Naissance d'un vignoble spéculatif 

   

1) Le vin, sang du Christ, et fortifiant

 

Roger DION, Histoire de la vigne et du vin en France, des origines au XIXe siècle, 1959.
Jean BELLARD, « Historique du vignoble angevin et saumurois », S.L.S.A.S., 1998, p. 52-60.

 Les clercs sont les acteurs principaux de l'expansion de la vigne. D'abord pour les besoins du culte, qui sont alors fort importants puisque les fidèles communient sous les deux espèces jusqu'au XIIIe siècle.
 Egalement pour célébrer les fêtes joyeuses du calendrier, jours où dans les grandes abbayes, les moines dansent dans une ivresse qui n'est pas seulement mystique.
 En outre, le vin est considéré comme le meilleur fortifiant et les malades en engloutissent des litres, épicés par des plantes médicinales.
 Tout porte à croire que les religieux de Saint-Florent imitent sur ces points leurs frères des autres abbayes. En tout cas, ils achètent du vin les années de mauvaise récolte et ils nous parlent souvent de leurs vignes.
   

2) Le vignoble de Saint-Florent

Livre Blanc n° 74 et A.D.M.L., H 1840, n° 7. Cartulaire de Saint-Aubin, t. 1, p. 323.
Lors des inventaires de 1790, le clos de Saint-Florent couvre 21,34 ha ( A.D.M.L., 1Q208 ).

 Dès l'époque de Geoffroy Martel, l'abbaye possède un important vignoble pour lequel elle donne au comte un "bénéfice" annuel de vingt muids de vin ( environ 30 500 litres ). Si on applique le taux des vinages qui frappaient les abbayes d'Angers, soit un demi-muid par arpent, le vignoble atteindrait 40 arpents, un peu plus de 26 hectares.
  Il consistait pour l'essentiel dans le célèbre clos de Saint-Florent, tout proche des bâtiments conventuels et entouré de grands murs, qui ont stabilisé ses dimensions.

 Tout au long des XIe et XIIe siècles, les archives de l'abbaye énumèrent des plantations nouvelles et des contrats particuliers :
- vers 1068-1070, les moines vendent à un seigneur de Trèves, moyennant soixante sous, quatre arpents de vigne ( et un peu de terre ) qu'il tiendra, sa vie durant, mais qui devront leur revenir améliorés et replantés après sa mort ( Livre Noir n° 199 ).
- vers 1118-1126, les moines transforment des champs en vignes et perçoivent des tenanciers le quart de la récolte, bel exemple de bail à complant ( Livre Blanc n° 74 ).
    

3) Dispersion sociale et géographique

 
 
 

 Dès cette époque, la vigne cesse d'être un monopole des clercs ou des seigneurs. Familles bourgeoises et simples paysans récoltent du vin pour leur consommation personnelle, ainsi, en 1059, un meunier possède pour seules terres un demi-arpent de vigne, plus un quartier encore en friche sur le point d'être planté ( Livre Noir n° 204 ).
 Les abondantes citations ne laissent place à aucun doute : l'espace suburbain de Saumur se couvre alors de vignes, « en deçà et au-delà de la Loire, en deçà et au-delà du Thouet ». Par exemple, près du pont Fouchard, dans l'île d'Offard, ou à la Boire Salée sur Saint-Lambert.
 Les allusions sont plus fréquentes pour le plateau qui s'étend jusqu'à Saint-Cyr-en-Bourg ( notes manuscrites de Noël Denis sur cette commune ) ; la "côte" bordant la Loire est considérée comme le site le plus favorable, selon l'ancien dicton : « Pour que le vin soit bon, il faut que la vigne voie la rivière », car les brouillards protègent des gelées et des excès climatiques, et la Loire sert au transport. Les premiers clos, ceints de hauts murs, apparaissent.
    

4) Les débuts de la commercialisation 

 La vigne n'est plus réduite à quelques souches dispersées à l'intérieur d'une aire de polyculture. Elle devient une création spéculative de certains habitants de Saumur, "bourgeois", négociants, aubergistes, qui commercialisent une bonne part de leur récolte et qui s'organisent pour assurer la garde des vignes à l'approche des vendanges.
   

5) La charte de 1138, témoin de cette évolution

 

 Nos Saumurois sont manifestement gênés dans leurs ventes par le droit de banvin, monopole seigneurial qui permet au comte d'écouler sa récolte en exclusivité, en principe pendant 40 jours, avant d'autoriser les transactions particulières.
 En 1138, les " hommes de Saumur ", représentés en particulier par le bourgeois Etienne et par les frères Roinard, chevaliers, rachètent au comte Geoffroy Plantagenêt ce droit pour un montant de 3 000 sous, à laquelle ils joignent trois coupes d'argent ( Livre d'Argent n° 52 - traduction dans Archives des Saumurois n° 10 ). La lourdeur de cette somme laisse entrevoir l'ampleur des intérêts en cause. Mais comme les bourgeois d'Angers ont obtenu un texte comparable trois ans plus tôt, le texte peut très bien camoufler une taxe exceptionnelle. Car, depuis des temps immémoriaux, le vin est la denrée la plus lourdement imposée.

 La seconde redevance évoquée dans cette charte remonte à l'époque de Geoffroy Martel : les vinages étaient prélevés en moût, « à bord de cuve » ( d'après une charte de Geoffroy le Barbu de 1062 : « De vineis vero quibus imposuit avunculus noster vinaticum » - A.D.M.L., H 1840 n° 7 ). Leur perception, opérée par un agent comtal, le bouteiller, laissait une large part à l'arbitraire. La réforme de Geoffroy Plantagenêt harmonise les tarifs, fixés désormais à quatre sous par arpent.
 Ce changement est très révélateur : le prélèvement en nature est remplacé par une taxe en argent, ce qui signifie que, pour le vin au moins, Saumur et ses environs immédiats passent d'une économie vivrière à une économie marchande.

 Certains compilateurs [ qui ne prennent pas la peine de vérifier les documents originaux ] ont affirmé que le vignoble saumurois couvrait alors 750 arpents, soit quelque 300 ha. Ils ont tout simplement divisé les 3000 sous du banvin par les 4 sous par arpent des vinages. Malheureusement, il n'y a aucun rapport entre les deux types de taxes ( sauf qu'elles sont lourdes ). Aucun moyen statistique ne permet d'estimer l'étendue du vignoble saumurois au XIIe siècle. Seulement, une série d'indices concordants prouvent ses dimensions appréciables ; par exemple, l'apparition de pressoirs privés, les pressoirs banaux ne suffisant pas à la tâche.
   

6) Des exportations lointaines ?

 

 

 


 Des ventes lointaines, notamment en Angleterre, constitueraient la plus belle preuve de l'importance de ce vignoble. Le cadre de l'espace Plantagenêt aidant, les Anglais ont très tôt importé du "claret" de Bordeaux et des vins divers du Poitou. Ils prennent ensuite goût à l'Anjou : dans un édit de 1199, Jean sans Terre cite le vin blanc d'Anjou parmi les vins couramment importés sur le sol britannique, et il en passe des commandes dans les années 1204-1208.
 Que parmi ces achats figure du vin du Saumurois, c'est tout à fait probable. Quelques historiens l'ont affirmé, mais je n'en ai pas trouvé de preuve écrite. Des sondages dans The Great Rolls of the Pipe, A.D. 1155-1158 et 1189-1190, se sont avérés infructueux sur l'achat de vin provenant précisément de Saumur. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, les environs immédiats d'Angers sont également couverts de vignobles et qu'ils peuvent fournir ces vins d'Anjou.
   

7) De nouveaux cépages

 

 


Musée de la vigne et du vin de Saint-Lambert-du-Lattay, Le vigneron angevin, 1984, p. 19

 La commercialisation lointaine exige des vins stables et de bonne qualité ; le vin blanc tient mieux la mer et est plus facile à vinifier.
 Le chenin blanc, le plus anciennement attesté dans la région, demeure le cépage le plus répandu, de même que les vins blancs sont les plus courants.

 Le premier vin rouge planté en Anjou serait le chenin noir, particulièrement réputé à Dampierre, près de la ferme d'Aunis. Sa réputation s'étend : Henri III d'Angleterre passe une commande spéciale de " pineau d'Aunis ", mais nous sommes en 1246 et il peut aussi s'agir de la province d'Aunis, encore sous contrôle anglais.
 D'autres cépages apparaissent : en 1055, Geoffroy Martel introduit un plant bordelais sur une terre de l'abbaye du Ronceray. Cette nouvelle espèce était sans doute très convoitée ; c'est ainsi que Roger Dion [ toujours lui ! ] interprète un passage de la charte de 1138 sur les vinages : ceux qui déroberont des ceps ou des sarments sont menacés de peines féroces : ils auront un membre tranché, ou bien paieront une amende de 50 sous.
 Cela correspondrait à l'acclimatation du cabernet franc. Ensuite, les vignerons faisaient venir leurs plants du pays nantais ( qui lui-même se fournissait en Gironde ). D'où le nom de " breton " attribué au cabernet. Et cela depuis très longtemps. 
   

   

 Une légende récurrente attribue l'introduction du cabernet à un certain abbé Breton, intendant de l'abbaye de Fontevraud au XVIIe siècle. D'abord, personne n'a retrouvé la trace de cet abbé . Et tout le monde a lu le chapitre XIII de Gargantua ( 1534 ) consacré au torche-cul : « Tu auras soixante pippes, j'entends de ce bon vin breton, lequel poinct ne croist en Bretaigne, mais en ce bon pays de Verron ».