nom du faubourg sud de Blois, situé sur la rive gauche de la Loire, nom qu'on retrouve à Saint-Maur et à Saint-Cyr-sur-Loire ( sur la rive droite cette fois ). Ces termes ont-ils des points communs ?
2) Les mariniers « baissaient en Loire et montaient en Vienne », cette dernière rive offrait un chemin de halage continu et des dispositifs pour franchir les ponts à la remontée. Contre redevance, bien entendu. Or, au Moyen Age, le vienagium était l'une de ces taxes.
3) "Vienna" désignait aussi la Guyenne ( ou l'Aquitaine ), qui, à l'époque romaine et au début du Moyen Age atteignait la Loire. A cette époque, quand on franchissait le fleuve vers le sud, on passait en "Vienne"...
Voilà quelques pistes de recherche, dont je suis loin d'être satisfait.