Interrogations sur le pont


 L'existence d'un grand pont de bois à Saumur est révélée par une charte célèbre donnée par le roi Henri II Plantagenêt en 1162. Malgré son intérêt, ce texte appelle quelques explications complémentaires.

 


         
 Un seul pont ou une enfilade de quatre grands ponts ?  
   Le document emploie toujours le singulier, mais dit « le pont de bois de Saumur » et non « un pont à Saumur ». Aucun doute n'est permis : tous les bras du fleuve sont franchis par ce pont, car les bacs et leurs revenus disparaissent. En outre, au cas où la traversée aurait été inachevée, le roi aurait logiquement ordonné aux religieux de poursuivre le franchissement et non pas de consolider le pont existant. Une procédure d'octobre 1270 ( A.D.M.L., H 2111, daté par erreur en 1260 par M. Saché ) parle effectivement des « ponts de la Loire et de la Vienne ».
 Des petits ponts antérieurs pouvaient exister sur les chenaux étroits, en particulier sur le bras du Moulin-Pendu ou sur la boire de la Croix-Verte. Quelques brusques décrochements dans le tracé à peu près rectiligne des ponts donnent à le penser. [ Voir plans anciens dans Saumur en dessins n° 19 et 21 ; au n° 18, le plan de 1558 esquisse un pont de Saint-Florent en ligne droite, mais c'est un brouillon sommaire. ]

         
 Le tablier de bois repose-t-il sur des piles de pierre posées sur des fondations ou bien sur de simples palées de bois fichées dans le sable ?  
   La différence entre les deux types de travaux est considérable. Le texte ordonnant seulement à l'abbaye de construire chaque année une arche de pierre inciterait à penser que les piles de pierre sont déjà construites.
 Il n'en est rien : en 1460, répondant à une minutieuse enquête rétrospective, les religieux affirment qu'ils ont fait faire les ponts « à gros pilliers de pierre dure depuis la levée du costé de la Bastille jusques à l'entrée de la dite ville de Saumur, entre lesquels lieux a grande distance comme de deux portées d'arbalestes ou environ ».
 Donc, le nouveau pont est un ouvrage léger tout en bois, mais il est long et il est achevé, Henri II le dit formellement et le qualifie de « bon ouvrage ».

         
 Quels sont les promoteurs de cet ouvrage ?  
   Les « bourgeois et chevaliers » de Saumur. Parmi les chevaliers se devine le rôle de Joscelin II Roinard, commandant du château, homme de confiance des Plantagenêts et seul Saumurois témoin de la charte. Pour les bourgeois, il faut supposer une association d'officiers comtaux et de grands commerçants qui ont collecté des fonds et négocié un emprunt à Tours ( ainsi que le suggère l'Historia p. 311 ).
 Cette organisation prit peut-être la forme d'une confrérie religieuse, comme celle des Frères Pontifes dans le Midi, car la charte affirme que les Saumurois ont agi « pour le salut de leurs âmes » et car les moines ne pouvaient guère s'opposer à une oeuvre pie ( hypothèse émise par Cauvin, « Mémoire sur la date du premier pont en pierre construit à Saumur sur la Loire »,
Bulletin Monumental, 1840, VI, p. 405-407 ).
 Cette association qui prélève des deniers communs constitue un embryon d'organisation municipale. Déjà en 1138, les Saumurois avaient racheté deux droits sur les vins. Cependant, cette structure financière ne débouche pas sur l'autonomie locale. Les homme du comte y tiennent la main : dans la délégation envoyée au chapitre de Saint-Florent figurent Pierre Vaslin, le prévôt de Saumur, et Nicolas de Saint-Pern qui occupera cette fonction dix ans plus tard.
 Les travaux du pont ont sûrement été effectués par des charpentiers spécialisés et salariés. Cet énorme travail ne constitue pas une innovation ; sur la Loire Moyenne, neuf ponts existaient déjà, dont quelques uns en pierre ( Les Ponts-de-Cé, Tours, Amboise... ).

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 Qui réalise une bonne opération  ?  
   A la première lecture, la décision d'Henri II apparaît comme favorable au plaignant, l'abbé de Saint-Florent, qui ne pouvait prouver qu'un vague droit sur les eaux et sur les bacs et qui s'est lancé dans un stupéfiant éloge de Foulques Nerra. A l'inverse, les Saumurois perdent le pont dont ils ont eu l'initiative. Cependant, les moines rembourseront la forte somme empruntée à Tours.
 L'histoire comparative révèle que les souverains à cette époque préfèrent confier les grands ouvrages d'art à des abbayes pourvues de revenus importants et stables. Les comtes d'Anjou donnent ainsi à l'abbaye de Fontevraud le pont de Chinon ( rebaptisé " Pont aux Nonnains " ) et la traversée de la Loire aux Ponts-de-Cé. Ces grandes abbayes y gagnent un surcroît de puissance, mais au prix de charges permanentes très lourdes.
 Le cadeau est empoisonné pour l'abbaye de Saint-Florent, car le roi fixe les péages à un taux très bas. J.-M. Bienvenu ( « Recherches sur les péages angevins aux XIe et XIIe siècles », Le Moyen Age, 1957, p. 209-240 et 437-467 ) dresse un tableau comparatif de six péages de la région : les tarifs saumurois sont nettement les plus faibles ; ainsi, les juifs paient un denier pour passer une marchandise à Saumur contre douze aux Ponts-de-Cé. En outre les juifs peuvent prêter serment selon leur loi. Devant ce traitement plutôt favorable, Hubert Landais a émis l'hypothèse fort vraisemblable que l'argent avait été emprunté à Tours auprès d'usuriers juifs, les seuls qui alors pouvaient ostensiblement prêter à intérêt.
 Les chevaliers et bourgeois de la ville perdent la propriété de leur pont, mais ils pourront désormais l'utiliser sans bourse délier et sans avoir à l'entretenir. Le vin n'est pas taxé, car il appartient surtout aux habitants de Saumur. Ces derniers promettent, d'après la charte, de constituer des legs en faveur de l'oeuvre du pont ; il n'en reste aucune trace dans les archives, pourtant bien conservées, de l'abbaye.
 En outre, en 1246, les paroissiens de Saint-Lambert-des-Levées, de Saint-Martin-de-la-Place et de Villebernier obtiennent également la gratuité pour le passage de leurs animaux et de leurs récoltes, sauf s'ils vont les vendre sur le marché ( Livre Rouge, fol. 74, v° ). 


         
 Les moines de Saint-Florent ont-ils tenu leur promesse de construire une arche de pierre chaque année ?  
   Pas pendant un siècle, où ils n'effectuent que des travaux qu'ils qualifient eux-mêmes de «minimes», alors que l'abbaye est encore très riche.
 En 1184, le pape Lucius III recommande de pieuses aumônes, afin que "l'église de Saumur" puisse achever son oeuvre. Non seulement les travaux ne reprennent pas, mais en 1235, une catastrophe survient : les ponts ( l'annaliste emploie ici le pluriel ) sont emportés par la débâcle des glaces et les religieux n'effectuent que des réparations de fortune.
         
 Autrement dit, les comtes d'Anjou accepteraient que les promesses faites à leurs prédécesseurs ne soient pas tenues ?  
   En juin 1264, l'inflexible Charles 1er d'Anjou, soucieux d'essor commercial, convoque à sa cour l'abbé Roger Normand et le condamne à verser 10 000 livres angevines, somme qui sera placée sous séquestre comme gage du « pont de pierre de Saumur qui reste à construire » (  Layettes du Trésor des Chartes, t. 4, 1902, n° 4941 ).
 L'abbé parvient à une transaction : il promet de se mettre au travail tout de suite et de bien entretenir le pont de bois pendant les travaux. Chaque année, il consacrera 500 livres à la reconstruction du pont jusqu'à son achèvement. Mais sa parole ne suffit plus ; la somme, répartie en quatre versements, sera confiée à trois jurés qui dirigeront les travaux, l'un nommé par le comte, un autre par l'abbé, le troisième par « les bourgeois de Saumur », que je soupçonne fort d'avoir déclenché la procédure ( les chevaliers de Saumur ont disparu de la formulation, car il s'agissait bien d'agents du comte ).
 Les Saumurois, méfiants, prennent soin alors d'obtenir confirmation de leurs exemptions de péage et font préciser que leur privilège s'étend aussi aux chalands, donc sur les ponts et sous les ponts. En contrepartie, ils verseront 150 livres de monnaie courante à l'abbaye.

         
 A quoi correspond cette amende de 10 000 livres angevines ?  
   Les religieux de Saint-Florent se déclarent incapables de verser immédiatement une pareille somme. Charles d'Anjou estime que c'est le montant des péages perçus depuis 102 ans, sans contrepartie sérieuse.
 La somme réclamée correspondrait donc à 98 livres par an. Si l'on prend pour unité le tarif de base appliqué aux marchandises, soit une obole ( un demi-denier ), on aboutit à 129 objets taxés par jour en moyenne, ou bien à 32 charrettes tirées par un cheval. Ce qui correspondrait à une circulation marchande plutôt faible. A condition de faire confiance au nombre rond fixé par le comte.

         
 La construction de solides ponts de pierre peut-elle être attribuée à Blanche de Castille, comme le dit une tradition locale reprise par Cessart ?  
   En réalité, c'est le sixième fils de Blanche de Castille, Charles 1er d'Anjou, qui a ordonné les travaux et l'abbaye de Saint-Florent qui les a payés ( par un gros déficit entre ses versements et les revenus du péage ).
 En 1270-1271, l'abbé de Saint-Florent « se dépensa vaillamment pour la construction du pont de pierre ». Pour les années 1274-1278, d'après dom Huynes, citant des comptes aujourd'hui perdus, l'abbaye déboursa à cet effet 9 397 livres, 12 sous, 2 deniers.
 C'est donc au cours de ces années 1265-1278, et sous la direction de trois jurés, qu'ont été construits de robustes ponts de pierre qui rendront de loyaux services aux Saumurois pendant un demi-millénaire et qui confortent la cité dans sa fonction de ville-pont et de " porte du Midi ".

         
 Des ponts ont-ils mieux résisté à l'usure du temps ?  
    Sur les bras septentrionaux, aux eaux rendues plus calmes par l'ensablement progressif, deux ponts ont fait preuve d'une exceptionnelle robustesse :
- Le pont enjambant le bras des Sept-Voies faisait l'admiration de l'ingénieur L.-A. de Cessart ( Description des travaux hydrauliques... T. 1, 1806, p. 47-48 ), chargé de restaurer deux de ses arches en 1752 : à défaut de fondations, a été placé sur le fond de la rivière un radier général formé d'énormes blocs de grès, certains atteignant la taille de vingt pieds cubes ( 272 m3 ) ; sur ce soubassement continu et très dur, ont été posées les piles.Le pont de la Bastille
- Sur le pont enjambant le bras de la Croix-Verte est construite une tour surveillant l'entrée nord de la ville, ce qui le fait ressembler au Pont Valentré de Cahors. Cette bastille ( nom donné à un fortin isolé ), élevée au-dessus de la troisième arche en partant du nord, est renforcée par deux gros piliers qui débordent vers l'aval ( à gauche sur cette photographie prise par le commandant Rolle vers 1913-1914 ), et encadrée par deux ponts-levis ; l'arche du côté sud, qu'on voit en bas à gauche, a remplacé un pont-levis au XVIIe siècle.
 Cette grosse tour est commandée par un garde, qui prendra plus tard le grade de capitaine. Le premier connu est Eudes Bili, bourgeois de Saumur, que Charles 1er investit depuis Rome, le 5 mai 1276 ( Actes et Lettres... n° 973 ).
 Cette zone ne présente pas seulement une importance stratégique, elle est aussi très convoitée par les grands de la région, qui parviennent à écarter l'abbaye de Saint-Florent. Fontevraud installe sa seigneurie sur le faubourg et sur le bras d'eau, mais les envahissants barons de Doué cherchent à s'y implanter aussi ( Hubert Landais, Etude sur la Géographie, l'Histoire et l'administration du comte d'Anjou au XIIIe siècle, 1946, p. 54 ).

         
  Le bras méridional ( ou bras de Vienne ) semble le plus difficile à franchir ?  
   Les moyens du temps n'ont pas permis d'y enrocher des fondations. Qu'ils soient sur palées de bois ou sur piles de pierre, les ponts s'y effondrent rapidement. Par exemple, une sentence de 1418 oblige les religieux à tenir des « vaisseaulx au long desdits pontz », pendant une période de travaux.
 Les moines ergotent : ils affirment qu'ils ont en charge la partie au-dessus de l'eau, mais pas les fondations...

         
 Etat des ponts à la fin du Moyen Age  
    « au dict lieu de Saumur a grands et beaux ponts, tant de pierre que de bois, assis sur grands pilliers de pierre », ainsi commence la minutieuse enquête rétrospective dirigée par Jean de la Vignolle en 1460 ( A.D.M.L. H 2112 ). D'une rive à l'autre, on compte 52 piles et 42 arches. Il manque donc une douzaine d'arcatures de pierre [ ce n'est pas une grossière erreur de calcul, les arches sont normalement plus nombreuses que les piles ]. Des tabliers de bois les remplacent.
 Des procédures nous renseignent sur la vie intense qui règne sur le dessus et le dessous des ponts. Des querelles continuelles opposent les mariniers et les marchands avec les pêcheurs et les propriétaires de moulins flottants.


Sources et bibliographie complémentaires :

- A.D.M.L., H 2111-2112 et 2130 ( liasses détaillées, mais difficiles à déchiffrer et à interpréter ).
- Raphaël LE DÛ, Catalogue d'une exposition à la B.M.S. en 1982.
- Jean MESQUI, « Le pont sur la Loire à Saumur », Revue générale des routes et des aérodromes, sept. 1984.
- [ Pierre GOURDIN ], Histoire des ponts de Saumur, S.L.S.A.S., 1995.
- Joseph-Henri DENÉCHEAU, « Saumur, porte du Midi », S.L.S.A.S., 1998, p. 20-35.

  


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