Les étapes de la conquête de la Vallée    

   

1) Les premières turcies

  Le mot "turcie" ( torsia en latin médiéval ) pourraît venir de "torchis", car elle est formée de claies et de terre ou de fagots entremêlés.

 De longue date, les pouvoirs ont songé à lutter contre les débordements du fleuve, ainsi que le montre un capitulaire édicté par Louis le Pieux en 821 et resté sans doute lettre morte.
 Au siècle suivant, abrités derrière le fragile rempart des premières turcies, des paysans, surtout des serfs, installés par l'abbaye de Saint-Florent, seigneur de la Vallée saumuroise, travaillent à défricher l'immense forêt qui recouvre la région. Mais les bras manquent, en dépit d'une forte natalité.
   

2) Colonisation et défrichement

 
 
 
 
 
 

 Dans les dernières années du Xe siècle, l'abbé Robert déplace de Micy, près d'Orléans, le serf Dodon, auquel il confie un domaine à Saint-Martin-de-la-Place, et il le marie à une serve de Saint-Florent. L'un des quatre enfants du couple, Landry de la Place a cinq fils et six filles ; neuf d'entre eux atteignent l'âge adulte et sont partagés entre l'abbaye et le comte d'Anjou ( Livre Noir n° 242 ).
 Vers 1050, une douzaine de familles de colliberts fournies par le seigneur de Saint-Sauveur-de-Landemont sont implantées au même endroit ( A.D.M.L., H 2106 n° IV ).
 Vers la même époque, une notice décrit des familles de vilains aménageant des champs et des prés dans la forêt s'étendant sur Saint-Martin-de-la-Place et sur Saint-Lambert ( A.D.M.L., H 2140 n° 1 - traduction dans Archives des Saumurois, n° 22 ). Geoffroy Martel, imité par Geoffroy le Barbu, saisit la moitié de leurs moissons, invoquant des droits sur ces terres et voulant surtout réserver ses terrains de chasse. Le différend est tranché par une ordalie, un jugement de Dieu, qui tourne à l'avantage du champion de Saint-Florent.
 Plus en amont, près d'Allonnes, le Bois Saint-Jean et le Bois de Monts sont en cours de défrichement à la fin du XIe siècle. De grands travaux sont effectués, les arbres sont arrachés et le sol aplani : « in qua terra quae est aut erit arboribus vacua et complanata » ( A.D.M.L., H 3038, n° III ). Mis au défi d'affronter un jugement de Dieu, Guillaume de Montsoreau doit concéder de nouveaux avantages aux moines de Saint-Florent : leur troupeau au pacage passera de 100 à 140 porcs ; ils pourront installer vingt familles d'hôtes dans sa forêt.
   

3) Naissance de Saint-Lambert et de Villebernier

La "paroisse" de Saint-Lambert est citée en 1066, mais par suite d'une confusion. La bulle du pape Callixte II en 1122 en fait encore une chapelle ; elle ne devient église que dans une charte de l'évêque Ulger ( 1138-1142 ) - Livre d'Argent n° 4 et 140.

 Les familles sont de plus en plus nombreuses et toujours très prolifiques. L'apparition de lieux de culte et, à plus forte raison, la création de paroisses témoignent d'un certain niveau de peuplement. Les garanties solennelles délivrées par des autorités religieuses offrent le meilleur témoignage sur cette évolution.
 Saint-Martin-de-la-Place est la première paroisse érigée dans la Vallée ( vers le milieu du XIe siècle ). A côté, dès 1004, existe une chapelle dédiée à Saint-Lambert de Maestricht, qui devient église paroissiale vers 1130, tout comme Saint-Maimbeuf de Villebernier avant 1154.
 Cependant, les turcies demeurent discontinues et la Loire s'engouffre dans la Vallée par les zones non endiguées. L'érection des paroisses pourrait s'expliquer, non pas par le grand nombre des "vallerots", mais surtout par leur isolement. La suite semble le prouver.
   

4) La charte d'Henri II

 
 
 

Le niveau très bas de ces redevances se prolonge pendant plusieurs siècles. En 1449, une véritable jacquerie soulève la Vallée contre la perception des tailles. Les engagements d'Henri II sont alors rappelés ( Michel LE MENÉ, Les campagnes angevines à la fin du Moyen Age..., 1982, p. 439, n. 75 ).

 Au cours d'un de ses séjours dans la région, en l'été 1166 ou au début de 1168, Henri II Plantagenêt donne une charte importante qui mérite la lecture.



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 RÉSUMÉ : avec l'accord des seigneurs ecclésiastiques et laïques de la région, le roi décide d'attirer des hôtes, appâtés par des avantages exceptionnels : aides et taxes traditionnelles réduites, chevage ( pesant sur les serfs ) ramené à son taux minimal, service militaire exigé seulement dans des circonstances exceptionnelles.
 Les habitants sont tenus de fixer leur maison sur la digue elle-même, sans se disperser sur la butte insubmersible. Ils ne s'éloigneront pas pour livrer leurs parts de récoltes, car des granges seigneuriales et dîmeresses seront ( effectivement ) créées dans la Vallée. En cas de procédure judiciaire, l'affaire sera instruite sur la turcie elle-même. Seuls les chevaliers et les officiers pourvus d'un fief pourront habiter à l'écart.
 Cette classique charte de peuplement a pour but d'attirer et de maintenir en permanence une véritable armée d'hommes prêts à intervenir pour défendre la digue - tout en sauvant leurs demeures et leurs biens ; le nouveau mode d'habitat crée des liens d'étroite solidarité.
 Voilà ce qui est clairement explicité dans la charte. A l'inverse, le texte est évasif sur les travaux qu'on exigera des hôtes et sur le grand projet que vient, à coup sûr, d'échafauder Henri II.
   

5) Une levée longue de trente milles

 
 
Recueil des Historiens des Gaules, t. XIII, p. 313 B.
Robert de Torigni place le fait sous l'année 1169, entre mai et août, et il en parle au passé. Un autre chroniqueur, Benoît de Peterborough, qui ne cite que le creusement des fossés, indique la date de 1173, ce qui serait plus vraisemblable pour l'achèvement d'une première tranche de travaux.
 
 
 
 
 
 
Jean-Paul LECOMPTE, « Turcies et levées dans la haute vallée d'Anjou de IXe au XVIe siècle », Archives d'Anjou, n° 4, 2000, p. 87-114.

 La turcie change de statut ; anciennement propriété des seigneurs et des communautés villageoises, elle devient un domaine public géré par les officiers du comte, les gardes des turcies, qui lancent - ou poursuivent - des travaux de grande ampleur. C'est ce qui ressort de la chronique de l'abbé du Mont-Saint-Michel, Robert de Torigni, dit aussi Robert du Mont :

 « Le roi Henri fit creuser des fossés profonds et larges entre la France et la Normandie, afin de contenir les pillards. De même, il avait fait construire en Anjou, sur la Loire, afin de contenir l'eau qui détruisait les moissons et les prés, des retenues appelées turcies, sur une longueur d'environ trente milles, et il y fit édifier les maisons des hommes qui tiendraient ces turcies ; également, il les exempta du service d'ost et de beaucoup d'autres impôts. »

 Robert du Mont est manifestement bien informé. Trente milles anglo-normands représentent un peu plus de 44 km. C'est donc sur cette longueur que " les officiers, gardes des turcies " auraient fait édifier un réseau continu de défenses contre le fleuve, à partir des anciennes digues nées d'une initiative locale.
 Un premier moyen pour localiser cette première digue nous est apporté par la liste des dix seigneurs associés à cette décision.

 Trois seulement ont des propriétés en aval de Saumur : l'abbé de Saint-Florent, Joscelin III Roinard, seigneur de Boumois et Aimery d'Avoir, dont le château se situait près de Longué, à la confluence du Lathan et de l'Authion. Les domaines des autres seigneurs s'étendent en amont de la ville jusqu'à Restigné et même jusqu'à l'île de Bréhémont, qui dépend d'Ulger de l'Ile [Bouchard]. C'est pourquoi le roi s'adresse aussi à ses fidèles de Touraine.
 Or, les observations cartographiées par Roger Dion viennent corroborer ces déductions. La plus ancienne turcie s'étend sur 50 km, depuis le virage de Planchoury jusqu'à la sortie de Saint-Martin-de-la-Place.


Extrait de R. Dion, p. 213

   

 La levée du XIIe siècle présente les caractéristiques suivantes : elle suit le flanc sud des buttes insubmersibles et donc elle se raccorde aux turcies primitives ; son tracé est tortueux, marqué par de brusques virages ; elle est assez éloignée du lit du fleuve, car son but unique est de protéger les maisons et les cultures, et non d'améliorer la navigation ( objectif secondaire qui apparaîtra avec Louis XI ). Egalement, elle constitue une voie de circulation, à la différence des anciennes turcies. Elle n'est élevée que de 3 à 4 mètres.

Portail du XVIe ( nef de l'église de St-Lambert )

  Ce portail latéral de l'église de Saint-Lambert est à demi-enterré, alors qu'au XVIe siècle, il débouchait de plain-pied sur la levée, dont on devine les rehaussements successifs.
   

6) Structure de la nouvelle levée

J.-F. Bodin, extrait de la planche IV

  Un vestige de cette première levée a été observé par Jean-François Bodin au Chapeau, sur une longueur de 100 m. Son dessin est sûrement fidèle : deux rangées de pilotis, reliés par des charpentes, forment un môle du côté du fleuve ; au-dessus sont accumulés de gros blocs de tuffeau, des barraudes de 66 cm de long, posées en boutisse, c'est-à-dire perpendiculairement à la Loire ; ce perré protège et contre-bute la masse de terre de la levée. En arrière, intéressante représentation des vignes hautes, plantées en rangées...
 Bodin estimait que ce tronçon était un renforcement de la levée réalisé au XIVe siècle, mais ses datations sont peu fiables. R. Dion ( p. 120 ) en doute et ne trouve guère de perrés avant le XVIIe siècle.
   

7) Des travaux permanents

 Les officiers du roi poursuivent l'aménagement de la digue jusqu'à Sorges. La création de la paroisse des Rosiers au milieu du XIIIe siècle, celle de Saint-Mathurin au début du siècle suivant jalonnent les étapes des travaux.
 Le mot " levée " ( levata ) apparaît en 1233, il qualifie la paroisse de Saint-Lambert à partir de 1326. Cette levée devient un axe de circulation qui concurrence l'antique via andegavensis ; les maisons à double entrée ( l'une au niveau de la route, l'autre en contrebas donnant sur les champs ) se multiplient sur le versant nord de la digue.

 Les officiers royaux, qui portent le titre de " capitaines des levées " au XVe siècle, se sont-ils montrés particulièrement efficaces ? Ou bien particulièrement autoritaires, en profitant du flou de la charte pour soumettre les vallerots à un véritable travail forcé ? Ce qui expliquerait les traditions orales affirmant que les levées ont été construites, selon certains par des "bagnards" (???), selon d'autres par des prisonniers de guerre, faits dont un ne trouve aucune trace. Ou bien, les cours d'eau se sont-ils assagis ? En tout cas, les chroniqueurs, si avides de catastrophes, ne signalent pas de ruptures majeures aux XIIIe-XIVe siècles.

 Rassurés, les habitants commencent à construire leur maison, non plus à cheval sur la levée, mais au fond du val. Les lieux-dits remontant aux XIIe-XVIe siècles attestent cette forte occupation humaine, en fermes isolées plus souvent qu'en hameaux. Excès d'optimisme sans aucun doute, car la "rompure" de février 1458 entraîne de gros dégâts, celle de 1481 cause la destruction de huit maisons à la Croix-Verte.
    

8) Un jardin asiatique

 Quoi qu'on ait dit sur l'insalubrité de cette Vallée, sur les boires d'eaux croupies résultant des infiltrations, sur le paludisme et le crétinisme frappant les populations, une remarquable agriculture sans jachère s'y développe rapidement, complétant les céréales par le chanvre, par les légumes ( fèves, pois, lentilles ), par les arbres fruitiers et même par la vigne grimpante. L'élevage se maintient sur les fonds marécageux. Les nombreux pêcheurs et mariniers viennent compléter cette polyactivité très productive, qui apporte un surcroît de puissance à Saumur.
 Lutte permanente contre les eaux, fortes disciplines collectives, polyculture aux rotations rapides, habitat sur les digues, tout cela présente quelques ressemblances avec les vallées asiatiques. D'autant plus que la population y est exceptionnellement nombreuse.
   

9) L'étonnant village de Saint-Lambert-des-Levées

 
D'après les relevés d'Alain Croix, dans La France d'Ancien Régime. Etudes réunies en l'honneur de Pierre Goubert, 2 vol., 1984, t. 1, p. 165-174.

 Nous avons vu une poignée d'habitants s'installer vers l'an mil sur les buttes insubmersibles. A la fin du Moyen Age, les autres villages de la périphérie saumuroise ne regroupent que quelques centaines d'âmes.

 Conséquence directe de la victoire sur l'eau, la communauté rurale de Saint-Lambert présente un bilan démographique surprenant, à partir de ses très anciens registres paroissiaux.
 Sur la période 1538-1557, on compte une moyenne de 126 baptêmes par an. Les enfants morts avant d'être baptisés ne sont pas enregistrés à l'époque ( au XVIIIe s., il y en avait 4 par an en moyenne ). Soit un total de 126 + 4 = 130 naissances par an, auquel on applique le coefficient multiplicateur de 25, très raisonnable pour cette époque, le résultat donne 130 x 25 = 3 250 habitants. Et cela, au sortir d'une grave mortalité !
 Pour être complet, il faut rappeler que les faubourgs à demi-urbains de la Croix-Verte et de l'Ile-Neuve sont inclus dans ces nombres et que la paroisse de Saint-Lambert est très étendue, c'est pourquoi, nous ne parlons pas de densités.
 Toutefois, avec 3 200 à 3 300 habitants, Saint-Lambert constitue un des records angevins de population rurale et approche vraisemblablement du total de la ville de Saumur.